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in 2011 with funding from
University of Toronto
http://www.archive.org/details/sbastiengouvOOdaud
LEON A. DAUDET
ROMAN CONTEMPORAIN
« Après l'injustice il y a le feu,
et après le feu la justice. »
QUATRIÈME MILLE
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, Il
1899
SÉBASTIEN GOUVÊS
Eugène FASQUELLE, Éditeur, ii, rue de grenelle
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
ruBLiBS DANS LA B I B L I O TH È Q U E - C H A R P E N T lE R
à 3 fr. 50 le volume
Germe et Poussière (-2' millcj 1 vol.
Haerès (3' mille) 1 vol.
L'Astre Noir (3* mille) 1 vol.
Les Horticoles (21« mille) 1 vol.
Les Kamtchatka (8* mille) 1 vol.
Les Idées en marche ('2^ mille) 1 voh
Le Voyage de Shakespeare ((r mille) 1 vol.
Suzanne (11' mille) 1 vol.
La Flamme et l'Ombre (6' mille) 1 vol.
Alphonse Daudet (6' mille; 1 vol.
// a été tiré de cet ouvrage
quinze exemplaires, numérotés à la presse, sur papier
de Hollande.
12065. — L. -Imprimeries réunies, rue Saint-Benoît, 7, Paris.
LÉON A. DAUDET
ROMAN CONTEMPORAIN —
< Après l'injustice, il y a le feu,
et, après le feu, la justice, »
PARIS
BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR
11, RUE DE GRENELLE, 11
t8^9ers7t^
Bl
Jj^THECA
$yivten
PO
'dioU'i
,4 mon cher ami
PAUL MARIÉ TON
Au poète délicat et profond
A Vérudit visionnaire
Au mainteneur des traditions
et du parler dr Provence
Je dédie ce livre
En témoiijnage d^une tendre
et fidèle admiration.
LÉON DAUDET,
SÉBASTIEN GOUVÈS
CHAPITRE PPxEMIER
LE PAIN ET LA PEINE
Par un brûlant dimanche de juin, le docteur Sébas-
tien Gouvès de Lunel s'installait, avec sa femme, son
fils et sa fille, dans un très modeste rez-de-chaussée
de cet te étroite et caillouteuse rue Lhomond, qui semble,
derrière le Panthéon, le triste corridor des gloires
mortes.
Des bagages et des meubles de pauvres, nombreux,
disloqués, composites, encombraient les six petices
p4èces. Le boyau qualifié de cuisine auvrait au fond
sur \e jarduiy quatre mètres de sable rare et de gazon
pelé, qu'un mur bas séparait d'un préau d'école. A
l'autre bout de l'enfilade, l'antichambre et la salle à
manger donnaient sur l'escalier, en face de la loge.
Sébastien Gouvès, en bras de chemise, déballait
± SÉBASTIEN GOUVÈS
méthodiquement les objets; quil passait à Paul,
lequel les rangeait à terre contre le mur.
C'était un homme du Midi, robuste et trapu,
imberbe, au visage rugueux, creusé par cinquante-
cinq ans de lutte, d'étude et de privations. Ses che-
veux, touiïus et grisonnants, encadraient d'une ligne
nette le front admirable, élevé, rond et bossue au-
dessus des sourcils eu broussailles. Enfoncés et
mobiles, deux yeux d'un noir brûlant éclairaient cette
âpre physionomie de paysan rusé, laboureur de pen-
sées, défricheur de problèmes. La bouche, large et
charnue, avait un pli amer. Le nez, très accentué,
court et carré du bout, complétait le masque d'une
ténacité sensuelle.
Paul, son fils, soldat en congé, débarrassé de la
lourde capote, n'avait conservé du visage paternel que
le regard puissant et doux. Les traits mous, indécis,
les joues blêmes signifiaient la faiblesse, malgré les
moustaches châtain clair aux pointes conquérantes;
et les gestes mêmes par lesquels il aidait son père
avaient des arrêts, des hésitations, des reprises de
paresseux. Il soufflait et s'épongeait le front, brossait
mélancoliquement les plaques de poussière de son
large pantalon garance, bâillait de chaleur et répon-
dait à peine aux interpellations, exclamations et jure-
ments du fougueux savant languedocien, Gouvès de
Lunel, Gouvès le bavard.
LE PAIN ET LA PELXE ^
Dans la pièce à côté, les deux femmes s'occupaient
du linge et des vêtements. M"' Gouvès, de silhouette
obscure et résignée, habituée à trembler devant son
mari, qu'elle admirait et aimait depuis trente ans,
comme elle tremblait devant son père, le vieux Guil-
laume Ensade, était assez usée par l'existence sou-
cieuse pour n'avoir plus d'âge^ ni de figure. Quel
étonnant contraste avec sa fille, Marianne, brune,
élancée, hautaine, qui, les bras nus dans la lumière,
effaçait, par sa splendeur, le logis sordide, T occupa-
tion avilissante ! D'elle, de son corps souple et cambré,
de ses yeux sombres piquetés d'or, de son nez fin, de
sa bouche harmonieuse, de sa chevelure aux reflets
de bronze, la beauté émanait comme un parfum
violent. Grande fleur sauvage poussée en terrain
de misère, elle était telle que la métamorphose,
pour les sens et la joie, du génie paternel captif sous
sa rude écorce et les outrages de la vie. Les nobles
rêves du savant, de l'apôtre ignoré qu'était Gouvès,
avaient pris la forme émouvante en cette fille d'un
père à l'épreuve, et la beauté morale vaincue s'était
muée en beauté physique pour conquérir un monde
rebelle.
— Zou, garçon, du courage! M"' Gonstans, notre
brave concierge, est allée chercher delà bière. Pauvre
microscope, il n'a pas trop souffert du trajet!
Avec une grande adresse de ses doigts bronzés et
4 SÉBASTIEN GOUVÈS
poilus, mais délicats, Gouvès faisait tourner les vis
de l'appareil étincelant.
— Il me brûle, l'animal !... On grille plus qu'à
Montpellier dans cette rôtissoire de Paris... Julie,
ma mignonne, cria-t-il, j'espère que notre Moumette
et le père n'auront pas manqué le train, qu'ils seront
ici demain, à l'heure dite...
Après bien des vicissitudes et des années d'une pra-
tique épuisante qui répugnait à sa haute intelligence
générale, le docteur Sébastien Gouvès, universelle-
ment estimé à l'étranger pour d'importants travaux
sur les fièvres et le système nerveux, mais dédaigné
de ses concitoyens en raison de sa pauvreté et de sa
modestie, avait obtenu, par chance insolite, une chaire
à l'Université de Montpellier. Alors, en pleine ardeur
scientifique, doué d'une imagination lucide et de
cette perpétuelle curiosité qui mène aux grandes dé-
couvertes, il n'abandonnait point, pour ce, la clien-
tèle, car il n'avait que de très petites rentes, insuffi-
santes à nourrir deux enfants, une femme, un beau-
père. Par la stricte économie de Julie Gouvès, le mé-
nage s'était maintenu honorable et sans dettes, si l'on
ne mangeait pas de la viande tous les jours. Peu à peu
la gêne s'accentuait, car il fallait payer les études de
Paul et de Marianne ; en outre, le vieil Ensade, jus-
qu'alors employé dans une compagnie d'assurances,
atteint d'infirmités croissantes, cessait tout travail
LE PAIN ET LA PELNE 5
réel, devenait Taide illusoire de son gendre, passait
ses journées à coller des étiquettes, à frotter les verres
du microscope et le fléau de la balance.
Au milieu de ces déboires et de ces tristesses, le
vaillant ménage avait eu la fortune de rencontrer un
dévouement, Moumelte, robuste fille de paysans pro-
vençaux, qui devint une magique auxiliaire, réalisant
sur tout acbat des économies surprenantes, menant
Paul au collège, taillant les robes de Marianne, tra-
vaillant la moitié des nuits à rapiécer le linge de la
maison, avec cela têtue, emportée, familière et ne
cédant qu'au Maître, pour qui elle avait un culte pas-
sionné. L'instinct de cette pauvre ignorante était allé
droit au génie et au cœur du savant, alors que pas mal
de docteurs fameux, de réputations locales et la plu-
part des étudiants riaient entre eux des fantaisies du
« bon toqué », duLunélatique, plaisantaient ses dis-
tractions fréquentes, ses redingotes décennales, ses
pantalons rapiécés, et, plus que tout, ses théories
hasardeuses et son audace expérimentale.
C'est qu'en effet Gouvès de Lunel différait étrange-
ment de cette foule de professionnels et d'intrigants
dont la carrière médicale est, en France, encombrée.
Il n'était tout d'abord ni athée, ni matérialiste, ni
positiviste.
Élevé par une mère dévote, il s'était, le long d'une
enfance réfléchie et d'une adolescence studieuse,
I.
6 SÉBASTIEN GOITÈS
affranchi peu à peu du dogme, en conservant l'esprit
chrétien, la sensibilité à la pitié et à la douleur. Elle
était, cette pitié, le sous-sol fécond de sa conscience,
l'aboutissement de sa mystique et de ses longues rêve-
ries. Il l'avait cultivée, élargie sans cesse, associée à
chaque effort de son intelligence, si bien qu'il ne
pouvait penser qu'en s'émouvant et que chacune de
ses découvertes était le prolongement d'un frisson
charitable, la conséquence de son désir à poursuivre
sous leurs masques le mal et l'injustice. Cette vertu
devint son viatique à travers les duretés de l'exis-
tence, la brume qui lui dissimula l'angoisse et la
détresse personnelles. Elle tournait son âme vers
autrui de l'aube aux ténèbres, l'empêchant de
se replier sur soi, de s'irriter, de s'aigrir. Ainsi
évita-t-il le piège de l'analyse et la stérilité du
doute.
Or cette « bonté du charbonnier ;) ne gêna jamais
le fonctionnement de son merveilleux cerveau de
poète autant que de savant, apte à poursuivre l'ana-
logie jusqu'à ce qu'elle devienne trouvaille, la méta-
phore tant qu'elle révèle une face inconnue de la
réalité : le Réel, terme vague pour la plupart des
hommes, qui, chez certains privilégiés, prend une
valeur insolite et une force de création.
Par nature, Gouvès était un innovateur autant que
par zèle pour le vrai. Ses sens percevaient toutes
LE PAIN ET LA PEINE 7
choses dans leur fraîcheur et leur simplicité, n'accep-
tant ni préjugé ni routine. Il aimait passionnément
la vie en ses moindres aspects et, à mesure de son déve-
loppement, il se faisait d'elle une image de plus en
plus harmonieuse et candide. Aussi, sans qu'il les cher-
chât, trouvait-il aisément des formules qui boulever-
saient ses collègues, les irritaient par leur nou-
veauté.
Il n'imitait pas d'ailleurs ces pédants qui, sous pré-
texte de science, méprisent l'art et le monde extérieur.
La musique lui versait une merveilleuse ivresse, don-
nait des formes soudaines à ses pensées les plus
secrètes : (( Je dois à Beethoven ma théorie sur la
pesanteur; les lieds de Schumann sont associés à
mes travaux sur la moelle. >) Dans les pires détresses,
Julie Gouvès n'avait pas vendu son piano, antique,
solide et bon, qui en ce moment même occupait à
lui seul la moitié d'une chambre. Telle était l'unique
distraction de la courageuse femme, et souvent
Marianne l'accompagnait, d'un jeu fier et robuste où
se dévoilait son tempérament.
Il aimait aussi la peinture, le dessin. D'un voyage
de jeunesse en Italie, il avait rapporté de précieux
souvenirs, des visions de couleurs et de lignes qui fai-
saient sa règle esthétique. Paul avait hérité de ce
goût, montré une habileté précoce, couvert ses cahiers
de classe de croquis ingénieux et rapides. L'espoir de
8 SÉBASTIEN GOUVÈS
se réveiller un beau matin dans la gloire d'un Rem-
brandt ou d'un Léonard convint à sa nonchalance.
Pendant deux longues années d'engourdissement
militaire — la libération devait venir dans trois mois
— il obtint congés et faveurs grâce à des portraits
d'officiers et à la décoration du mess. Sa mère, qui
l'idolâtrait et adoptait ses chimères comme elle excusait
ses sottises, recueillait les moindres essais, afin d'en
composer un album, lequel « plus tard vaudrait
gros ».
Enfin, on n'ignorait pas à la Faculté que le père
Gouvès « chérissait les Muses ». Dans quelques cir-
constances solennelles, il s'essayait à des pièces de
vers d'un tour classique, qui lui valurent la jalousie
de ses collègues et les compliments ironiques de la
presse locale. Cela complétait la vague défaveur où il
avait jusqu'alors vécu.
Or il advint que, quelques mois avant le début de ce
récit, un congrès médical réunit à Montpellier plu-
sieurs célèbres professeurs de Paris et de l'étranger,
parmi lesquels Ephraïm Mercier, le richissime méde-
cm Israélite, membre de flnstitut et de toutes sociétés
savantes.
Celui-ci, ambitieux, intelligent 'et fourbe, parvenu
jeune encore à la grande notoriété par l'argent, les
femmes et l'intrigue, cherchait justement un col-
laborateur a modeste ». et dévoué pour les ouvrages
LE PAIN ET LA PEINE 9
sérieux qu'il n'avait pas le temps ni les moyens d'écrire.
Il crut l'avoir trouvé dans Gouvès, dont il devina la
puissance créatrice. Il fit des propositions qui enchan-
tèrent le savant pauvre : huit mille francs d'appoin-
tement, un laboratoire admirablement outillé au
Jardin des Plantes. L'objet essentiel du pacte demeu-
rait secret; le méridional ne comprit point, malgré
sa subtilité, qu'on exigeait de lui la servitude et l'ano-
nymat. Il vit seulement la possibilité de travailler
libre, à l'abri du besoin, dans la fréquentation de
ceux qui, de loin, semblaient des maîtres désinté-
ressés et hardis. Sa femme, plus clairvoyante, n'osa
lui confier ses craintes. Il n'hésita point à quitter sa
ville, sa chaire, ses médiocres appointements, à faire,
comme il disait, peau neuve. Et il apportait, ce jour
d'été, dans ses cartons, la matière de vingt décou-
vertes et de désillusions mortelles.
— Enfin, voici la bière I Restez, madame Gonstans,
vous boirez avec nous.
— Ce n'est pas de refus, docteur.
La robuste commère à face de grenouille essuya les
cannettes et les verres, disposa le tout sur une malle.
Paul versa lentement, pour éviter c( la mousse ». On
but à la bonne arrivée, à l'avenir, aux absents, au
père Ensade et à Moumette.
— Elle vous plaira, notre Moumette, dit le savant
avec familiarité. Elle est brusque, mais c'est un bon
JO SÉBASTIEN GOUVÈS
cœur. Nous ne sommes pas des gens fiers, n'est-ce pas,
Julie, mon trésor? Et je soignerai gratis vos rhuma-
tismes, ajouta-t-il en apercevant les nodosités qui
déformaient les vastes mains de la concierge.
Dans le chaud silence du dehors, la voix d'un
violon s'éleva. Ce chant mélancolique, imprévu, en
contraste avec le soleil, avait quelque chose de
solennel.
— Du Chopin, murmura Marianne.
Elle dressait la tête, pour boire le son. Ses narines
palpitaient. Son père la caressa d'un reijard admi-
ratif et tendre.
— Mais qui donc joue ainsi?
— C'est tout en haut, le petit Berthel, du cinquième,
un artiste qui vit seul. 11 crève de faim, le pauvre, et
souvent je lui porte sa part du fricot.
— Si on lui proposait de se rafraîchir?
Quelques minutes après, un jeune homme brun,
maigre, à tète volontaire, court et moustachu, rece-
vait sans timidité les félicitations de Marianne et de
Gouvès. Il était, lui, de Nîmes, presque un compa-
triote ; sorti du Conservatoire avec un second prix,
Tannée précédente, il gagnait sa vie tant bien que
mal dans les concerts et les petits théâtres.
— Mais j'ai de l'ambition, poursuivit-il avec un
tin sourire... ,Ie travaille, j'étudie beaucoup, j'ai
composé un opéra...
LE PAIN ET LA PELXE 11
— Vous avez des parents? demanda doucement
Julie Gouvès.
— Non, madame; par malheur, je n'ai plus que moi
à mal nourrir. L'existence est pénible ici. Et ce n'est
qu'à Paris cependant qu'on peut espérer, ambitionner,
hUler.
Il parlait avec une décision tranquille, son regard
fuyant Marianne, car il savait la beauté dangereuse,
quand il voulut, tout à coup, sorlir de lui-même,
faire preuve d'éloquence :
— Mon opéra, c'est Paris tout entier, dans sa force
et dans sa splendeur. Les musiciens actuels, qu'hyp-
notise Wagner, vont chercher des légendes obscures,
alors qu'ils ont sous la main les plus vastes réservoirs
d'harmonie qui se puissent imaginer. Vous verrez,
mademoiselle — la flamme des yeux attentifs l'exal-
tait — et vous aussi, monsieur Gouvès, quel sublime
et gigantesque chaudron de pitié, de débauche, d'in-
justice est cette colossale cité que l'on habite et que
l'on ignore, de vie apparente et mystérieuse, sorte de
révolution figée, où riches et pauvres se côtoient sans
se mordre, mais non sans se haïr. Un soir d'été, tel
qu'aujourd'hui, nous entendrons bruire autour de
nous l'immense concert des convoitises qui se
propagent dans les rues chaudes. Alors je saisis
mon violon et me laisse traverser par ces images
sonores...
1-2 SÉBASTIEN GOU\ ES
— Mais, pour un opéra, jeune homme, il faut une
intrigue, interrompit Gouvès, qu'émouvait &e sincère
enthousiasme. Le goût français n'admet les grandes
synthèses qu'avec un fil conducteur.
Cette observation quelque peu prudhommesque fit
sourire le musicien.
— Mon cher maître, laissez-moi vous appeler ainsi,
car tout bon méridional connaît et admire Gouvès de
Lunel, nous avons changé cela. La musique est une
autre vie, dont les intrigues sont particulières. Elle
développe les essences secrètes, les énergies spiri-
tuelles et sensibles qu'enferment la cité, la forêt ou
la m.er et que les hommes s'approprient et morcellent
en sentiments, passions, vertus ou vices. Dès que plu-
sieurs individus sont en présence, il y a, se tairaient-
ils, du drame entre eux ; il y a, se croiraient-ils indif-
férents, de l'intrigue parmi eux. Nos silences sont
faits de tragédies muettes. Le mouvement ni la parole
ne sont indispensables à rechange des plus vives
ardeurs.
Dans ce discours, prononcé avec feu et d'une voix
de timide enhardi, Marianne comprit qu'elle jouait un
rôle. Elle connaissait ce pouvoir étrange qu'exerce la
beauté par sa seule présence. Elle songeait :
— Il dépendrait de moi que ce pauvre garçon de-
vînt follement amoureux! D'ailleurs, il a de l'intérêt,
du zèle. La rencontre est de bon présage.
LE PAl^ ET LA PEINE 13
Et elle offrit à Berthet, ébahi de sa propre faconde,
une seconde chope de bière, qu'il accepta.
Le jeune homrne une fois sorti, ainsi que la con-
cierge, Gouvès déclara que l'on avait assez travaillé.
— Femmes, un brin de toilette! Nous allons
prendre l'air de Paris, de la « symphonie » du voisin.
Et, pour inaugurer pompeusement ce séjour, je nous
paye à dîner au restaurant.
Tous quatre descendirent la rue Soufflot, de cette
allure guindée spéciale aux provinciaux nouvellement
débarqués. Gouvès marchait devant, sa fille à son
bras. Suivaient, à quelques pas, Paul et sa mère. Ils
admiraient la foule, Tair joyeux des promeneurs, les
toilettes, la hauteur des maisons, la verte perspective
du Luxembourg d'où s'envolaient des flonflons de
musique militaire. Paul s'appliquait à saluer \es offi-
ciers. Les étudiants, par couples ou par bandes, se
retournaient sur Marianne, sa provocante beauté, sa
démarche royale. Elle portait une robe noire très
simple. Sous une petite loque noire, combinée,
exécutée par elle-même, d'après les plus récents mo-
dèles, sa figure mate aux lignes pures resplendissait;
la fièvre de Tarrivée, du changement, l'admiration
sentie autour de soi et la douceur dorée du crépus-
cule l'enorgueillissaient jusqu'aux larmes. Son âme
ardente de vingt-deux ans se reportait à quelques rares
souvenirs d'amour, à des silhouettes de provinciaux,
11 SÉBASTIEN GOUVÈS
élèves du père, amis de la maison, dont un seul, Pierre
Trousselin, marié depuis, avait su la toucher vrai-
ment. Elle songeait que cette ville immense renfermait,
à n'en pas douter, celui dont elle serait la joie. Elle
rimaginait riche, beau, jeune, illustre, car elle ché-
rissait les choses brillantes, mais il mettrait à ses
pieds tous ces avantages, fier uniquement d'être aimé
d'elle. C'était une de ses idées que sa beauté, par des
voies indirectes, servirait la gloire paternelle, venge-
rait le brave homme, dont elle pressait le bras, des
injustices et des affronts subis. Celui qui mettrait
Sébastien Gouvès à sa place, dans le Panthéon des
vivants, celui-là aurait Marianne, les battem.ents de
son cœur et la fraîcheur de son baiser.
Aux portes du Luxembourg, ils hésitèrent.
— L'heure s'avance, affirma Gouvès. Tous ces
gens qui s'amusent sont sûrs de leur dîner. Il
faut nous enquérir d'un bon restaurant, pas trop
cher.
— Mais qui nous renseignera, mon ami?
— Nous ne sommes pas aveugles. Nous verrons par
nous-mêmes. Suivez-moi.
Et, délibérément, ils descendirent le boulevard
Saint-Michel.
A la terrasse d'un immense café, deux jeunes gens
se levèrent et vinrent à leur rencontre.
— Mon cher patron, dit le plus grand, noir de
LE PAI>' ET LA PEINE 15
cheveux et de barbe, et armé d'un fort accent du Midi,
je suis bien aise de vous rencontrer.
— Coquilet! s'écria Gouvès, joyeux à l'aspect de
son meilleur disciple. Vous connaissez mon fils et ces
dames?
L'étudiant s'inclina, serra la main de Paul, puis
présenta son camarade :
— L'ami Robert, un Parisien, lui, mais presque un
frère. Nous ne nous quittons pas.
Le a Parisien y), pauvrement velu, avait, au-dessus
d'un visage pâle et irrégulier, menton ras, proémi-
nent et pommettes saillantes, un front de mystique et
deux yeux étrangement clairs qui évitaient de se fixer.
Jérôme Goquilet, lui, était de ces natures droites et
limpides qui se livrent de prime abord. Gouvès les
invita tous deux à dîner et l'on prit le chemin du res-
taurant Foyot.
Assis à une petite table qu'éclairaient coquettement
deux flambeaux, les six convives excitèrent la curio-
sité générale. Le savant, très en verve, confiant dans
l'avenir, parlait haut, commandait (( ce qu'il y a de
meilleur». Bouteilles et plats se succédaient, au grand
effroi de la ménagère qui s'exagérait la dépense pro-
bable. Toutes portes ouvertes à cause de la chaleur,
il venait du dehors un bruit de voix et de voitures, un
souffle tiède qui courbait la flamme des bougies. Les
garçons s'em.pressaient, opposant un air digne et des
16 SÉBASTIEN GOUVÈS
conseils d'une discrète obligeance à l'invincible farai-
liarilé méridionale.
— Du Châteauneuf, celaî... Ce n'est pas à moi
qu'on le ferait croire, disait Gouvès se versant
un plein bord du vin rose et parfumé... Tout s'en
va, les raisins et les hommes. Le terroir de France
s'appauvrit. Eh ! buvez, jeunes gens ! Parmi les idées
qui fument à travers le cerveau, il en est une, peut-
être, qui sera la bonne et fera la gloire de son maître.
... Il réfléchit une seconde, le verre à la main,
superbe de visage et d'assurance, l'ironie de sa bouche
s'accenluant :
— La gloire! Je l'ai rêvée... C'est une grande
chose... Mais pourrai-je maintenant l'atteindre?... Ne
suis-je pas trop vieux?
— Oh. maître!...
— Coquilet. merci. Yous êtes des très rares qui
ont cru en moi. J'eusse aimé former la jeunesse! Ah,
mes amis, il en a passé des chimères par cette vieille
tête blanchissante, et je jure qu'elles furent bonnes,
charitables; soulager l'humanité, j'y pensais nuit et
jour, au milieu des tourments de toute sorte, appuyé
sur ma vaillante Julie et les braves petits que voilà.
Enfants de ma chair, Paul et Marianne, enfant de mon
cerveau, Jérôme, prenez la suite du vieux Gouvès.
Tâchez de vaincre l'indifférence.
— Eh! qui la vaincra, docteur? fit brusquement
LE PAIN ET LA PELVE 17
(d'ami)) Robert, jusqu'alors silencieux... Nous vivons
dans un temps abominable, mille fois pire que les
âges passés, car nous concevons la liberté et nous ne
voulons point l'obtenir... car nous nous comportons
en fauves et affichons partout ce mot sublime : c( Fra-
ternité. )) L'hypocrisie! l'hypocrisie!... Tel est notre
triomphe et le progrès moderne.
La banalité du propos fut rachetée par la voix
sèche, brusque, coupante, de logicien fiévreux, et il
y eut ce petit malaise qui vient des convictions trop
fortes.
— Robert est un révolté, dit Coquilet en manière
d'excuse.
— Au vrai, un anarchiste, si les mots ne vous font
pas peur... poursuivit l'autre vivement. Monsieur Gou-
vès, un homme comme vous est un symbole vivant de
ma doctrine. Les sociétés, les instituts, les conventions
sociales vous renient à cause de votre indépen-
dance.
— Et comment le savez-vous? interrompit Gouvès
étonné.
— Par la renommée d'abord, ensuite par mes yeux,
simplement. Je vous vois sage et fort et je vous devine
odieux à la racaille scientifique et bourgeoise. Au
lieu de dîner, dès votre arrivée à Paris, avec tel ou tel
qui vous protégerait — pouah ! l'ignoble mot — vous
invitez Robert, un pauvre diable sans profit. En
18 SEBASTIEN GOUVES
(FaiUres termes, vous portez le crime d'être im spon-
tané, un sincère.
Les paroles âpres émouvaient Marianne. Ce type
humain lui était inconnu. La franchise lui donnait le
frisson et elle pensait qi.ie les vies modernes sont un
tissu de préjugés qui empêchent toute nohlesse et
toute justice. Puis, tandis que Jérôme Coquilet ne La
quittait pas du regard, saisi par sa beauté aussi vite
que le petit musicien au violon, le bouillant orateur
ne s'occupait pas d'elle. Et Marianne avait l'admira-
tion du mâle en même temps que l'amour de la lutte.
Elle intervint dans la conversation :
— Vous voyez juste, monsieur. Mon père fut tou-
jours exploité, méconnu. A côté d'un élève comme
M. Coquilet qui lui garde de la reconnaissance, com-
bien d'indifférents, d'ingrats ! Votre sincérité rafraî-
chit l'âme.
— Ma fille s'exalte aisément, ajouta le savant avec
indulgence. Elle a vécu près de mon esprit et partagé
mes pauvres rêves. Espérons en Paris.
Coquilet secoua la tête :
— Vous retrouverez ici, patron, toutes les vilenies,
les iniquités, tous les passe-droits de la province, avec
cette différence d'une cohue plus grande où les auda-
cieux ont des chances, mais hasardeuses...
Puis, très bas :
— Méfiez- vous de Mercier : c'est un intri2:ant.
LE PAIN ET LA PEINE 19
M""* Gouvès soupira, ses appréhensions se justi-
fiaient.
— Je ne rne méfie de personne...
Et le docteur frappa la table de son poing
rude.
— Tôt ou lard, la vérité a son jour. S'il lui faut des
sacrifices humains, je suis prêt. Quand le sage est au
pilori, la foule s'inquiète de sa doctrine, et les bour-
reaux sont ébranlés.
— Quand le sage est au pilori, monsieur, reprit
Robert sèchement, on vient par lâcheté lui cracher au
visaae. Dans l'aube indifférente et cruelle, il entend
les outrages monter jusqu'à lui et il se désespère
d'une offrande inutile aux forces aveugles de la desti-
née. C'est de son vivant qu'il doit vaincre.
Ces propos étranges faisaient dresser la tête aux
autres dîneurs. Robert changea de ton :
— Supposez-vous que la plupart de ces bourgeois
qui s'empiffrent, expectorent leur habituelle sottise et
digèrent, se soucient du vrai ou du juste ? Pour
quelques porteurs de flambeaux, la masse demeure
barbare, cupide et molle.
— Alors?...
— Alors, que les meilleurs s'unissent et imposent
leurs idées aux autres... par la parole... les actes...
par le fer, par le feu.
— Le fer ni le feu ne valent rien. Le mal repousse
20 SÉBASTIEN GOUVÈS
dans les décombres. Je suis pour la pitié, la bonté et
la charité.
On se leva de table; la soirée s'annonçait lourde,
orageuse. M™' Gouvès fatiguée pria Paul de la
reconduire au logis, tandis que Marianne, son père et
les deux étudiants allaient demander un peu de fraî-
cheur au Luxembourg.
Les monuments dressaient leurs hautes sil-
houettes pâles; les statues fantômes, de place en
place, interrompaient la sombre verdure. Gomme le
docteur et son élève s'entretenaient de leurs projets,
la jeune fille accapara Robert, dont l'intelligence rude
lui agréait de plus en plus.
— Tel que vous vous montrez, monsieur, vous
devez vivre mal à l'aise dans cette société parisienne
dont vous faites un si triste tableau.
— Je vis à l'écart, mademoiselle. De pauvres be-
sognes me font manger. Pour ce qui est du spirituel,
je sculpte, et mon maître est Avan, l'admirable génie
que vous avez sans doute entendu bafouer, car il tra-
vaille en solitaire et dédaigne toute compromission.
La fumée ne vous gêne point ?
Il tira de sa poche une courte pipe noire, la bourra,
l'alluma et reprit :
— Quand j'appelle Avan mon maître, il faut s'en-
tendre. Abandonné par ma famille et manquant de
tout, je fus recueilli par ce brave homme dont le cœur
LE PAIN ET LA PELXE 21
vaut rinteliigence. il me mit l'ébaiichoir en main,
me conseilla d'an ton bourru; puis, quand il me crut
en possession des principes indispensables, il me dit :
(( Mon enfant, regarde, réfléchis, enthousiasme-toi et
tâche de t'exprimer avec tes pattes. »
Elle sourit.
— Voilà ce cjui est difficile.
— Difficile, certes. Et c'est la seule règle. Je ne me
fais pas d'illusions. Mes moyens sont courts. Et puis,
mes idées sociales nuisent à mes efforts artis-
tiques.
Des groupes les frôlaient dans les ténèbres. Marianne
se sentait vibrante. Une multitude de rêveries con-
fuses s'enchevêtraient aux paroles du révolté. Elle
demanda, songeant à elle-même :
— X'avez-vous point d'amis à qui vous confier?
Car vos propos témoignent de secrètes désillu-
sions.
— Si, répliqua-t-il, avec une douceur soudaine.
Ici et là, j'ai découvert des natures libres et loyales
avec qui je sympathise. Mais, pour bien des raisons,
on se voit rarement.
— EtM. Coquilet?
— Je l'aime de tout mon cœur; pourtant il ne
partage pas mes opinions. Les grandes villes, les
rassemblements d'hommes ont ceci d'affreux, qu'ils
émoussent les personnalités. Chaque passant vous
n SÉBASTIEN GOUVÈS
enlève un peu de substance... Je hais ces déserts
peuplés.
— Tu n'as pas froid, petite? fit la Ibrte voix de
Gouvès.
— Oh, père, on étouffe... C'est singulier, continua-
l-elle, que tant d'êtres qui s'ignorent partagent les
mêmes inquiétudes. Depuis peu d'heures que je suis
ici, bien des choses se précisent en moi qui flottaient
à l'état de vapeurs. Votre Paris m'effraye et m'at-
tire.
— Si l'on voulait ! s'écria Robert. Si l'on osait agir!
Que de miracles nous accomplirions, hommes et
femmes, proches les uns des autres, en joignant nos
vagues désirs, nos aspirations, nos amours et nos
colères! Que d'éaergies cachées, merveilleuses! Vous
m'interrogiez sur mes relations. Je vais parfois visiter,
tout en haut du faubourg du Temple, où il végète à
l'écart, en compagnie de sa fille et de son chat, un
savant extraordinaire, d'une incontestable originalité,
Nicolas Roumine, astronome, mathématicien et révo-
lutionnaire...
— Tiens, que c'est curieux!...
Marianne se retourna.
— Père, n'as-tu pas connu un mathématicien du
nom de Roumine?
— Roumine... un Narbonnais... cerveau génial,
mais brûlé... un ancien camarade... Il est ici?...
LE PAIN ET LA PELNE 23
— Voyez... continua-t-elle genlimenl... nous
n'avons que des amis communs...
— Génial, mais brûlé... murmurait amèrement
Kobert... Et c'est votre papa qui s'exprime ainsi!...
Quoi qu'il en soit, je salue dansRoumine une des plus
nobles, des plus libres im.aginations de ce temps. Ses
idées avancées l'ont rendu haïssable à tous nos péda-
<'Oo-ues. Sa détresse fut souvent atroce. Il fait des
calculs, de sombres travaux pour les seigneurs de
institut qui l'utilisent en cachette...
Marianne frémissait de ceè analogies.
— Or le malheureux a une fille, belle, triste et
qui l'adore...
îl s'interrompit brusquement :
— ... Pourquoi donc étaler ces misères et vous
attrister dans cet agréable jardin?.. Sachez sim-
plement, mademoiselle, que, si tous les déshérités
s'entr'aidaient, ceux de l'esprit, ceux du muscle,
ceux et celles du cœur, on verrait, on entendrait de-
grandes choses...
A ce moment, un vaste éclair illumina les allées,
les pelouses, les marronniers, les statues, suivi d'un
roulement sourd et prolongé.
— Déjà votre Révolution ! dit-elle. Aurons-nous le
temps de rentrer avant l'orage V... Que je regrette dfr
vous quitter ainsi !
On rebroussa chemin. Gouvès emprunta à Coquilel
I
2i SÉBASTIEN GOLVÈS
son parapluie, que l'étudiant ne quittait jamais et qui
faisait la joie des camarades.
— Le triomphe de la prévoyance et la peur de
l'eau!... Je te reconnais, ô ma race, s'écriait-il, dé-
ployant vers le ciel ténébreux la coupole de coton.
Il prit le bras de sa fille, souhaita le bonsoir aux
jeunes gens et l'on se sépara.
D'énormes gouttes de pluie commençaient à
tomber. Les gens couraient, cherchant un abri. Des
voitures passaient au grand trot, capotes baissées;
les sifflets aigus des gamins raillaient le vacarme
céleste. Une subite lueur déchira la nue, montra la
rue Soufflot dans sa longueur, au bout, le dôme du
Panthéon, tel qu'un fantôme de monument antique.
Les terrasses des cafés abandonnées, on rentrait les l
chaises et les tables.
Ce spectacle de désordre et de hâte exalta Marianne. :
Comme son père l'entraînait, elle entendait encore la :
voix âpre et nette de Robert, sa prédiction, son sar- '
casme.
Elle vivait une de ces minutes incomparables
où l'esprit et le cœur se pénètrent, où tout l'orga-
nisme vibrant croit atteindre la raison des choses.
Elle sentait tressaillante en elle une énergie d'amour
inemployée, une créature neuve et hardie, hbre de
préjugés, prête au sacrifice.
— Je cours à mon avenir, à mon avenir, se répé-
LE PAIN ET LA PELNE 25
tait-elle, montant avec Gouvès vers le triste logis de
la rue Lliomond.
Une surprise les y attendait. Le père Ensade et
Moumette avaient pris le train rapide, au lieu de
l'express, auquel donnait droit leur permis, et arri-
vaient ainsi douze heures d'avance. Ils avaient dû
payer le supplément. La servante se lamentait encore
avec d'abondants détails, son sac de forme préhisto-
rique à la main, épongeant la sueur qui ruisselait le
long des rides de sa lar^e et honnête figure, tandis
que le vieux, affalé sur une malle, répondait maussa-
dcment aux multiples questions dont on l'accablait.
A la lueur incertaine de deux petites lampes à
pétrole prêtées par M""' Constans, au fracas ininter-
l'ompu de Forage, cette famille en désarroi faisait
un tableau touchant et comique. Gouvès avait pris
la chose du bon côté et cherchait à calm.er sa femme
que le surcroît de dépense indignait. Moumette
rappelait ses dix-huit ans de service, son dévouement
et ses fatigues, rejetait l'erreur sur le père Ensade.
Quant à celui-ci, presque sourd d'ailleurs et tapi
dans son égoïsme, il passait lentement une main
noueuse sur sa large iigure aux méplats de Romain,
tannée et plissée, attendant que sa fille se calmât pour
avoir a quelque chose à manger », car il gardait
l'appétit vorace.
Le récit de l'aventure épuisé, il fallu* songer à
3
-2(i S£[L\ST1EN GÛl VÈS
riostallalion. Chacun avait sa chambre, mais aucun
lit de prêt. Il s'agit de camper phis que de se coucher.
Au dehors, la tempête s'apaisait, on entendait des
grondements lointains; la pluie persistante ruisselait
le long des gouttières et des vitres, arrosait le sable
du jardin avec un bruit de piétinement.
Seule dans la pièce exiguë où l'on avait provisoire-
ment dressé une couchette de sangle, Marianne assem-
bla ses réflexions. Elle avait plus vécu, en quelques
heures de Paris, qu'en une année de province. Ber-
thet et son violon, M"'' Constans, Coquilet et sa barbe
noire, Robert surtout et son éloquence tranchante, ses
prophéties, son délire de pitié et sa colère, se pour-
suivaient, se remplaçaient dans son imagination sur-
excitée.
Elle ouvrit la porte de la cuisine, traversa celle-ci :
le ruissellement avait cessé. L'humble pelouse du
petit jardin exhalait une odeur humide. Au delà du
mur, sur le ciel sombre, des toits et des cheminées
luisantes se succédaient dans une confusion bizarre.
Plus loin encore, devinée, c'était cette immense ville,
cuve de passions et d'intérêts, dont les jeunes gens
parlaient avec amour et colère, qui obsédait ses
habitants.
Comme chaque fois qu'elle glisse à la mélancolie,
Marianne songe à son père, à la dure, à l'injuste des-
tinée de ce grand savant fait pour la gloire et que
V
LE PAIN ET LA PEINE 27
celle-ci rebute : la gloire, avec quels yeux ardents il
prononçait ce mot au restaurant, son verre de vin rose
à la main. C'est pour celle fugitive qu'il travaille nuit
et jour, qu'il renonce aux crains faciles, qu'il subit les
humiliations de toute sorte. Quelle amertume, si la
décrépitude ou la mort venaient avant la récompense,
avant le triomphe mérité ! Les hommes sont si vils,
si prompts à exploiter le faible et à le rejeter ensuite !
Qu'est-ce que cet Ephraïm Mercier dont Coquilet par-
lait avec mépris? Quel est son but en appelant à lui le
confrère pauvre, en lui offrant un laboratoire? Sous
le coup d'une déception nouvelle, le vieux ne pour-
rait-il pas mourir?
Non, cela ne sera pas. La beauté aussi est une
puissance. Et Marianne, sur qui les étudiants se
retournent, ne peut ignorer qu'elle est belle. Comme
elle se l'est juré souvent, elle se sacrifiera au désir
paternel, elle sera l'enjeu de la victoire.
Ces pensées lui donnant la fièvre, elle revint sur
ses pas et rentra dans sa chambre. Elle chercha dans
son porte-monnaie une clef dorée et ouvrit un petit
sac qui traînait sur une chaise. Elle en sortit un pa-
quet de lettres parfumées. C'étaient là les douloureux
vestiges de son unique amour : à vingt-sept ans,
comme il achevait ses études médicales, Pierre Trous-
selin, fils de notables commerçants du Midi, beau gar-
çon, riche, de parole facile, s'était pris pour la fille
28 SÉBASTIEN GOUVÈS
de son maître, pour la « fleur épanouie )), comme on
l'appelait alors, d'une passion partagée.
On se donnait rendez-vous aux portes de la ville,
trois ou quatre fois par semaine, au tiède crépuscule
du premier printemps, dans la campagne rude et rose
où les oliviers font une poussière d'argent entre la
terre blanche et le ciel d'un bleu dégradé. Marianne
était chaste et savait résister aux caresses trop libres,
mais elle livrait son cœur à cet ami tendre et persua-
sif qui lui montrait le mariage prochain.
Ils causaient de leur avenir, d'eux-mêmes et de la
destinée. La vierge aux yeux de flamme et de mélan-
colie dépensait le trésor de sa sensibilité; ses grâces
un peu farouches effrayaient le jeune provincial, dont
l'esprit positif, après une courte défaite, se ressaisit
vite et pour toujours.
Marianne s'en aperçut. Bourreau d'elle-même, elle
se raisonnait dans la solitude, et, comme ils revenaient
séparément, pour ne pas éveiller les soupçons, elle
associait la chaude nature à la brûlure de sa déception.
L'esprit aiguisé de son père luttait en elle avec une
imagination débordante et une puissance de mirage
qui la transportait à volonté dans les pays étranges et
les époques lointaines. Elle possédait cet instinct no-
made des grandes amoureuses qui leur facilite l'oubli,
efface les baisers sur leur chair glissante et les rend,
le désir assouvi, prêtes à de nouvelles aventures.
LE PAIN ET LA PEINE 29
Pierre Trousselin n'avait été que le prétexte à l'éclo-
sion de sentiments comprimés par une vie médiocre.
Sûre de ce fait, elle vit sans désespoir s'éloigner d'elle
celui qui ne Tavait jamais comprise. Six mois plus
tard, il épousait une riche héritière de cinq ans plus
âgée que lui. De cette brève et banale histoire, il ne
restait aux jolies mains de Marianne que les quelques
lettres qu'elle déchiffrait maintenant sous la lueur
falote d'une bougie.
Bien qu'elle conaiit par cœur ces phrases ta demi
sincères, elle jugeait, selon son émotion, des progrès
qu'elle faisait dans la vie. Cette ibis, son cœur ne battit
plus. En dehors même de cette expérience, elleseutait
s'opérer en elle, au sein des profondeurs ignorées,
une singulière métamorphose. L'objet de sa volonté
devenait immédiat et clair, débarrassé des vapeurs de
la jeunesse et des anciens scrupules, usés à force
d'avoir servi.
— Nous ne pouvons compter sur mon frère Paul.
Mère s'illusionne. Il est sans moralité, plus faible qu'un
enfant. Ses dons naturels, il ne les utilisera jamais,
grâce à son invincible paresse, et, faute d'une femme
riche, il descendra la route de la vie, humblement,
misérablement. Quant à la chose capitale, à la destinée
de Sébastien Gouvès, elle est, hélas! à ce point fatal
où, s'il n'obtient pas la récompense de son courage
et de son génie, il doit désormais renoncer à tout.
3.
W SÉBASTIEN GOUVÈS
Seul, il ne pourra vaincre. Reste moi, Marianne, dis-
posant de moi-même. Ah ! triste, triste et chère Ma-
rianne! Qii'aurais-tu dit, il y a trois ans, de tes projets?
La fortune que j'envisage est dure, honteuse par en-
droits, et me vaudra maintes avanies. Un seul aurait
pu nous sauver : celui qui m'eût comprise, et j'en
valais la peine. Il ne s'est pas présenté. Tourne la
roue cruelle !... Est-ce notre faute ou celle d'une so-
ciété mal faite, si la justice, comme disait pauvre père,
réclame un sacrifice humain ?
On grattait à la porte. C'était Paul. Elle cacha pres-
tement ses lettres. Il marchait sur la pointe des pieds,
en robe de chambre, son bougeoir à la main, l'air
triste et préoccupé.
— Tu ne dors pas?... Tant mieux... petite sœur,
je suis honteux d'avoir encore recours... mais après-
demain, sans faute, je rejoins mon corps, et... une
dernière dette... Enfin, peux-tu me prêter quelques
louis, que je te rendrai dans deux mois?...
Elle sourit tristement, connaissant la formule.
— Tu sais, mon ami, que c'est la fm. Mes économies
ont passé dans le déménagement et le dîner de ce
soir...
— Comment, c'est toi?... Mais père avait promis...
— Qu'importe! C'était moi. Ltà, sur la malle... ce
porte-monnaie... Ouvre et prends ce qui reste, sauf
la pièce d'or trouée, mon fétiche.
LE PAIN ET LA PEINE 31
Elle suivait ses gestes mous avec un douloureux
mépris. Il voulut, l'opération faite, ajouter quelque
chose :
— Comment trouves-tu Goquilet?
— Noir et timide, mais l'air d'un bon p:arçon.
— Il est amoureux de toi. Il t'a regardée tout le
temps... Ce ne serait pas un mauvais parti...
— Que deviendriez-vous si je me mariais et dans ces
conditions misérables? Je suis trop utile à la maison.
— Il m'a révélé, ce fidèle Jérôme, une chose ef-
frayante. Il paraît que Mercier est une canaille et
cherchera à exploiter père de toutes façons.
Les yeux de Marianne étincelèrent. Elle répondit
lentement :
— Ces belles, trop belles propositions m'inquié-
taient. Notre chéri est si confiant ! Mais nous verrons...
Gare à ce farceur!... J'agirai...
— Et que pourras-tu, ma pauvre petite?
— Cela me regarde. Bonsoir... Je suis bien fati-
guée.
Ils s'embrassèrent. Seule, Marianne réfléchit encore
longtemps, le menton dans sa main, assise sur la cou-
chette; enfin elle s'allongea, souffla la bougie et l'on
n'entendit plus, dans les ténèbres chaudes, que le
ronflement lointain du père Ensade.
CHAPITRE II
LA GLOIRE EST UN COUTEAU
— Laissez donc, j'arriverai à l'hôpital l'H retard
d'une heure et voilà tout. A ce que je vois, mon cher
confrère, nos Facultés de province sont restées rétro-
grades.
Ainsi parlait le professeur Ephraïm Mercier, solen-
nellement renversé dans un large fauteuil. Par trois
hautes fenêtres ouvertes sur l'avenue Montaigne, le
somptueux cabinet de consultations recevait une lu-
mière matinale, tiède et douce, qu'atténuaient les
stores ; les tableaux, objets d'art multiples, complé-
taient l'atmosphère de bien-être et de luxe. Du dehors
montaient des rires d'enfants et le bruit joyeux de
l'arrosage.
Il s'exprimait avec une nonchalance aisée, le riche
professeur. Sa main droite caressait un coupe-papier
d'ivoire. Sa main gauche caressait sa barbe, qu'il
portait soyeuse, fournie, terminée en pointe et trop
3-i SÉBASTIEN GOUVÈS
noire pour ses quarante-sept ans. Dans sa face régu-
lière, aux angles durs, les yeux brillaient d'une
flamme étrange sous le lorgnon que de temps à autre
il ôtait, essuyait, puis remettait en place, selon un
rythme machinal. Sous la moustache soignée, les plis
de la bouche gardaient une sorte d'ironie et la voix se
nuançait en inflexions hypocrites, tantôt d'une onc-
tion feinte, tantôt d'une gravité voulue.
En face d'un tel personnage, Sébastien Gouvès,
assis de trois quarts sur une chaise en tapisserie, se
sentait mal à l'aise. Ce n'était plus le camarade
aimable et sans façon qu'il avait connu à Montpellier
et qui généreusement lui offrait un laboratoire. Depuis
vingt minutes que la conversation était engagée, les
points importants demeuraient dans l'ombre. Il sem-
blait même que Mercier éludât toute attaque précise
à ce sujet. 11 s'en tenait à des généralités, à des
plaintes vagues quant aux ennuis professionnels, aux
jalousies inévitables, au peu de temps réservé pour la
science pure...
— Hélas! soupira Gouvès, saisissant ce Liais, la
clientèle est une mangeuse de talents. Mais il faut
vivre. Ceci m'amène...
— La clientèle est pourtant nécessaire, fit l'autre,
lui coupant la parole. Les maladies observées à l'hô-
pital nous dupent par des contours trop nets, ce que
j'appelle : les cadres stricts de la misère...
LA GLOIRE EST UN COUTEAU 35
Il conlinua sur ce Ion, et le pauvre savant se
demandait :
— Comment lui rappeler ses promesses?
Enfin, n'y tenant plus, il interrompit une nouvelle
tirade par cette question brutale :
— • Puis-je toujours, cher maître, compter sur les
huit mille francs d'appointements convenus?
Le visage de Mercier, à ces mots, subit une trans-
formation soudaine. Le regard devint froid; les joues
blêmirent. 11 articula, après un court silence :
— Je n'ai pas Thabitude, monsieur, de manquer à
ma parole, et celle-ci doit suffire. Les conditions de-
votre séjour ici seront exactement celles que j'ai éta-
blies à Montpellier.
Peu patient de sa nature, Gouvès fut sur le point de
relever Uinsolence. Mais il réfléchit vile à sa situation
précaire et s'ordonna d'être calme. Une brouille serait
un désastre irréparable. Elle lui revint souvent à la
mémoire, par la suite, cette minute ambiguë où il eût
pu rompre un pacte menteur et recouvrer sa liberté.
Mercier était subtil. Il voulait mater pour toujours
ce timide, mais comprit qu'il avait été brusque, et,
désireux d'effacer une im.pression pénible, poursui-
vit d'une voix presque crdine :
— Je suis convaincu que nous serons contents l'un
de l'autre. Vous me rendez, mon cher, un grand ser-
vice... Si... si... afilrma-t-il avec feu, devant un geste
36 SÉBASTIEN GOUVÈS
de dénégation. J'aurai souvent recours à vos lumières;
vous saurez élucider certains problèmes que se pose
mon imagination et qu'elle n'a point le temps de
résoudre...
Cette vanité puérile divertit le méridional et
acheva de l'apaiser. Le charlatan se dressa, comme
agité par un démon intime.
— Mon cerveau est une forge en pleine activité, les
soufflets se gonflent, les flammes crépitent. Les en-
clumes retentissent. Je poursuis à la fois vingt hypo-
thèses. Elles se mêlent, s'enchevêtrent, déchirent mes
insomnies, et, souvent, au chevet d'un malade, la
force créatrice m'absorbe, me détourne du cas parti-
culier. Je passe pour un distrait. Je suis en somme
un inventeur — il leva sentencieusement l'index effilé,
où brillait une bague d'or — Vlnventeur, Pourtant, je
l'avoue, le laboratoire me rebute. Mon amour des
synthèses me rend inapte à la cuisine expérimentale.
C'est pourquoi il me faut un collaborateur.
Là-dessus, il soupira bruyamment, se rassit, et,
affmant la pointe de sa barbe d'une main ner-
veuse, fixa sur son auditeur deux yeux inquiets et
noirs.
— Se moque-t-il de moi? songeait Gouvès. Puis-je
attacher ma destinée aux serments de ce comédien?...
Mercier, déjà, passait à un autre exercice.
— La franchise avant tout, cher collègue. Cartes
LA GLOIRE EST UN COUTEAU 37
sur table. Quelle est en ce moment la direction de vos
merveilleux travaux? On m'a parlé Là-bas de trou-
vailles sensationnelles, frisant le génie...
Il connaissait les hommes, celui que dans la société
on appelait le bel Ephraïm. Ces simples appâts boule-
versèrent son naïf obligé, le livrèrent sans méfiance à
la curiosité et à la ruse.
En termes clairs, Sébastien Gouvès expliqua le sens
général de ses recherches, qu'il poursuivait depuis
dix ans, les rapports mystérieux de forces peu étu-
diées, les preuves à l'appui tirées de la botanique,
de la zoologie, de la clinique même, l'avenir ae
certaines théories sur la lièvre et leurs applications
possibles.
Mercier Uécoutait avec soin, se gardait de l'inter-
rompre, dans une pose recueillie, attentif autant à
l'individu et à sa méthode qu'à son discours, émer-
veillé par cette ardeur lucide, combinant la manière
de l'exploiter sans trop de douleur et sans bruit. Il
lit quelques objections pour la forme, puis, sentant le
terrain solide, l'érudition du bonhomme prodigieuse,
il continua de l'interroger, le stimulant de temps à
autre par de petits murmures admiratifs.
Le savant s'emballait, heureux de parler et d'être
compris, grisé par son propre enthousiasme. Sa finesse
méridionale le retint au bord des ultimes secrets, de
ce qu'il appelait tantôt sa réserve et tantôt la dot de
38 SÉBASTIEN GOUVÈS
Marianne; mais, sauf cela, il s'ouvrit de ses rêves, il
confessa ses longs tourments quant au virus-vaccin du
tétanos et du diabète, au traitement rationnel d^
l'ataxie locomotrice, au rôle antagoniste des tissus el
de certains poisons, à l'architecture intime du cer-
veau. Il partait d'expériences connues et s'élevait aux
plus rares sommets avec une incroyable aisance, s'op-
posant de bonne foi des difficultés qu'il résolvait
ensuite et dont les détours le menaient plus loin, ou,
par une volte spontanée, fortifiaient ses arguments
antérieurs.
Mercier n'était ni un sot, ni un cuistre. Il se félicita
d'avoir déterré à Montpellier un collaborateur d'une
pareille envergure, un de ces êtres que la destinée,
après les avoir retardés par des obstacles propor-
tionnés à leur génie, peut en quelques heures porter
au premier rang.
— Fougueux, naïf... sentimental, se dit-il. J'ai fait^
erreur en le rudoyant. C'est par de bons procédés
que je me l'attacherai : le difficile sera de le garder.
Il ne faut pas qu'on me le vole.
Il attendit que l'orateur, faute de souffle, suspendît
un moment sa conférence; alors, debout, en proie à
une feinte émotion, il s'écria :
— Mon cher collègue, ce n'est pas huit mille francs,
c'est dix mille... et je signe le traité pour autant
d'années qu'il vous plaira. J'ai bien mérité de la
LA GLOIRE EST UN COUTEAU 39
science en vous appelant à Paris, le seul théâtre digne
de vous, de votre immense talent...
Puis, serrant, avec force les deux mains cordiale-
ment offertes et pesant sur les mots de sa voix grave
et lente :
— Seulement, prenez garde. C'est la gloire que
vous désirez; c'est elle qui vous attend... La gloire
est un couteau. Elle brille et elle tue.
Son geste superbe indiqua la fenêtre, la ville enso-
leillée.
— Paris est plein de brigands. Un mérite comme le
vôtre suscite partout envie. Si vous croyez mon expé-
rience, vous vivrez retiré, dans ce laboratoire où rien
ne vous manquera, car ma bourse vous est ouverte.
Vous éviterez les fréquentations faciles, les pièges,
les amertumes que je subis douloureusement, moi, le
lutteur, mais qui tueraient un homme de votre
trempe, peu fait pour la guerre d'embuscade, igno-
rant le milieu,
— Telle est mon intention, répliqua Gouvès sim-
plement. D'ailleurs m.es moyens très médiocres et
ma nombreuse famille ne me permettraient pas un
autre genre de vie.
— C'est pour le mieux. Cependant il ne faut rien
exagérer. Inutile de vous cacher. — L'adroit politique
songeait à tout. — Je donne chez moi souvent des
soirées intimes : gens du m.onde et savants mêlés qui
40 SÉBASTIEN GOUVÈS
vous disUairont de vos travaux, auprès de qui vous
trouverez, présenté par moi, l'accueil le plus cor-
dial. Vous avez une fille, n'est-ce pas?
— Une fille et un fils, beaux tous deux et aimant la
vie. — Les yeux paternels brillèrent de fierté.
— Amenez-les-moi, j'adore la jeunesse. Il est bien
entendu que leur mère les accompagnera. Quoique
célibataire, je reçois les femmes de mes amis qui lui
feront d'aimables relations. Et tenez, ce soir même,
on fait ici un peu de musique. L'occasion est bonne.
Je vous attends tous les quatre.
Ému par tant de cordialité, Gouvès abandonna ses
craintes du début.
— Il est charmant, se répétait-il en descendant le
riche escalier avec sa précipitation des jours de fièvre.
Coquilet se trompe. On jalouse cette fortune, cet
appartement, ces bibelots, ce succès rapide.
Dans la rue, le soleil acheva de le griser.
— Et intelligent, et hardi !... Quelle différence avec
nos patauds de là-bas. Gomme il m'écoutaitî La
gloire est un couteau. Voilà une belle formule.
Dans son enthousiasme il faillit se faire écraser.
D'un bond il se trouva aux Champs-Elysées, remplis,
à cette heure, d'enfants et de domestiques ; un petit
garçon courait sans chapeau.
— Sije prévenais les parents? C'est honteux! Savez-
LA GLOIRE EST L\\ COUTEAU 41
VOUS qu'il risque d'attraper une méningite? cria
le brave homme à la nourrice stupéfaite; puis, s'in-
formant de la rue de Ponthieu, auprès d'un sergent
de ville, il eut le plaisir d'apprendre qu'elle se trou-
vait en face de lui.
Au cinquième étage d'une haute maison à odeur
de friture, il sonna avec vigueur, comme l'avait
recommandé le concierge.
— On y va, on y va! grommela une voix enrouée.
Dans l'encadrement de la porte ouverte apparut
un petit homme chauve, sans âge déterminé, avec un
visage simiesque rosé et jaune, sillonné de grosses
rides, des yeux vifs et des gestes un peu solennels.
— Bonjour, Ourlac.
— Ah, mon Gouvès, mon cher Gouvès, d'après tes
dernières lettres je m'attendais à te voir et j'étais
impatient. Ça n'est pas très grand, mon domicile — à
nous deux nous tenons Fantichambre, — mais j'ai
une sorte de petit salon.
Eusèbe Ourlac, familièrement Zebio, peintre fai-
néant, compatriote de Gouvès et son plus vieil ami,
l'entraîna dans une pièce exiguë et obscure où l'on
distinguait vaguement deux sièges, une table,
quelques toiles et dessins accrochés au mur.
— C'est mon musée... souvenirs de camarades.
Quelle joie de te retrouver à Paris! Ah, nos bonnes
conversations! Et la femme! Et mon élève Paul,
42 SÉBASTIEN GOUVÈS
peint-il un peu au régiment? Et la Marianne! Et
Moumette et le père! Tous en bonne santé?
— Tous. D'ailleurs, tu vas les embrasser. Je t'em-
mène déjeuner à la maison.
— C'est qiie...
— Quoi? Pour notre arrivée tu ne peux pas refu-
ser...
Ourlac réfléchissait avec une certaine gravité,
un doigt sur le front; puis il prit bravement son
parti :
— Je dois faire aujourd'hui ma livraison d'images
au Bon Marché. Il faut t'avouer que, Fart nourrissant
peu ses adeptes, je colorie pour les grands maga-
sins... Un intermède... Ça entretient la main... Ma
foi, tant pis, je serai en retard...
— Tu te tires d'affaires? demanda Gouvès, qui
aimait jouer à l'homme positif.
— Admirablement. Un petit viager, la besogne en
question, des bricoles ici et là...
L'ingéniosité de Zebio, son sens pratique de l'exis-
tence émerveillaient son ami, qu'encombrait et déso-
lait le moindre souci matériel.
Ourlac ouvrit une armoire remplie des objets
les plus divers, pots de colle, pots de peinture, pin-
ceaux, morceaux de carton, encres de couleur,
porte-plume rangés avec un soin méticuleux et une
patience de fourmi.
LA GLOIRE EST UN COUTEAU 13
— Voilà mon attirail... peu encombrant. Sur cette
grosse lampe-ci, je cuis mon œuf sur le plat du déjeu-
ner, el elle me chauffe en hiver. Elle me fournit
aussi le combustible nésessaire à mes travaux. L'em-
barras, c'est la défroque... Te rappelles-tu ton pan-
talon gris qui m'a fait cinq ans? Le vêtement que
j'ai sur le dos a fourni presque la même carrière et
il reste en très bon état...
' Effectivement, le petit homme était mis avec une
propreté scrupuleuse.
Gouvès sourit affectueusement.
^ — • Tu es demeuré un bon administrateur de toi-
même...
— Il faut bien. J'ai trouvé une façon légère de mar-
cher qui n'use pas la chaussure. D'ailleurs, par les
grosses pluies, j'évite de sortir sans nécessité. Ma
médiocrité, c'est mon hygiène et c'est aussi mon plai-
sir. Parfois je m'imagine que je suis Robinson. J'ai
dû aller en soirée cet hiver chez un gros bonnet de
la maison Hachette, qui m'a rendu des services. Mon
concierge, dont j'instruis le gosse, m'a prêté son
habit. Avec du carton un peu fort je me suis taillé
un plastron et un col de chemise admirables; mes
souliers vernis au pinceau; le menton soigneusement
rasé à l'aide de mon canif, encore un précieux
camarade, celui-là, il me sert à tout, j'avais, mon
cher, une excellente tournure. Sans compter que le
44 SÉBASTIEN GOUVÈS
buffet m'a rempli l'estomac pour deux jours et fourni
de sucre pour un mois. ^^
Les deux copains, bras dessus, bras dessous, des-
cendirent les Champs-Elysées. Liés depuis leur enfance
et tendres tous les deux, ils échangeaient avec joie
les plus minces souvenirs. Ourlac possédait une belle
imagination artistique. Rêveur et profond, de cette
forte race languedocienne qui accumule et concentre
les impressions comme la pierre de ce pays la cha-
leur, il avait vivants dans sa mémoire oculaire, dans
ce qu'il appelait « son trésor », une multitude de pay-
sages et d'aspects captés par ses regards d'enfant au
cours de nombreuses escapades. 11 les évoquait à
volonté et, depuis vingt ans, projetait de les fixer sur
la toile dans leur intensité lumineuse; mais un fossé
cruel séparait sa velléité de sa main et du pinceau;
apte à savourer les chefs-d'œuvre des autres, les expli-
quant avec éloquence, il désespérait de les égaler,
et son orgueil le rendait stérile bien plus encore
Que sa paresse. Avec cela nulle acrimonie. Il jouissait
gentiment des succès de ses camarades, presque tous
arrivés, riches et célèbres. Sa bonne humeur native,
son ingéniosité le faisaient inviter dans de beaux
intérieurs et des châteaux cossus, d'où il s'enfuyait
un matin, poussé par son amour de la libre flânerie.
11 connaissait mille petits métiers, quantité de « trucs »
pour se tirer d'affaire, quand ses très maigres
LA GLOIRE EST UN COUTEAU 45
ressources étaient épuisées. Malgré sa taille exiguë,
il imposait le respect par un ton doctoral, des
gestes mesurés et une grande assurance.
Lorsque Gouvès Teut mis au courant de sa situation
nouvelle, il réfléchit un peu, puis avec inquiétude :
— Le connais-lu au moins, ton Éphraïm Mercier?
Il court à son sujet des bruits assez fâcheux. Ce serait
une rude déconvenue...
11 n'acheva pas la phrase, le savant déjà s'empor-
tait :
— Me crois-tu un enfant? Je me suis renseigné...
par moi-même. Mercier est un grand calomnié, un
gaillard du plus haut mérite. Je le quitte à l'ins-
tant. Affable, courtois, désintéressé. Deux heures
durant, il m'a tenu sous le charme. C'est un amou-
reux de médecine qui a rencontré un maniaque de
son espèce et -se l'attache généreusement, voilà
tout...
Ourlac n'insista pas. Il savait l'entêtement de son
ami.
— Je t'ai à Paris, c'est le principal. Fameuse cité [
Par un jour clair, comme maintenant, les choses et
gens sont en or fluide. Je voudrais exprimer cela :
c'est difficile : des silhouettes dans une vapeur blonde.
Il avait raison, le papa Turner. Ce grand bijoutier de
soleil nous lance à tour de bras des pierreries. Dût
on ne jouir qu'une heure du spectacle, à lui seul il
4G SÉBASTIEN GOUVÈS
vaudrait la peine de vivre... A propos, Paul fait-il des
progrès ?
— Je ne sais. Paul m'aime bien, mais il appartient
à sa mère. C'est un Ensade. Intelligent, paresseux,
bon et soumis, passionné par exemple. T'ai-je raconté
qu'un soir, à Montpellier, je l'ai surpris caressant la
fille du voisin, avec une fièvre, des paroles brû-
lantes!... Il avait quinze ans... Cette métamorphose,
par une amourette, d'un garçon nonchalant et silen-
cieux à Tordinaire me frappa...
— Et notre Marianne ?...
— Belle, plus belle que jamais. Hier, au Luxem-
bourg, elle semblait une reine. Chacun se retournait.
Ah, la noble chérie! Elle est mon espoir, ma fierté...
— Surveille-la bien au moins, Paris est dange-
reux.
— Bah! elle est de bonne race, et sage avec cela.
ïl lui faudrait un mari ; mais elle n'a pas le sou, la
pauvre. C'est ce qui me désole. J'ai rencontré, dès
mon arrivée, un de mes élèves, un nommé Coquilet,
qui ferait bien l'affaire.
— Sébastien, garde ta grande le plus possible. Elle
est la douce flamme de ton cœur et le fétiche de ton
génie.
Sur le pont de la Concorde ils s'arrêtèrent. A droite,
la Seine montait, claire, svelte et moirée vers l'hori-
zon brumeux de lumière ; à gauche, les quais et Notre-
LA GLOIRE EST UN COUTEAU il
Dame formaient une délicate image de piété et d'his-
toire reflétées par l'eau.
— Ceci, dit Ourlac, c'est la ville paisible et heureuse.
De ses aspects nombreux comme ceux d'une âme en
mouvement, on ne se lasse jamais. Il n'est pas de^
femme aussi belle et changeante. Que de fois suis-je
resté, accoudé au parapet, épiant les variations de
l'heure, savourant une sorte d'extase 1
^ — C'est un des charmes de la vie, répliqua Gouvès
avec un soupir. Elle s'apaise quand on la regarde;,
mais, si on l'interroge, elle s'irrite. Science ou art,
c'est la mêm.e chose; un effort pour renouer le lien
entre nous et ce qui nous entoure, lien rompu par
notre égoïsme, et de là sont sortis nos maux.
Philosophant de la sorte, les deux amis arrivèrent
rue Lhomond.
j^ Les femmes, avec ardeur, organisaient l'installa-
tion. Le père Ensade fumait dans un coin. Ourlac, que
tout le monde aimait, fut accueilli par des cris de joie^
et Moumette elle-même l'embrassa.
— Mais je ne vois pas Paul ?
— 11 est couché, avec la fièvre. La fatigue sans
doute, répondit tristement M""" Gouvès, que la
moindre indisposition de son fils inquiétait.
Le savant disparut, puis revint bientôt, fair con-
trarié.
— Ce n'est pas grave, certes. Rassure-toi, Julie.
48 SÉBASTIEN GOUVÈS
Mais, demain, son congé expire et je doute qu'il soit
en état de rejoindre le régiment.
— Demande une prolongation.
— A qui? Je ne connais personne.
Après un court débat, quelqu'un prononça le nom
de Mercier.
— C'est une idée! s'écria Gouvès. Il est influent.
Le hasard fait qu'il nous prie ce soir à une soirée in-
time, invitation qu'on ne peut décliner. Je lui deman-
derai un mot pour le ministère...
La gaieté revenue, on s'occupa d'improviser le
déjeuner. Le couvert fut mis sur la plus grosse malle.
D'après les indications de M""' Gouvès qu'il appelait
^familièrement Providence, aidé de Marianne dite
la Merveille, le peintre plongeait dans les paniers
où disparaissait sa petite taille, pour y pêcher assiettes,
verres, couteaux et fourchettes. Ce faisant, il interpel-
lait tout le monde et particulièrement le pèreEnsade, ■
dont l'égoïsme profond le réjouissait.
— Ne vous donnez pas tant de peine, papa, criait-
il au vieillard immobile, mastiquant avec lenteur un ]
fort acompte de pain et de fromage. Vous vous mettrez
en sueur. Un rhume est vite attrapé.
Cependant Gouvès vantait la cordialité de Mercier,
son intelligence et les splendeurs de son installation.
Il se frottait les mains...
— Dix mille au lieu de huit. Puis, mes enfants,
LA GLOIRE EST UN COUTEAU -19
quel homme ! Avec lui, j'espère accomplir de grandes
choses.
— Même sans lui, père, hasarda Marianne.
Tout en s'activant, Ourlac admirait sa sveltesse, ses
traits purs, ses yeux profonds cernés de bistre, la
douce blancheur des bras nus jusqu'au coude, sortant
de larges manches noires flottantes. Il l'avait quittée
jeune fille, i) la retrouvait femme, belle à troubler
un « ancien » tel que lui, qui aurait pu être son
père.
— La Merveille, dit-il. jamais tu n'as mieux mérité
ton nom. Yeux-tu qu'après déjeuner ton vieux cama-
rade te promène un peu par la ville?
— C'est que j'aide maman...
— Ya, ma fille, j'ai Moumette. L'exercice t'est in-
dispensable.
Pour remercier la bonne dame, comique dans une
robe de chambre à ramages bleus et jaunes, car elle
affectionnait les vêtements excentriques, Ourlac
ajouta :
— Je compte bien que Paul, son temps fini, va se
remettre à la peinture. Il a de si belles dispositions !
Pas un artiste encore n'a rendu Paris dans sa splen-
deur. Ah, si j'avais la jeunesse !
— Décidément, cette ville tourne les têtes, s'écria
le savant. Hier, notre jeune voisin, violoniste fou de
son métier, nous exposait un projet d'opéra où les
50 SÉBASTIEN GOUVÈS
principaux rôles seraient tenus par les pierres de
Lutèce...
Il eut son bon rire aux rides nombreuses qui décou-
vrait des dents superbes. j
— Musique, peinture, drame, roman, que tous s'y
mettent! Ce n'est pas trop de tous les arts.
Le bohème leva sentencieusement son bras au bout
duquel était une assiette.
— Le sujet est inépuisable. J'ai voyagé par l'Eu-
rope. J'ai vu Londres, ses squares, ses brouillards et
ses parcs, ses rangées de maisons basses pareilles à
des décors; j'ai vu Hambourg, les docks géants dres-
sés sur le fleuve, les masures de bois ouvragé;
Amsterdam, rouge et noire, doublée par ses calmes
canaux et coiffée de pignons; Moscou, mère des cou-
poles et musulmane des neiges ; Cordoue, perle rose
sur la chair céleste, rafraîchie de jets d'eau, illumi-
née d'oranges; Venise, enfm, d'un or surnaturel où le
marbre meurt dans une eau vieille et tragique, où la
mort et la volupté glissent avec la noire lenteur des
gondoles...
— Bravo ! cria Gouvès, et Marianne, figée dans uq
geste, buvait cette éloquence de ses grands yeux,
immobiles.
— Eh bien, continua l'orateur, nulle de ces
reines, douces ou tragiques, palpitantes de vie ou
meurtries par le temps, ne vaut Paris, cité du labeur
LA GLOIRE EST UN COUTEAU 51
€l de rinlelligence, assise aux bords de son fleuve lu-
mineux. Tu subiras sa force féconde, mon ami, car
elle est. la libératrice. Le monde attend d'elle ces
grands mots qui le bouleversent au cours des âges.
— La Révolution, alors ! . . . comme hier soir Albert. . ,
— Robert, rectifia la jeune fille.
— Certes, la Révolution en permanence. Souhaites-
lu donc qu'on reste immobile ! Il n'est pas une rue
de Paris qui n'ait son passé ou son avenir, pas un
faubourg qui ne soit héroïque. Je sais que la province
le déteste... On l'a vu pendant la guerre et la Com-
mune. La province a tort. Car ses moindres rayons se
reflètent en ce vaste miroir. Et toi, qui es un glorieux,
tu cueilleras ici tes lauriers...
... Ces belles palmes toujours vertes
Qui gardent les noms de vieillir...
murmura Marianne, dont la mémoire poétique était
extraordinaire...
— Continue, ma fille...
Mais trois ou quatre seulement.
Au nombre desquels on me range,
Savent tresser une louange
Qui demeure éternellement.
La voix claire et mélodieuse fut interrompue par
le robuste organe de Moumette :
— Le bifteck ne sera plus mangeable.
5-2 SÉBASTIEN GOL'VÈS
Le repas fut allègre. On agita mille questions, mille
projets. Gouvès voyait tout en beau. Il taquinait le
vieil Ensade, fléau des pommes de terre et du pain,
sa femme, mère de Raphaël, Marianne, déesse des
étudiants. Il plaisantait Ourlac sur sa tirade à la
Mirabeau.
— Ta place est au Palais-Bourbon. Voilà encore un
monument rempli de gens désintéressés, d'une intel-
ligence lucide, d'un dévouement forcené à la chose
publique...
Mo Limette amusa les convives, en déclarant que
toujours :
— Les bouchers y étaient rudement voleurs, dans
cette grande boutique à perdre la tête.
Elle avait failli être écrasée dix fois. On s'était
moqué de son accent.
— Bah, répondit le savant, ces petits malheurs
forment la vieillesse.
— Où pourrais-je te mener, ma mignonne, de-
manda Ourlac à sa jolie compagne?
— Où tu voudras. Je suis si contente !
— Et moi donc ! Tu ne t'imagines pas comme ton
père me manquait. Le noble esprit! Par exemple, il
n'est guère méfiant... Ce Mercier...
LA GLOiriE EST UN COL'TEAU 53
— Bah ! jouissons du présent.... Ne me gale pas
mon plaisir.
Elle désira d'abord aller aux boulevards.
Ils marchaient côte à côte sans se donner le bras.
Elle, s'amiisantde tout, animée, bavarde, avec un rire
clair où sa bonté était apparente. Lui, lier de sa com-
pagne, rajeuni de vingt ans, se traitait tout bas de
vieille bête, car il avait l'âme romanesque, la ten-
dresse facilement amoureuse. Il l'interrogeait :
— Tu n'as pas laissé ton cœur à Montpellier?
Le charmant visage eut un mélancolique sourire.
— Mon cœur tout entier appartient à mon père.
Cela te paraît étrange... Tu t'étonnerais bien davan-
tage si tu savais le fond de mes pensées...
Une riche Victoria les frôlait. Sur les coussins, une
femm.e aux traits accentués, avec quelque chose de
cruel dans le regard, était nonchalamment appuyée,
un petit chien noir ébouriffé à côté d'elle.
— Quelque cocotte, murmura Zebio.
— Ces femmes-là sont heureuses, soupira Marianne.
On les admire et on leur obéit.
— Cela, c'est l'apparence, petite. Mais la réalité est
triste.
— Bah! la réalité est toujours triste. Ce qui les
dégrade, c'est leur égoïsme. Si l'argent qu'elles
gagnent honteusement servait une cause noble, les
mépriserais-tu encore?
5.
54 SÉBASTIEN GOUVÈS
— Je t'avoue que cette hypothèse...
— Naturellement, tu ne l'as pas prévue. C'est cette
imprévoyance qui fait nos jugements incomplets et
rapides.
Ils parlèrent d'autre chose; mais, par quelque
détour, la conversation revenait toujours à Gouvès, à
sa destinée qu'elle déclarait « inique et douloureuse » ,
à son génie méconnu, à la bassesse de ses confrères
qui l'exploitaient et le dédaignaient.
— C'est du fétichisme que tu as pour ton père, finit
par dire Ourlac, un peu jaloux.
— Peut-être...
Elle prit une voix grave :
— ... Son insuccès révolte en moi l'instinct de la
justice. Et puis... il brille en lui une flamme cachée
que seule je connais, qui le rend à mes yeux le plus
noble des hommes.
Ils arrivaient aux boulevards. La jeune fille mar-
chait d'un pas sûr et rythmé, avec une grâce légère.
Elle ne s'arrêtait pas aux devantures : le peintre en
fit la remarque.
— C'est que je ne convoite rien de ces choses... Les
bijoux, les robes, les dentelles... il me semble que les
plaisirs cessent dès qu'on les tient dans sa main...
C'est le désir qui les rend précieux. Moi, j'ai assez
d'imagination pour supposer que je les possède.
Alors, ils ne me tentent plus.
LA GLOIRE EST UN COUTEAU 55
Par contre, elle observait les passants, ceux qui
s'arrêtent et tlâuent, ceux qui semblent pressés, les
pauvres diables accablés sur les bancs.
— Au milieu de ce luxe... ces mystérieuses misères.
Est-ce singulier ! Ils me sont plus cbers que les beaux
messieurs. Leur vie est sans doute bien plus curieuse.
— Puisque les malheureux t'intéressent, je t'en
montrerai que je connais et pas très loin d'ici. Paris
est fait de ces contrastes.
Marianne, habituée aux longues courses, ignorait
la fatigue. Quant à Oiirlac, ses interminables flâneries
lui avaient fait des jambes d'acier. Ni Tun ni l'autre
ne craignaient la chaleur et ils se félicitaienl du soleil
qui donne aux rues un air de fête.
— Tu verras ceci l'hiver, petite. C'est un change-
ment total. Là-bas, vers le canal de l'Ourcq où, s'il
reste du temps, je voudrais te conduire, la neige
donne aux quais, aux maisons basses, aux bateaux
amarrés, un aspect fantastique de petite ville hollan-
daise. Je te montrerai une esquisse assez réussie.
Ah, Paul aura de la besogne...
— Paul (elle haussa les épaules), nous l'aimons
tous, m.aman surtout. La pauvre femme l'a gâté d'une
façon ridicule... Je me demande ce qu'il fera, son ser-
vice militaire achevé.
— Et la peinture! Je lui ai donné ses premières
leçons... Tu oublies qu'il est mon élève.
56 SÉBASTIEN GOITÈS
— Hélas, un élève paresseux... Encore une préoc-
cupation que je chasse... Oh, comme le quartier
change! Quelle mélancolique avenue!...
Ils avaient suivi la longue rue Lafayette et se trou-
vaient à l'entrée de la rue d'Allemagne. L'implacable
lumière rendait plus tristes encore les hautes maisons
aux fenêtres desquelles séchait du linge. Le royaume
des bouchers commençait.
— Nous ne sommes pas loin des Abattoirs, dit Our-
lac... Un endroit sanglant et sinistre... que je t'épar-
gnerai. J'ai vu cela par un crépuscule d'hiver humide
et bas. Des troupeaux de porcs se bousculaient
avec des grognements hideux, piétinant dans les
flaques rouges, brutalisés par leurs bourreaux en
blouses maculées. Gela rappelait la guerre et la dé-
route.
Il fut étonné de voir les yeux de Marianne étin-
celanls, ses narines frémissantes.
— Tu es un assez vieil ami pour que je te dise une
chose bizarre... Comment t'expliquer?... Je voudrais
être aimée dans ce quartier, auprès de ces massacres,
sentir non loin de moi la force et la mort...
— Étrange fille ! songea le peintre. Et quelle sera sa
destinée?
Elle continuait :
— Je n'ai pas d'amoureux, parce que Tamour, dans
nos temps, a perdu sa beauté. Il vaut par le risque,
LA GLOIRE EST UN COUTEAU 57
l'aventure, le sacrifice, el la pensée du néant l'aiguise
et l'ennoblit. J'ai le dégoût des passions plates.
Ils entrèrent dans une sorte de passage que bor-
daient de hautes et lugubres bâtisses. On entendait
des cris d'enfants et de mégères. Des ordures souil-
hient le sol...
Au quatrième étage d'une de ces masures empestées,
ils s'engagèrent dans un corridor sur lequel donnaient
plusieurs portes. A l'une, Ourlac frappa. Une petite
fille en guenilles, à l'air timide, vint ouvrir.
— Ta sœur Louisette n'est pas Là?
— Non, monsieur. Elle est chez le sculpteur.
— Et ton père?
— Le voilà, monsieur.
Un homme de taille moyenne, de figure humble, à
la barbe en broussailles, aux yeux caves, en tricot de
laine et en pantoufles, s'avançait, traînant la jambe. Il
avait un bras en écharpe.
— Bonjour, Lupit.
— Bonjour, monsieur Ourlac.
— Mademoiselle est la fille de mon ami le docteur
Gouvès. Qu'est-ce que vous avez là?
— Un abcès, monsieur, qui m'empêche d'écrire.
Depuis avant-hier... Ça fait que je ne peux pas aller à
mon bureau. Le docteur croit que ça passera vite.
.l'y mets des compresses.
Il prit un air navré. Marianne, saisie de pitié, regar-
58 SÉBASTIEN GOUN^S
dait cette misère, la fillette déguenillée à laquelle
s'était joint un petit garçon chétif qui tenait en sa
menotte une poupée cassée. Ce dialogue avait lieu
dans une pièce étroite et sans autres meubles qu'une
table graisseuse, une chaise dégarnie, un matelas
étendu à terre. Aux murs, un papier jadis bleu en
lambeaux.
Après quelques conseils, quelques encouragements
€t l'aumône discrète d'une pièce blanche, les visiteurs
quittèrent ce lamentable logis. Dans l'escalier, Ourlac
s'expliqua :
— Gomme tu es bonne et charitable, je voulais te
montrer un des six cent mille intérieurs de malheureux
Parisiens. Nous ignorons ces désastres en province,
surtout dans notre Midi, où la vie ne coûte pas cher et
où la chaleur est pour rien. Ce Lupit, honnête, tra-
vailleur et soumis, a perdu sa femme il y a un an. li
est employé à cent francs par mois dans une humble
administration quelconque. Il a trois enfants. L'aînée,
l'absente, Louisette, une énergique fdle de dix-huit
ans, gagne sa vie comme modèle ici et là, grâce au
sculpteur Avan, un type dans le genre de Sébastien,
un homme de génie et un brave homme.
— Avan, j'ai déjà entendu... Ah, oui, je me rap-
pelle, fit Marianne.
— C'est possible. Il est célèbre, mais quinteux,
cassé de rhumatismes. Son contact doit être rude.
LA GLOIRE EST UN COUTEAU 5^.^
Quoi qu'il en soit, la petite nourrit son frère et sa
sœur, fait le ménage, prépare le repas, coud, balaye,
torche et ne se plaint jamais. Voilà de ces miracles
comme il en pousse entre les noirs pavés.
— Ce qui m'étonne, poursuivit la jeune fille d'un
ton âpre, c'est que tous ces crève-la-faim, qui sont en
nombre, ne se ruent pas sur les richesses étalées, pro-
vocantes, que nous contemplions tout à l'heure.
Quelle époque avachie !... immorale I...
— Révolutionnaire aussi ! Tu es complète. — Ourlac
se mit à rire et frappa son front. — Par bonheur, il te
reste le droit sens latin... Si, si, des paroles, tout ça...
de la fumée... A propos, si tu as des vêtements
chauds, n'oublie pas mes Lupit. Moi, hélas, je suis
presque aussi pauvre qu'eux.
— Non seulement des vêtements, mais du linge,,
du pain, du vin... maintenant que nous serons riches...
Et puis, je reviendrai les voir et je ferai la connais-
sance de l'aînée.
— Il te faudra vaincre sa répugnance à Fégard des
bourgeois. Ce sera, je le crains, difficile. Enfin, tu es
un peu magicienne.
Une heure plus tard, Louisette Lupit rentrait de la
pose. Elle était grande pour son âge, mince, blonde,
avec des yeux bleus d'une passion singulière, vêtue
60 SÉBASTIEN GOLVÈS
de mise bas, mais proprement et sans la douloureuse
coquetterie des filles du peuple. Tout de suite, elle
s'occupa du père et des enfants, lava le bras malade,
prépara la soupe des petils. Gomme elle droit d'un
grand panier les maigres provisions récoltées dans ses
courses, on sonna.
C'était Robert, suivi de Coquilet. Robert connais-
sait Lupit de longue date. Il l'avait peu à peu amené
aux idées anarchistes, mais en théorie seulement, car
l'employé, faible et sans énergie, répudiait les vio-
lences, et c'était entre eux un perpétuel sujet de que-
relles.
Quant à Coquilet, il demanda de l'eau fraîche, tira
sa trousse et s'occupa de panser l'abcès, Lupit étant
un de ses nombreux « gratis », comme il disait gaie-
ment. Haut un mouvement de surprise quand il apprit
la visite de Marianne et d'Ourlac.
— C'est peut-être un présage que cette coïncidence,
murmura Robert... superstitieux et se défendant de
l'être.
Lupit ne cessait de vanter la beauté, la générosité,
le charme de la jolie demoiselle, et ces éloges enchan-
taient l'étudiant.
— Je l'avais deviné. Cela éclate dans ses yeux,
répétait-il, emmaillotant d'ouate le membre du malade
et si distrait que celui-ci, piqué par une épingle,
jeta un cri de vive douleur.
I
LA GLOIIIE EST UN COUTEAU tîi
— Vous la connaissez aussi, cette personne? de-
manda Louisette à Robert, les sourcils froncés.
Elle l'aimait violemment, de toute la fièvre qui brû-
lait son corps et son esprit. Elle le rencontrait chez
A van, mais elle avait toujours refusé de poser devant
lui, ce dont la plaisantait sans générosité le vieux
sculpteur.
— J'ai dîné avec elle par hasard, le soir de son
Lirrivée à Paris... En quoi cela vous intéresse-t-il, la
mioche ? demanda le révolté, que cette passionnette
flattait.
— Oh, ça m'est égal. Je me méfie de ces jeunes
bourgeoises et leur semblant de pitié m'irrite. Cette
pitié-là est ignoble et dégradante, et elle a le tort
d'apaiser à bon marché la colère. Ce sont de vos
phrases, Robert... A quoi servent les pures doctrines,
îi elles fichent le camp devant une jolie taille?... Je
mis plus anarchiste que vous.
Elle s'exprimait avec une force et une aisance natu-
relles, et lisait tout ce qui lui tombait sous la main.
— M'" Gouvès l'est peut-être encore plus que nous
[leux, anarchiste, conclut Robert, songeant à la con-
versation du Luxembourg.
Quand Coquilet eut achevé son pansement, les deux
■unis souhaitèrent le bonsoir à la famille Lupit et des-
cendirent la rue d'Allemagne. Bientôt, ils se sépa-
raient. Robert, après plusieurs détours volontaires —
6-2 SÉBASTIEN' GOUVÈS
il avait comme la plupart des compagnons la manie
méfiante de la te filature » — s'engagea dans une
longue avenue qui le menait aux Buttes-Chaumont.
Le crépuscule commençait comme il entra dans le
jardin, songeant à la naissante passion du jeune
médecin pour Marianne. Lui-même gardait de celle-
ci une impression très vive qu'il cherchait à chasser,
parce que «l'amour est une servitude». Il lui plai-|
sait qu'elle fût sincère et, dès son arrivée à Paris,'
s'enquît des misères à soulager.
Ceux qu'il cherchait n'étaient point dans le bas du
parc, presque désert encore à cette heure, la journée
ouvrière non achevée. Il longea lentement le bassin
d'eau moirée où s'ébattaient les canards, puis monta
sur les terrasses par une belle allée ombreuse que
traversaient les derniers rayons du soleil. Enfant des
villes, Robert adorait la nature. Ses meilleurs sou-
nirs étaient ses courses dans les bois aux environs de
Paris, ses rentrées tardives par des nuits tièdes, où
l'on entend les soupirs dans l'ombre, où l'on se seul
gonflé de choses inexprimables. Pauvre et timide, i^
n'avait étreint que des rêves. Mais il les chérissai:
comme des personnes vivantes. Jadis, il avait vouli
les fixer. Sa pensée bouillonnante et maladroite trébu
chait gauchement en vers ou prose médiocres. De?
camarades artistes l'avaient honnêtement décourag»
et il souffrait de son instruction rudimentaire, respec
LA GLOIRE EST UN COUTEAU 63
lieux malgré lui des savants, des philosophes, de
eux qui ont le don d'exprimer leurs idées et de les
nmmuniquer aux autres. Il n'avait pas non plus
1 ("loquence, quoique la conviction sortît rude et
iine de sa bouche et impressionnât. Il s'était mis à
la sculpture, sous la dure discipline d'Avan, Vami du
oruple, avec une patience opiniâtre et un espoir de
prisonnier. Là, au moins, on luttait contre la matière
et non contre des abstractions. Cette disproportion,
entre ce qu'il éprouvait et ce qu'il ne pouvait rendre,
le portait à des colères subites, terribles, vite apai-
= , et, par contraste, à de longues réflexions où se
mêlaient des rudiments de connaissances, des tirades
lyriques, des formules de Voltaire et de Diderot. Dans
les bibliothèques publiques, la tête entre les mains,
suant et peinant, courbé sur un livre difficile, il avait
eu aussi de bonnes heures, qui forçaient sa mémoire
rétive, pansaient les plaies de son orgueil; mais, si
son intelligence le servait mal, il avait une sensibilité
directe, héroïque, la passion de la liberté et de la
justice, le culte de l'amitié. Et de ceux pour lesquels
il L'Ut donné sa vie, Jérôme Coquilet était le premier,
parce que ce fils de bourgeois le traitait en égal, dis-
cutait avec lui, sacrifiait de bonne humeur son temps
et son argent aux multiples détresses qu'on lui signa-
lait.
11 marchait ainsi à petits pas, foulant des taches
64 SÉBASTIEN GOUVÈS
lumineuses, respirant à pleins poumons, jouissant de
sa force et de la sève printanière, quand, sur la plate-
forme, devant le restaurant, il aperçut une jeune
femme aux traits délicats bien que potelés, vêtue de
brun, assez grasse, debout près d'un garçon blond
comme elle, au visage blême, svelte et robuste, mis
comme un ouvrier endimancbé...
— Bonjour, Audiffret; bonjour, Jeanne.
Jeanne Roumine était la fille de ce vieil astronomie
et calculateur, théoricien de la révolte, dont Robert
parlait avec enthousiasme à Marianne, après le dîner
chez Foyot. Jules Audiffret était son amant, mécani-
cien adroit et gagnant gros, libertaire lui aussi, avec
lequel elle vivait sans contrainte, travaillant à la cou-
ture pour aider son père; déclassée singulière, mé-
lange de courage moral qu'elle tenait de Roumine,
de mollesse sentimentale et physique venue de sa
mère, une Allemande, morte depuis dix ans, la jeune
fille était bien de son temps et de son milieu par
une nature comprimée, énigmatique, repliée sur ses
songes, à détentes brusques, et haïssant la société qui
lui enlaidissait l'existence, la réduisait au morne escla-
vage de l'atelier.
A quelques pas, indifférent, lisait le gardien du
square.
— Rien de nouveau? demanda llobert.
— Rien, répondit Audiffret, avec un geste vague.
LA GLOIRE EST UN COUTEAU 65
Brou paraît prêt à tout. Mais en ce moment. ..
Brou était une sorte d'homme sauvage, un ouvrier
cordonnier connu parmi ies compagnons pour son
audace et son mépris de la mort.
— Alors, reprit Robert, nous nous laissons mu.-eler.
C'est la fin du parti. Leserpe, le ministre, dépose un
nouveau projet de loi qu'il a combiné contre nous
avec Yalère, le sénateur.
— Je le sais, on nous boucle. Que veux-tu ? Le socia-
lisme nous tue...
— Les socialistes! — Robert secoua la tête. —
Ils nous préparent une nouvelle bourgeoisie, plus
atroce encore que la nôtre!... Misère!... Yien-
dras-tu à la réunion?
— Des bavards! Si je me remue, maintenant, ce
sera pour quelque chose, je le le jure !
Audiffret, avec une grimace indéfinissable, montra
Paris incendié dans la poudre vive du couchant, Paris
9céan de pierres, et dans ses profondeurs luttent l'or,
le pain et la souffrance; les innombrables fumées se
perdaient sur les rives d'un ciel rouge, lamé de nuages
violets, lequel se décomposait sur place avec len-
teur.
Il grommela d'une voix sourde :
— D'ici, on ne voit pas les hommes, mais on voit
es barreaux de leur cage. Qui donc aura la force de
3riser les barreaux?
6.
I
66 SÉBASTIEN GOUVÈS
— Nous... avec un peu d'énergie et quand no-
muscles parleront.
Jeanne Roumine, contre son audacieux ami, se ser-
rait avec une coquetterie mêlée d'admiration.
— Et votre père?... Quel est son avis?
— Il croit queles temps ne sont pas mûrs, répondit-
elle d'une voix morne. Voilà ses propres paroles :
La Révolution est un enfant que le 'peuple portera
longtemps dans ses entrailles. En ce moment^ il
accoucherait d'un monstre. La police nous surveille.
Sa récente brochure, V Isolé, nous a valu un avertis-
sement.
Tandis qu'elle parlait, Robert, invinciblement, la
comparait à Marianne Gouvès. A deux échelons diffé-
rents de la société n'étaient-elles pas sœurs, ces créa-
tures énergiques, passionnées, aux regards d'une
ardeur jumelle ? Mais Vautre l'emportait par le charme
et la souple allure.
Rs descendirent en silence les avenues fraîches et
vertes où des couples d'amoureux se promenaient
maintenant, filles au visage blême, creusé par la
fatigue, garçons en tenue de travail, fiers ou noncha-
lants ; dans l'air flottait une odeur humaine. Et Robert
se sentit envahir par cette mollesse qu'il connaissait,
dont il se gourmandait comme d'un vice. Les projets
de revendication lui paraissaient vains, les doctrines
menteuses. La force irrésistible du besoin poussait
LA GLOIRE EST UN COUTEAU 67
les êtres vers leur destinée, déplaçait seulement leurs
convoitises. S'il s'agissait de supplanter les maîtres,
à quoi servirait la révolte? Victorieuse, ne créerait-
elle pas des castes nouvelles, des oppressions nou-
velles? L'insaisissable liberté disparaîtrait comme le
soleil, son cycle accompli, après tant d'efforts. Seul,
immuable, souriant ou tragique, l'amour perpétuait
la race et transmettait, le long des âges, des intré-
pides, des sacrifiés, des faibles dont se jouait l'in-
souciante nature.
Dans la voiture découverte qui, delà rue Lhomond,
les menait lentement cbez Epbraïm Mercier, au trot
sur place d'un cheval de rebut — Moumette avait
choisi l'attelage, — Gouvès, seul avec Marianne, mau-
gréait de ce que sa femme était restée au chevet de
Paul.
— Ce n'est rien, cet accès de fièvre. Julie risque
de mécontenter notre bienfaiteur, pour la première
fois que nous allons chez lui.
— Il faudrait qu'il fût bien mesquin, le a bienfai-
teur », répondit Marianne avec une certaine ironie.
D'ailleurs, j'aime mieux qu'au début on connaisse
maman sous un jour plus simple, en tenue de ville et
non de soirée.
68 SÉBASTIEN GOUVÈS
Elle frémissait à l'idée que la bonne M""* Gouvès
eût pu s'entêter dans le choix de certaine robe tapa-
geuse, verte et rouge, chef-d'œuvre d'une ambitieuse
petite couturière de Montpellier, dont l'effet <îomique
sur les Parisiennes eût été certain. Elle-même était
assez inquiète de son corsage de satin noir, décolleté,
très simple, mais de forme sûrement démodée.
La soirée était admirable. Au quartier latin, des
groupes d'étudiants chantaient sous les étoiles, et les
devantures éclairées projetaient partout de grands
cônes pourpres. Puis, ce fut la rue de Seine, déserte
et morne, puis la magie des quais apparut, et la
fraîcheur du fleuve. Ces groupements de fanaux, la
masse bleuâtre du Louvre entliousiasmèrent la jeune
fille. Gouvès lui-même, abandonnant sa mauvaise
humeur, sifflota un air provençal.
— Quel changernent, hein, petite! La vie d'insecte
delà-bas... Ah, certes, je ne la regrette point. Je ne
suis pas comme Moumette... ou ta mère, bien qu'elle
n'ose se plaindre. C'est sa nature d'avoir de la mé-
fiance. Tout comme notre Ensade, le glouton, qui
redoute, en pleine digestion, que le prochain repas
n'ait pas lieu.
Sa compagne ne répondit rien, plongée dans son
rêve intérieur. Il continua :
— Je suis enchanté de mon laboratoire... Trois
pièces... C'est confortable. Presque rien ne manque.
LA GLOIRE EST LN COUTEAU 69
En plein Jardin des Plantes. Tu verras cela. Gomme
garçon en chef, par économie, je prendrai le père.
Tu m;écoutes, fillette?
— Oui, certes. —Le rire tinta gentiment dans la
n^it.__Je ne distingue guère grand-papa dans ce
rôle...
— Gomment!... m'a déjà tenu. Il est très fort pour
les expériences. Sa perversité de vieillard trouve son
compte aux vivisections. Il m'épargnera ces sales
besognes. Je lui confie grenouilles et lapins. Sous ses
ordres, charcutier en second, un petit protégé de
Mercier, à l'air honnête, maître Guilon.
Ne sois pas malade,
Mon vieux père Ensade...
Ce refrain, qu'il cornait aux oreilles du sourd, fai-
sait la joie de la famille.
Devant la maison de l'avenue Montaigne station-
naient déjà plusieurs équipages. Marianne admira le
large escalier, l'ascenseur sculpté, le vestibule, le
domestique en livrée marron. Ges détails de luxe se
gravaient dans son esprit avec une vivacité singulière.
Ils traversèrent un premier salon éclairé par deux
lustres immenses et où un grand monsieur, d'aspect
sévère, s'entretenait discrètement avec un autre à face
rase de cabotin. A côté, on entendait des rires et des
éclats de voix.
■^0 SÉBASTIEN GOUVÈS
La seconde pièce, où se tenaient les invités, était le
cabinet de consultations de Mercier; ilparutàGouvès
plus vaste, plus imposant encore que le matin. A l'en-
trée du père et de la fille, il se fit un court silence
qu'occupèrent les présentations.
En quelques minutes, Marianne fit la connaissance
de M^^Yalère, compagne hautaine, auxiliatrice du séna-
teur Claude Yalère et cousine de Mercier, en qui elle re-
connutlafemmedelavoitureau griffon noir, rencontrée
dans le jour ; de M'"^ Davelle, brune, fine et délurée, au
décolletage extravagant, et de son mari, le sculpteur
mondain. Ellefrissonna, mais se contint vite au nom de
M'"^ Trousselin, la femme de l'ingrat, de l'oublieux
Pierre, son unique amour. Lui, était absent, retenu
par une consultation tardive et devait, au cours delà
soirée, venir chercher son aimable épouse.
Là se trouvaient encore le ministre de l'intérieur
Leserpe, tout blanc, aux yeux globuleux, à tête de
fouine, ridé, ratatiné, ricanant; Cornet, le célèbre
chirurgien, énorme et lourd, à face de soudard, mous-
tachu,, aux mains de bourreau; Yabrant, président
de l'Académie de médecine, obséquieux et blafard ;
Carcavet de Béziers, un méridional de la triste espèce,
intrigant, à barbe d'ébène, complim.enteur et rusé,
qui faisait son chemin par les femmes, selon l'exemple
du maître, et pratiquait avec dextérité les opérations
illicites; Lourdemont, secrétaire de Yalère, ami de la
LA GLOIRE EST L\\ COUTEAU 71
patronne, joli gars bien vêtu, bouffon de société;
Degraize, « gros bonnet d de la préfecture de police,
adipeux, chauve et subtil sous un masque bonhomme;
Fabin, le poète idéaliste et pouilleux, car Mercier cul-
tivait les arts comme appâts à la clientèle et à la ré-
clame, et prétendait les greffer sur la médecine; Bou-
vier, directeur de la Lance, potentat du journalisme,
ventripotent, dont le visage obscène et boursouflé dis-
paraissait derrière des lunettes d'or.
Les deuxpersonnages de choix qui causaient « affaires
graves » au salon, se rapprochèrent. L'un était Claude
Valère lui-même, politicien de la grande école et
brasseur d'affaires sans scrupule, mais gardien vigi-
lant de la morale traditionnelle et opportuniste, long,
souple, le regard vitreux, de geste rare. Sa robuste
mâchoire révélait seule une âme de proie, et il parlait
avec mesure, pesant ses mois et ses silences. L'autre
était Gaudulle de Lauminois, magistrat de naissance,
de cœur et d'esprit, soumettant le Code à ses intérêts
nom.breux et puissants, sa conduite à l'hypocrisie,
mère de voluptés diverses qu'il savourait en connais-
seur. Pour l'aspect, un mélange de prêtre et d'acteur;
peu de cheveux, mais ramenés avec soin, ni barbe,
ni moustache, un menton rond, un nez relevé du
bout, des yeux singulièrement mobiles, des lèvres si-
nueuses et sèches, un organe grasseyant et onctueux.
De temps à autre, quelque rire inquiétant plissait sa
7-2 SÉBASTIEN GOLVÈS
chair habituée aux fards, et il tendait vers le ciel un
doigt court auquel brillait un anneau d'or.
Mercier allait de l'un à l'autre, affable, empressé
prèS' des dames, sérieux et confidentiel avec les
hommes, lançant le Irait, déroulant l'anecdote, fouil-
lant les intentions de son œil noir. Il fit fête à Gouvès,
le vanta brutalement, fut discret sur le généreux pacte .
La beauté de Marianne, resplendissante et sans
conteste, produisait des effets divers de jalousie, de
-^ désir et de haine. La souple jeune fille, modeste, mais
consciente d'elle-même, changea en une seconde les
dispositions mornes de ces fauves maussades que réu-
nissait l'ambition, que n'ennoblissait nulle pensée
généreuse. Déesse venue de régions étranges, elle
parut aux uns un danger, à d'autres un attrait loin-
tain, à d'autres (tel GauduUe) une proie immédiate.
Nul ne resta indifférent.
M"'' Yalère l'accapara. Son regard dur et faux ne
quittait point les bras duveteux, les rondes épaules, la
courbe mouvante des seins. Elle l'interrogeait par
phrases brèves, La jeune fille, étonnée et confuse,
éprouvait une gêne inexplicable, trouvait à la ques-
tionneuse un ton viril, qu'accentuaient des compli-
ments audacieux. Henriette Valère portait une robe
de mousseline blanche couverte de paillettes d'argent.
Ses cheveux, mal teints, à reflets jaunes, soutenaient
une petite couronne de diamants; de son coude sail-
LA GLOItlE EST UN COUTEAU 73
lant à ses poignels minces, s'étageaient des bracelets
mauresques; autour de son col long, aux muscles
visibles, s'enroulait un collier de perles noires.
— Il faut que vous veniez me voir... Vous êtes
musicienne?...
— Un peu, madame... ma mère surtout...
— Tant mieux. Nous jouerons à quatre mains. Oh,
les jolis doigts!...
Elle les prit, les garda dans sa paume tiède, ^tantôt
les serrant avec force, tantôt les caressant.
— Des doigts d'artiste... Je vous donnerai une
bague, un gage d'amitié... Montrez les lignes... Je m'y
connais...
M""' Trousselin s'approcha. Elle avait un visage
osseux, triangulaire, des lèvres minces, pales, et ses
prunelles sombres, dilatées, lui donnaient un air
d'égarement.
— Voyez, Glotilde : le mont de Vénus. Ample et
charnu... Mademoiselle sera des nôtres...
Elles échangèrent un sourire. Marianne dégagea sa
main.
— Avez-vous quelques relations à Paris?
— Non, madame. Nous vivons isolés... comme en
province.
— • C'est un tort.. . à votre âge, et belle comme vous
l'êtes. On vous promènera, nous vous montrerons les
musées, les collections particulières. Paris est rempli
74 SÉBASTIEN GOUVÈS
de merveilles, et je suis sûre que vous aimez les
arts.
— Je les aimerais, madame, mais je suis ignor
rante...
— On ne l'est pas quand on le dit. Elle est
exquise, n'est-ce pas, Clotilde?
— Charmante, répondit M"' Trousselin, avec un
coup d'œil mauvais.
Le sémillant Carcavet offrit à ces dames une tasse
de ihé :
— Sans l'eau-de-vie de 47?...
— Non, dit Henriette Yalère.
— Et votre mari préside la Ligue de l'alcoo-
lisme !
— Il en préside d'autres... insolent! Gela ne me
regarde point.
Marianne accepta, but à petites gorgées le liquide
parfumé et brûlant. Ces allures lui paraissaient cho-
quantes. Son honnêteté naturelle devinaitTatmosphère
malsaine.
Les hommes cependant avaient engagé une discus-
sion sur la politique.
— Nous le tenons, notre projet de loi, déclarait
Leserpe avec fatuité. Messieurs les anarchistes n'ont
qu'à bien se ienir.
Yalère opina d'un mouvement de tête solennel. Gau-
duUe de Lauminois prit la parole :
LA GLOIRE EST UN COUTEAU 75
— En s'y attelant plus tôt, on eût évité de grands
malheurs. A moi-rnême, ces messieurs ne ménagent
pas les avertissements. Chaque jour, ce sont des lettres
de menaces... anonymes, bien entendu.
— Qu'eu faites-vous, mon cher maître? demanda
Lourdemonl.
— Je les transmets à la police... n'est-ce pas,
Degraize ?
L'homme gras s'inclina.
— ... Pour la forme. Mais cela constitue un dossier
instructif dont on pourra donner lecture aux Chambres
au cas où elles faibliraient.
— Elles ne faibliront point, affirma Leserpe. Le
moment est venu de se montrer implacable...
Il eut un geste large :
— ... Nous serons implacables.
Marianne songeait à Robert, à ses propos hardis.
Le hasard, en quelques heures, la portait aux pôles
opposés des préoccupations actuelles. Les maîtres
hypocrites, vantards et peureux, vautrés dans leur
luxe mal acquis, lui semblaient inférieurs aux esclaves.
Elle se sentait sœur de ceux-ci par la révolte et le
cœur intrépide. Elle regretta que son père, si bon, si
noble, fût en quelque façon dans la dépendance de
Mercier, son obligé... quel mot horrible!
— Ils ont raison, les ennemis de cette société où
tout sue la décomposition.
76 SÉBASTIEN GOUVÈS
Comme elle agitait ces réflexions muettes, Carcavet,
brusquement, l'interrogea :
— Redoutez-vous les anarchistes, mademoiselle?
Lors des derniers attentats, la ville avait perdu la
tête. Les magistrats eux-mêmes... Seul, M. de Lau-
minois se montra admirable... Mon cher maître, si,
si, j'en appelle à tous... admirable ! -j
Ce fut unanime. On évoqua les détails de l'événe- fli
ment terrible : vingt personnes écrabouillées, pulvé-
risées, les recherches pendant plusieurs semaines
conduites par Degraize en personne ; l'arrestation
d'Austin, fanatique de vingt ans, son interrogatoire,
ses réponses méprisantes au président craintif et sin-
gulièrement respectueux; enfin, l'intrépide réquisi-
toire de Gaudulle de Lauminois, insoucieux des'
menaces, réclamant, avec la tête d'Austin, le droit
pour les bourgeois de se défendre à outrance et de
supprimer sans quartier, sans discussion même, leurs
irréconciliables adversaires.
Gaudulle, cependant, gardait une attitude modeste:
« Fidèle serviteur du devoir, il était prêt à recommen
cer. i> Ce qui lui tenait surtout à cœur, c'était la
forme de son fameux discours dont il rappela certains^
passages pompeux, qu'il avait travaillé pendant
douze nuits consécutives, buvant chaque soir un litre
de café afin de vaincre le sommeil.
Pour souligner ces choses mémorables, il roulait
I
LA GLOIRE EST UN COUTEAU 77
les r avec frénésie, s'exprimait en langage châtié,
dressait et baissait son index. Malgré ses prétentions
et ses théories d'une froide cruauté, ce robin inté-
ressa Marianne, lui parut supérieur aux autres. Au
moins, il avait du courage.
Tout à coup, elle pâlit. Pierre Trousselin venait
d'entrer, suivi d'un robuste Juif à cheveux blancs, le
banquier Jacob de Hambourg. Pierre avait peu changé,
sauf un léger embonpoint. Il marqua une courte sur-
prise à la vue de Gouvès et de la jeune fille, puis, tan-
dis qu'on fêtait l'homme d'argent, il s'assit à côté
d'elle, et, du ton le plus dégagé, lui demanda des
nouvelles de tous, de Paul, du père Ensade, de^Mou-
mette. Ensuite, il vanta sa situation, sa femme, sa
clientèle et jusqu'à son appartement : «. Rue Mar-
beuf, à deux pas des Champs-Elysées. J'espère qu'on
se verra souvent. »
Et peu à peu, tandis qu'il égrenait ces sottises, un
immense dégoût envahit l'âme de celle qu'il souhaitait
à nouveau séduire. Maîtresse pour maîtresse, autant
elle qu'une autre. A quelques vifs com.pliments hasar-
dés d'une voix fausse, elle comprit ce honteux pro-
jet. L'indignation la suffoqua. Comme elle l'éludait en
phrases banales, des idées de vengeance et de révolte
lui faisaient battre violemment le cœur. A quelques
pas, vautré sur un canapé, Jacob de Hambourg riait
d'un rire immonde, et tous à l'entour l'imitaient,
7.
78 SÉBASTIEN GOUVÈS
rivalisant de servilité devant cette idole moderne, au
ventre monumental, au parler tudesque et gro-
tesque.
A partir de ce moment, Marianne ne vit plus les
choses et les gens qu'à travers une sorte de brouil-
lard. Elle data sa conduite de cette heure où, bridée
quant à ses mouvements et à ses paroles par les con-
venances mondaines, elle avait senti s'agiter en elle
un démon véritable, contempteur de tout préjugé,
leveur de masques et de barrières. Elle avait envie
tantôt de rire, tantôt de pleurer et de crier. Elle
devait faire une étrange ligure. Pierre Trousselin con-
tinuait son bavardage, célébrant les vertus de Clo- |
tilde, expliquant qu'elle était auprès de lui une amie,
une conseillère... « oui, simplement, une conseil-
lère ».
Quand ce niais infatué l'eut débarrassée de lui,
vaincu par son indifférence. Mercier l'entretint ,
quelques instants, aimable et discret, puis, de nou-
veau, M'^'Yalère qui avait appris à la fois, par le com-
municatif Gouvès, l'existence et la maladie de Paul et
la nécessité d'obtenir un congé :
— Ne me remerciez pas... C'est chose faite. Le
ministre est de nos amis... Je me charge de la com-
mission... Yalère est si occupé...
Elle inscrivit, sur une carte de visite, le nom du jeune
homme, le motif de la permission, la garnison, Cler-
LA GLOIRE EST UN COUTEAU ^9
mont-Ferrand... Il déplut à Marianne qu'on entrât
ainsi en relations par une demande de service. Mais
la belle Henriette montrait un tel empressement, une
telle joie d'être agréable à sa nouvelle amie !
La soirée continua par de la musique. Vers minuit
survint, chaude encore du théâtre, une cantatrice
illustre, M''' Trolla, pataude, infatuée, mastoque, aux
traits de Junon populaire, douée du contralto le plus-
émouvant. Gaudulle de Lauminois, se glissant près de
Marianne, et mû par cet instinct de viveur riche à qui
rien ne paraît impossible, profita de l'enthousiasme
général pour adresser à la jeune fille une déclaration
hypocrite, tout ensemble prudente et brûlante. A sa
vive stupeur, elle l'encouragea.
CHAPITRE III
LES REFLETS DE LA DECOUVERTE
Par une haute et large baie vilrée, le laboratoire
ouvrait sur le jardin des Plantes, perspective de
grands arbres où se jouait la lumière.
Ici et là, des vitrines garnies des appareils usuels
de physiologie et d'électricité : balances, micro-
scopes, bobines d'induction, thermomètres de tous
formats; une multitude de petits flacons rangés
comme des soldats de verre ; des livres reliés, brochés,
dépareillés et maculés, intermédiaires entre la pensée
du savant et les doigts de Texpérimentateur. Dans
l'air, une odeur irritante et fade, mêlée de chloro-
forme et d'éther.
Gouvès réfléchissait, en bras de chemise, le front
déjà ruisselant de sueur, bien que la matinée ne fût
point encore avancée, debout devant une immense
table où se bousculaient, dans un beau désordre, les
instruments de sa recherche. A côté de lui, pris dans
82 SÉBASTIEN GOIVÈS
une goutlière, un petit chien au poil ras se tenait
immobile, les yeux ouverts et vacillants, avec, de
temps à autre, un soubresaut de tout le corps accom-
pagné d'un aboi morne et bref. Dans un coin prés
de la fenêtre, Ourlac, assis, copiait méticuleusement
une planche d'anatomie zoologique. Ici et là, furetant,
rangeant et dérangeant, sortant par une porte,
rentrant par l'autre, étiquetant, bouchant et collant,
rôdaient le père Ensade, promu à la dignité
d'auxiliaire en chef, anguleux, comique et voûté,
avec une calotte de velours noir crasseuse et un
vaste tablier jadis blanc, puis l'aide véritable, Guilon,
placé là par Mercier, jeune homme à tête de gamin,
maigre et vicieuse, semée détaches de rousseurs, mais
adroit, débrouillard, d'un empressement perpé-
tuel.
— Est-ce que le patron ne vient pas ce matin?
demanda Guilon.
— Si, en sortant de l'hôpital, répliqua sèchement
Gouvès, que cette appellation agaçait.
Depuis quelques jours' qu'il était en possession de
son nouveau laboratoire, le savant éprouvait une joie
vive à instituer lui-même l'ordre de ses recherches,
à poursuivre celles-ci à son gré, sans être dérangé ni
questionné par personne. Ephraïm Mercier n'avait
fait que quelques rares apparitions, uniquement atten-
tif au bien-être de celui qu'il appelait déjà son <!. bras
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 83
droit», prévenant les demandes, projetant les amé-
liorations, désireux de rendre le local « di^ne du
locataire )>, selon un des innombrables niots auxquels^
il faisait un sort d'un ton glacé. Présentement, on
organisait dans une des deux petites annexes, d'après
ses ordres, une étuve pour les cultures, conforme aux
plus récents modèles. On attendait de Hambourg un
nouvel objectif à immersion d'une précision et d'une
puissance incomparables. D'ingénieuses distributions,
quant à l'eau, an gaz et au fluide, étaient en perspec-
tive. A dire vrai, ces perfectionnements, qu'il accep-
tait avec reconnaissance, laissaient froid le vieux
m^éridional, aussi routinier dans les objets à son usage
qu'il était innovateur par l'esprit. Il conservait cer-
taines habitudes, certains vieux amis démodés, usés,
patines par les ans, auxquels il tenait comme à des
fétiches et qui lui avaient servi pour tous ses travaux.
Fort adroit de ses mains, il lui arrivait d'improviser
l'appareil manquant et de garder ensuite indéfini-
ment ce monstre devenu cher. Tous ses élèves connais-
saient sa règle, sa loupe, le scalpel fermant qu'il
sortait des poches de sa redingote. A ces manies
matérielles en correspondaient d'autres morales, qu'il
cachait avec soin.
Mais ce dont il ne se rassasiait pas, ce pour quoi il
vouait à son bienfaiteur une gratitude infinie, c'était
de se sentir affranchi, maître de son temps et de sa
m SÉBASTIEN GOUVÈS
conduite. L'horrible clientèle ne le harcelait plus que
dans ses cauchemars, pareille à un monstre qui le
saisissait, en pleine fièvre inventive, brouillait ses
notes, enfumait son imagination, le laissait le cerveau
vide et. sans force devant ses espérances anéanties.
Que de fois n'avait-il pas vu passer à l'horizon de son
rêve quelque théorie soudaine, quelque décisive
expérience, et, pour leur donner forme, pour étonner
le monde, il n'eût fallu qu'un peu de loisir! Sans
doute, au chevet du malade, son métier le ressaisis-
sait; ce débat de la vie et de la mort, dont il suivait les
alternatives d'un œil toujours perspicace, avait son
intérêt tragique. Mais comment ne point s'attrister en
songeant au bel édifice que l'on eût pu construire,
avec plus d'air et plus d'espace!
Aujourd'hui, il avait de l'air et il avait aussi de l'es-
pace. Un moment, cette crainte affreuse Tétreignit :
n'était-ce pas trop tard? X'était-il pas trop vieux? En
tremblant, de quel trouble sacré, il s'était mis d'abord
à un petit problème, pour essayer sa vigueur.
L'épreuve avait été décisive. Son esprit fonctionnait
comme jamais, avec lucidité, souplesse et puissance.
Comme jamais il sentait, tumultueux au fond de lui,
ce bouillonnement des belles hypothèses qu'il avait
dû jusqu'alors refréner.
Parmi ces hypothèses, une qu'il gardait soigneu-
sement secrète, pauvre grand homme redoutant d'être
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 85
dépouillé, qu'il nourrissait depuis huit années, telle
qu'un aigle captif dans la cage dorée de l'intuition^
mais qui croissait de jour en jour au point de gêner
ses songes, une seule eût suffi à sa gloire. Que d'an-
goisses à se dire que ces puissances mystérieuses,
voltigeant à travers le monde et la durée, un autre,
plus fortuné, plus libre, pourrait les saisir, prononcer
le mot fatal et s'écrier : « C'est moi! » devant les
hommes émerveillés. On en cite de ces concordances :
la m.ème flamme, en même temps, s'étant montrée
sur deux cimes que séparaient des continents et des
mers; et ce fut la cime plus haute, la mieux en vue
qui donna son nom à la flamme.
11 y avait huit ans que, par un jour bas et maussade^
inoubliable, dans le sombre réduit qui, à Montpellier,.
kii tenait lieu de laboratoire, une analogie flam-
boyante avait traversé tout à coup son esprit, illu-
minant le taudis et le ciel. Ceci se passait devant un
squelette de singe, oblique, les mains touchantpresque
le sol. La secousse fut si violente que Gouvès dut
s'asseoir dans l'attitude hébétée du singe, ce qui,,
plus tard, le fit bien rire. Pour l'instant, il ne riait
pas, tremblant, en proie à un frisson presque reli-
gieux, tant ce qui le terrassait lui sembla grand, fer-
tile en conséquences, et si simple, si clair : un enfant
l'aurait deviné. Comment tant de sages et tant de
sages, depuis que la sagesse est en route, avaient-ils
8
86 SÉBASTIEN GOUVÈS
passé à côté de la vérité sans la voir, sans en éprouver
le choc brutal?
Restait à la démontrer, cette vérité, à la pour-
suivre sous ses costumes végétaux, animaux, physio-
logiques et physiques. C'est ce qu'il comprit, revenu
à lui, rémotion première dissipée. C'est à quoi,
depuis huit ans, il s'employait, mystérieux, impéné-
trable pour ses collègues, ses amis, ses proches. « Et
le grand secret, père? » questionnait Marianne rail-
leuse et confiante. Elle demandait aussi des nouvelles
du i< sphinx ». Malgré cela, il arrivait au méridional,
fort rarement, de se laisser aller à quelque formule
béate, quelque phrase bizarre de satisfaction, lors-
qu'un fait nouveau contirmait ses prévisions : « Et la
pesanteur... On ne sait pas ce qu'il y a dans ce mot...
Moi qui ferai parler les bêtes », et autres impru-
dences qui, par bonheur, ne révélaient pas grand'-
chose aux profanes.
Comme il arrive sous l'empire d'une idée, les
moindres incidents de sa vie de laboratoire rame-
naient le savant au problème capital. Aussi ne lais-
sait-il rien passer d'insolite au cours de ses innom-
brables tâtonnements. 11 possédait au plus haut point,
c'était un des secrets de son génie, la faculté d'établir
des rapports, de joindre des phénomènes distants et
disparates, tant la nature a brouillé ses écheveaux et
modifié le sens de ses trames.
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 87
Bien plus qu'à sa raison, en véritable artiste, et
tout hardi chercheur devient un artiste, il se fiait à sa
sensibilité. On le surprenait immobile, en extase, les
yeux à demi clos, tournés au dedans et au dehors.
Ainsi dérangé, il entrait dans des colères furibondes,
car le charme était rompu, et jamais peut-être ne se
renouerait.
— 11 y a deux catégories d'expériences, répétait-il,
celles que réalise la nature, celles que l'homme seul
peut réaliser. Des premières dépend son bien-être;
des secondes, son progrès. Quant aux lois, toutes
sont préexistantes, en tant que cadres de l'es-
prit.
îl ne procédait pas à la façon de Claude Bernard qui
conseille a de faire quelque chose » pour voir et de
s'orienter peu à peu, selon son flair, parmi beaucoup
de voies diverses. 11 attendait que de lentes et ardentes
rêveries l'eussent jeté en « état de grâce ». Alors seu-
lement il se mettait à la besogne, poursuivant son but
idéal avec acharnement, doué d'une extraordinaire
aptitude à éliminer les causes d'erreur ; il revenait
peu sur ses insuccès, comme la plupart des glorieux,
que stimule seule la réussite. Enfin, sa puissance
découlait de ce qu*il était demeuré enfant dans les
rouages les plus délicats de la pensée, en quête d'in-
connu, d'une souplesse infatigable, obstiné, puis
cédant tout k coup, sans rancune devant Vévidence^
88 SÉBASTIEN GOUVÈS
ne tenant nul compte de riiabitude ni des théories
préconçues.
Ces qualités et ces défauts n'échappaient point au
rusé Mercier, pour le peu qu'il avait fréquenté son
nouvel auxiliaire. Il se doutait que cette grosse
tête, ce front altier et cabossé renfermaient des secrets
profonds. Pour les démêler et s'en rendre maître, il
comptait peu sur la confidence, beaucoup sur le zèle
de Guilon, adolescent des plus subtils que lui avait
recommandé son propre domestique, policier par
vocation, l'ami de Degraize, Anatole. Anatole, très
physionomiste, en fait de coquins ne se trompait
guère.
— Ce gas-là, monsieur, disait-il, avec une contrac-
tion des lèvres, due à son origine faubourienne, c'est
crapule, mais d'un seul bord, et ça va, comme la
- gueuse, à l'argent. Cotillonneur avec ça. C'est-il pas
qu'il voulait me souffler Clorinde. Ça suffit bien du
Carcavet, le petit morticole, l'enjôleur.
Clorinde, grande, brune, coquette, était la femme
de chambre d'Henriette Yalère. Révolutionnaire par
hérédité et par tempérament, fille d'un vieux de 48
et d'une Polonaise, tombée dans la domesticité par
fainéantise et goût d'un confortable bas, cette parfaite
amie offrait à M. Anatole l'avantage de le renseigner
à la fois sur les Yalère et sur les anarchistes, qu'elle
fréquentait assidûment, sans que d'un ni de l'autre
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 89
côté on soupçonoât ses relations suspectes. C'est par
ce canal que Mercier avait appris de quelle haine
muette et tenace l'enveloppait le mystérieux Claude
Valère, haine due à la passion déjà lointaine et jadis
partagée du bel Ephraïm pour la fatale cousine Hen-
riette; mais le médecin croyait ces circonstances igno-
rées du mari et la perspicacité diabolique de cet homme
silencieux, aux yeux froids, l'épouvantait. Ce n'était
pas un des moindres mérites d'Anatole que de le tenir
au courant des faits, gestes et intentions du a poli-
ticien des ténèbres ». Par Anatole aussi, Degraize,
son chef direct, avait eu connaissance de Tirritation
croissante des anarchistes, depuis le projet de loi de
Leserpe, de leurs menaces, de leurs conciliabules
plus fréquents. On signalait dans ces rapports, et pêle-
mêle, les noms de Brou, Audiffret, Rournine et
Robert, celui-ci désigné par erreur comme le fils de
Roumine. Ces détails expliquent comment Anatole
était devenu un personnage dont on écoutait les avis.
Placé près de Gouvès, le rôle de Guilon consistait
à épier ses actes et ses paroles, prendre le nom
des visiteurs, fouiller dans sa correspondance et
ses tiroirs, ramasser et porter avenue Montaigne le
contenu de la corbeille à papiers. Chaque samedi, en
secret, il devait faire son rapport à Mercier; cette
belle besogne valait deux cents francs par mois au
consciencieux garçon de laboratoire.
90 SÉBASTIEN GOUVÈS
Ourlac, passionnément dévoué à son ami, qui
remployait à copier des planches d'anatomie et de bota-
nique, l'ingénieux Ourlac flairait quelque manigance
dans les regards louches de Guilon. Il se promit de
le surveiller.
Ce matin-là encore, comme le drôle venait de
sortir et que la surdité du père Ensade garantissait sa
discrétion, le peintre murmura :
— Il ne me revient pas, ce rat de gouttière. L'autre
soir, ayant oublié quelques notes, je suis entré à Tim-
proviste et je l'ai surpris barbotant les tiroirs.
— Bah, fit Gouvès, qui détestait les vains soucis, il
ne peut rien deviner...
Cependant Guilon, derrière la sonore cloison, ne
perdait pas un mot du colloque.
— Rien deviner... du grand mystère... quoique...
moi-même je me doute...
— Et de quoi te doutes-tu?
— Qu'il s'agit de la pesanteur,
Sébastien se mit à rire.
— Belle malice... je le répète matin et soir.
— Dans ses rapports avec le langage articulé...
— Ah, ah, ceci est plus grave... Du moins... C'est
faux.
Ourlac se levant vint serrer les deux mains de son
scrupuleux camarade.
— Baste! ne t'effraye pas... je n'en sais pas plus...
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 91
homme de génie... je le le jure... je voulais simple-
ment le mettre en garde contre la perpétuelle con-
fiance.
L'autre secoua mélancoliquement sa lourde tête.
— La confiance!,.. Ça se perd avec les cheveux...
Aujourd'hui tout m'inquiète. Je soupçonne tout le
monde... C'est que, mon Zebio, celte affaire-là, que
tu flaires, c'est plus que la dot de Marianne, c'est la
dot de ma pauvre gloire... et je ne sais quand je l'é-
pouserai...
— N'es-tu pas au bout ?... Tes expériences...
— Elles sont concluantes... Je louche au but,
certes... après tant d'efforts... Mais il manque le coup
de pouce... ce qui fait le chef-d'œuvre... Oh, con-
vaincre, convaincre ! et des académies! ce qu'il y a de
plus rétif, de plus borné !
A ce moment, un bruit* de pas les interrompit.
— Peut-on entrer? demanda une voix solen-
nelle.
Ephraïm Mercier fit son apparition, flanqué de
Garcavet et de Yabrant, le « président universel ».
Celui-ci promenait partout ses yeux obliques de
fouine et toussotait par contenance; Carcavel faisait
le beau, pour une galerie imaginaire, sanglé dans
une redingote grise. En noir des pieds à la tête,
Mercier gardait la dignité professionnelle. Il s'informa
avec condescendance.
92 SÉBASTIEN GOUVÈS
— Cela va, mon bon? Vous êtes satisfait? Quoi
en train?...
— Toujours le tétanos, cher... ami.
Le mot de maître restait au fond de la gorge di
méridional, il ne pouvait se décider à l'articuler,
et cela donnait au qualificatif ami quelque chose d(
tardif et de bizarre...
— C'est gentil, n'est-ce pas, Yabrant?... Oh,
incomplet encore... Nous arrangerons cela...
— Et l'étuve?...
Dans ce terme d'étuve, Yabrant mit tout le mys-
tère, l'émotion qui lui valaient sa superbe clientèle.
— Épatant, l'étuve?... Très moderne... l'électri-
cité, patron... Très chic... Combien de volts?..
Carcavet, empressé, goguenard, tournait les robi^
binets, palpait les tuyaux, tripotait la patte du chiei
engourdi : « Ça me fait qifelque chose, à moi, une
bête vivante. » Nul ne s'occupait d'Ourlac, qui se
remit à sa besogne, un pli ironique lui plissant la
lèvre. Le- vieil Ensade et Guilon suivaient respec-
tueusement la visite des pontifes.
Sur l'objectif du microscope était une préparation
de « rein interstitiel ».
— Du beau poumon sclérosé type, jeta Vabrant
négligemment, après un coup d'œil à l'objectif.
Gouvès n'osa pas contredire. On cita des cas ana-
logues. On conta des histoires qui, de médicales,
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 93
devinrent bientôt grivoises. Carcavet se vantait
d'avoir montré à une dame du monde une gout-
telette de la « liqueur la plus indispensable ».
— Elle prit les animalcules pour du vermicelle... •
Le vermicelle remue, comme c'est curieux ! criait-
elle.
On rit. Gela fit diversion. Afm de se grandir lui-
même, Mercier recommençait l'éloge de Gouvès, qui
désolait celui-ci, mais qu'il dut subir en souriant.
— Cachottier, par exemple... Si, très cachottier...
Je parie qu'il nous dissimule des merveilles.
— Nous retrouverons cela au Bulletin de l'Aca-
démie, conclut Vabranl, qui devenait distrait.
— Tu ne crois pas si bien dire, mon bonhomme,
ajouta mentalement Ourlac.
Mercier daigna Tapercevoir, 1(3 complimenta de
ses dessins.
La causerie languissant, on se sépara, non sans que
le « bienfaiteur » eût fait à « son obligé » quelques
recommandations sur une analyse dont il avait besoin
au plus tôt,
— Bon débarras, grinça Ourlac entre ses dents
quand le trio eut franchi la porte.
Derrière eux, Guilon se glissa et prit Mercier à
part :
— Patron, patron, il y a du nouveau. Il a parlé de
pesanteur et de langage articulé.
94 SÉBASTIEN GOUVÈS
— Ah, ah!
La figure hypocrile s'éclaira d'une joie vite
réprimée.
— Plus bas... Assez... A samedi.,. Ouvre les
oreilles, ^'oublie rien.
Dans le feu du travail, il arrivait à Gouvès de
déjeuner au laboratoire, sur un bout de table, de
trois œufs durs et .d'une côtelette aux pommes, que
cuisinait un petit restaurateur du voisinage. Parfois
Ouriac lui tenait compagnie. Le père Ensade, ayant
besoin d'une nourriture infiniment plus substantielle,
rapportait au logis des nouvelles du père et revenait,
ainsi que Guilon, vers les trois heures de l'après-midi,
chargé des tendresses de Julie et des entants.
C'était, pour les amis restés seuls, un bon moment.
Comme extra, une bouteille de vin cacheté faisait
parfois son apparition. Le sobre Ouriac, animé par
cette petite débauche, rappelait d'interminables sou-
venirs d'enfance, évoquait à son hôte les visages
chers et lointains de <.< ses vieux ». La pesante cha-
leur de juillet plongeait dans un lourd et étincelant
silence le jardin aux arbres immobiles et le quartier
désert. De temps en temps un grondement mystérieux
rappelait les fauves captifs.
Ce jour-là, les deux compagnons mangeaient sans
parler, et leur préoccupation était la même. Ils la
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 95
sentirent si vivement qii*Oiirlac, plus impatient,
l'exprima.
— Qu'a donc notre Marianne depuis une semaine?
Elle est changée. Elle si bavarde... plus trois paroles,
le piano muet... Ce n'est pas le voisin, le petit
violoniste?...
— Non, non, lit Gouvès soucieux. Je l'ai ques-
tionnée. Mais elle tient de son père, qu'on aurait
brûlé vif plutôt que...
Il n'acheva point, laissa choir sa fourchette
— Ah, misère de moi! Belle, pauvre, ar-
dente...
— Et fière, tu le répètes toujours.
— Certes, lière... mais jusqu'à se vendre, pour
éviter la vie humble et maussade que nous avons
menée.
— Tu m'épouvantes.
— Je connais ma fille... Elle est ma révolte de
vingt ans. J'ai eu toutes les ambitions, tous les désirs,
tu m'entends, et puis j'ai entrevu une lumière plus
vive... et je cours encore après elle. Elle n'aura pas
ma résignation, ni la folie scientifique qui m'a
sauvé... Le seul remède, le mariage... Coquilet
l'aime, je ne me trompais point. Il me l'a presque
avoué l'autre soir. Elle ne l'aime point, ce malheu-
reux timide, empêtré dans sa barbe.
— En aime-t-ellc un autre?...
% SÉBASTIEN GOUVÈS
— Je l'ignore... Tiens, changeons de sujet, cela
me bouleverse...
Ourlac vit les bons yeux humides et n'insista
point.
Ils achevaient mélancoliquement leur dînette
quand survinrent Robert, inquiet et nerveux, accom-
pagné de Nicolas Roumine, beau vieillard tout blanc ,
au regard calme et profond.
Robert s'était promis de renouer, entre les deux
provinciaux, des rapports que les occupations diverses
et l'absence avaient rompus depuis plusieurs années.
L'entrevue s'annonçait cordiale. Roumine, esprit
encvclopédique, plusieurs fois banni à cause de ses
opinions révolutionnaires, avait profité de l'exil pour
acquérir des notions de tout. Sur la vaste nature im-
mobile et mouvante il avait mené une scrupuleuse
enquête, dont le résultat fut un amour invincible de la
Liberté sous toutes ses formes, physique, métaphy-
sique et morale. 11 en était résulté une œuvre de
longue haleine : Vlsoléy qu'il morcelait en brochures
de propagande. Éloquent, généreux, agitateur incor-
rigible, il s'était installé avec sa fille, son seul compa-
gnon, en haut du faubourg du Temple, en plein centre
ouvrier. Là, sous les yeux dorés de son chat favori
Belzébuth, il travaillait du matin au soir à des
besognes de manœuvre, revisant des tables de loga-
rithmes et des calculs astronomiques. De temps en
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 97
temps, les sociétés savantes de France, d'Angleterre
et d'Allemagne recevaient ses communications. On le
respectait, mais on le tenait à l'écart, en se servant
de lui, car il passait pour avoir des relations sus-
pectes.
De fait, les rapports de Degraize et de ses subal-
ternes mentionnaient les visites fréquentes à l'humble
logis du savant des principaux meneurs anarchistes.
Les compagnons le vénéraient comme un théoricien des
plus solides et donnaient sa vie en exemple. Parfois,
il faisait son apparition dans une réunion publique au
milieu d'un respectueux silence. Il prêchait une doc-
trine obscure, mêlée de charité et d'audace, car ces
frontières de la pensée sociale sont hérissées de con-
tradictoires, mais sa verve nourrie et la netteté de
son débit venaient à bout des plus rétifs. Lors des
attentats et des bombes, la vie lui devint difficile. Les
journaux bourgeois le traînaient dans la boue, le ren-
daient responsable des catastrophes, réclamaient son
arrestation. A maintes reprises, on perquisitionna
i chez lui, vainement du reste, car il mettait sa cor-
! respondance en lieu sûr. Degraize le connaissait bien.
Il recevait la police avec une froideur hautaine, gar-
dait son chat sur ses genoux, tandis qu'on éventrait
les placards. Pour finir, Jeanne Roumine, aimable,
ironique et jolie, offrait à boire aux persécu-
teurs.
98 SÉBASTIEN GOLVÈS
Il laissait sa fille entièrement libre, ne s'enquérant
point de sa conduite, et lui témoignait une tendresse
discrète, sans expansion. Elle rangeait sa bibliothèque
nombreuse et soignée, s'occupait du ménage, l'enve-
loppait d'une humeur égale. Elle conservait les appa-
rences et rentrait chaque soir au logis, sourde aux
plaintes d'AudilTret, qui eût voulu l'avoir toute à lui.
Elle tenait du vieillard son éducation, car la mère était
morte de bonne heure et l'indépendance de la petite
la faisait renvoyer de tous les pensionnats. Il lui
apprit l'allemand, l'anglais, un peu de latin et Tastro-
nomie. Cette dernière science la passionnait. Par les
soirées chaudes de Paris, ils montaient en haut de
Belleville, et, sur le clair espace des nuits, il lui d-é-
Eommait les constellations, lui expliquait la formation
des mondes.
Pour lui venir en aide de manière efficace, Jeanne
Pioumine, abandonnant l'espoir d'obtenir jamais ses
diplômes, entrait courageusement dans une grande
maison de modes de la rue de la Paix. Naturellement
adroite de ses mains, elle touchait un joli salaire;
les « premières » l'appréciaient, lui confiaient les
besognes délicates, lui évitaient les veilles et les
fatigues. Le soir, au sortir de l'atelier, Auditïret venait
l'attendre et la reconduisait chez elle.
Elle fit ainsi la connaissance d'humbles ménages
d'employés et notamment de Louisette Lupit, trollin
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 99
avant d'être modèle, trop fantaisiste pour se plier à
une discipline. Jeanne, héritière de l'altruisme pater-
nel, prit en affection cette pauvre petite, jolie et dé-
bile, sans mère, comme elle, soutien d'un père âgé
et, en outre, chargé d'orphelins. Au plus vaillant, au
plus cher ami d'Audiffrel, au noble cœur qu'était
Roberl, Jeanne Roumine confia ces malheureux. Par
Robert, Louisette entra dans l'atelier d'Avan; le père
Lupit, en sus de son emploi à la compagnie d'assu-
rances, obtint des copies théâtrales. Ainsi le petit
monde s'entr'aide et la fraternité des pauvres est la
beauté morale des grandes villes.
Roumine, à la vue du chien chloroformé, eut un
mouvement de dégoût :
— Comment supportez-vous cet abominable spec-
tacle?
— Il n'est pas mort, votre ouvrier? demanda
Robert, goguenard.
Gouvès haussa doucement les épaules. Depuis long-
temps, il avait pris son parti des «sacrifices utiles».
Après un retour vers le passé, on causa des évé-
nements récents, desattentats anarchistes dont s'épou-
vantaient la presse et le public.
— Vos bombes valent mon chloroforme, hommes
>ensibles, dit Gouvès ironiquement.
Robert s'assura qu'ils étaient bien seuls, car
BIBKOTHECA )
100 SÉBASTIEN GOUVÈS
l'honnête visage d'Oiirlac, rencontré chez les Liipit,
lui inspirait confiance, puis, avec lenteur :
— On en verra d'autres. La doctrine semée lève.
Papa Roumine, attendez-vous à la visite de Degraize.
— Je l'ai vu l'autre soir, ce Degraize. Il n'est pas
sympathique.
— Tu as de fâcheuses relations.
Roumine, penché sur les dessins d'Ourlac, fit la
moue.
— Et où rencontres-tu ce roussin, mon perquisi-
teur habituel ?
— Chez Yalère, cousin de Mercier, grâce à qui j'ai
ce laboratoire.
A ce nom, Robert eut un soubresaut.
Roumine poursuivait :
— Drôle de corps, ce Valère. Il m'a prié d'aller chez
lui... L'année dernière, vers cette époque-ci. Déjà il
•songeait à ce terrible projet de loi que Leserpe a pré-
senté au Parlement... Je me rends rue Saint-Honoré.
Hôtel splendide, cabinet de travail princier. Des ta-
bleaux, des statues, un musée. Le gaillard, à tête de
poisson gelé, me reçoit fort aimablement, me fait
asseoir, et, pendant deux heures, nous causons anar-
chie, il m'interroge, peu mais bien, évite les person-
nalités, m'interrompt par des remarques justes. Puis,
au moment du départ : « Tous êtes un convaincu,
monsieur Roumine. Mais vous faites fausse route.
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 101
Votre doctrine réclamerait des saints. Et elle est le
refuge — il hésita un instant — des autres. »
— Des autres... Il en reste quelques-uns en dehors
de l'anarchie... grommela Robert mécontent.
— Moi qui connais pas mal de gens et qui laisse
causer, ajouta Ourlac, je puis vous dire que ce Valère
a de la sympathie pour les révoltés. Il les combat, par
esprit de corps, en loyal opportuniste, mais son avis
intime est que, sur beaucoup de points, la société est
mal faite. Cet homme a une souffrance cachée, cause
de sa misanthropie : sa femme.
— Comment cela? lit Gouvès, qui savait Marianne,
depuis la permission obtenue pour Paul, inlimement
liée avec Henriette Valère.
— Oh! cette femme, c'est un abîme.
Le peintre époussetait sa feuille nonchalamment.
— Quoi de précis?
— ■ Rien, ainsi qu'en ces sortes d'aflaires.
— Des calomnies, alors...
Et Gouvès secoua ses robustes épaules; puis, brus-
quement, pour changer de sujet, s'adressant à Robert :
— Etnotre Goquilet, qu'en faites-vous?
— Il est auprès d'un pauvre diable de notre con-
naissance. Oh, un résigné celui-là, un petit employé,
nommé Lupit, qui s'est blessé au coude... L'abcès
progresse, paraît-iL.. Peut-être même consultera-t-on
le chirurgien Cornet.
102 SÉBASTIEN GOL'VÈS
— Lupit... Lupit... Ah, j'y suis. Ma fille...
— A élé visiter ces malheureux en ma compagnie,
Taulre jour, dit Ourlac.
— Je sais, répliqua Robert. Paris est une grande '-
province. J'admire l'esprit charitable de W' Marianne.
Si toutes les dames lui ressemblaient...
Il devint visible que Roumine avait sur les lèvres I
des questions qu'il ne fit pas. De l'anarchie, on passa
aux explosifs, on discuta leur valeur relative. Bien en I
vue, sur la table, un flacon d'acide picrique cristallisé
jouait le rôle de témoin muet.
— Me le confiez-vous? demanda Robert, moitié
plaisant, moitié sérieux.
— Jamais de la vie, par exemple! Enfant, c'est
vous que vous feriez sauter en manipulant cette sub-
stance!...
Le mot « substance y>, très accentué, portait tout le
poids de l'indignation méridionale. Le savant prit
le flacon, le serra dans une vitrine, qu'il ferma à
clef.
Après un court silence, Roumine déclara:
— il faut laisser travailler ces messieurs. Adieu,
mon ami. Tu viendras à nous... tôt ou tard. Surtout,
achève vite ce chien.
Le père Ensade rentra, suivi de Guilon et porteur
de nouvelles paisibles. M""' Gouvès le chargeait d'em-
brasser son mari et étudiait au piano l'opéra de Ber-
LES REFLETS DE LA DECOUVERTE 103
thet. Les enfants avaient déjeuné dehors. Moumette
• oiisait avec 1\P-' Constans.
Il achevait à peine que de nouveaux visiteurs enva-
hirent le laboratoire : Marianne, vive et réjouie ; Paul,
guindé, et M'"^ Yalère, autoritaire, serrée dans une
robe de piqué blanc.
Quoique un peu impatienté par tant de distrac-
tions, Gouvès fit bon accueil au cortège. Les deux
femmes examinèrent les instruments en détail, pous-
sèrent à leur tour des cris de frayeur à la vue
du chien, que le savant fit emporter dans Van-
nexe.
Ourlac, très occupé en apparence, ne perdait de
vue ni les visages ni les attitudes. Il détestait Hen-
riette Yalère, d'abord par jalousie — n'accaparait-
elle pas l'arnitié de Marianne? — ensuite par crainte
d'un danger réel. Cette femme maigre, altière, à
toupet jaune en plein soleil, ne lui présageait rien
de bon. Elle semblait de celles qui portent le désordre
dans un pli de leur jupe. Il remarqua l'admiration
de Paul aux pieds de cette madone, son empressement
timide. Le pauvre garçon était évidemment fort amou-
reux, en civil, mis avec une fausse élégance de pro-
vincial, redingote et chapeau de paille. Il lui lança
un coup d'œil tellement significatif que le jeune
homme rougit.
— Combien de congé encore, petit ?
104 SÉBASTIEN GOUVÈS ^
— ■ Quinze jours. Puis, trois mois de Glermont-
Ferrand. Et, enfin, ouf!... la délivrance ! -i
Il poussa un profond soupir. Ses beaux yeux, qu'il
tenait de sa mère, s'emplirent de mélancolie.
Ourlac baissa le ton :
— Il faudra travailler, sitôt dehors... Je suis à tes
ordres, tu sais... mes humbles conseils...
Puis, imperceptiblement :
— ... Le talent nourrit l'amour.
— Mon bon Zebio!...
Le peintre sentit sur son épaule une main trem-
blante, qu'il prit et serra avec force.
Marianne, feuilletant un atlas, déclara nonchalam-
ment :
— Je passerai chez le concierge de M. de Laumi-
nois demander ces planches de botanique... ces
planches de Linné qu'il t'a promises l'autre soir.
Cette incidente rendit Ourlac rêveur, mais passa
inaperçue, car Henriette Yalère disait à Gouvès, très
empressé :
— Mon mari, docteur, tient absolument à vous
consulter... pour ses humeurs noires... suites d'excès
de travail, qui redoublent, paraît-il... Il m'a chargée
de vous demander...
Le savant, que l'attention ironique de Guilon gê-
nait, interrompit la belle visiteuse :
— Madame, je suis aux ordres de votre mari,
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 105
quoique ma faible science, par rapport à celle de
votre cousin Mercier...
— Jeune homme ^ la femme subtile s'adressait à
Guilon, — ayez donc l'obligeance d'aller prévenir
mon cocher que je n'ai plus besoin de lui... que je
reviendrai à pied...
Quand l'espion fut sorti, elle s'expliqua :
— C'est râm.e damnée de notre cher cousin et du
bel Anatole, ce gamin-là. Il ne quitte pas l'avenue
Montaigne. Je l'ai appris par Glorinde, ma femme de
chambre... Où en étais-je? Oh, Yalère n'a aucune —
ce fut appuyé d'un geste dur — aucune confiance en
Ephraïm. D'ailleurs, si vous gardez quelque scrupule,
la consultation prendra l'aspect d'une visite de poli-
tesse à l'occasion du congé de Paul... — elle se reprit
— de votre fils. Est-ce entendu ?
— Madame...
Sébastien s'inclina profondément et songea :
— Elle est d'une jolie force.
Guilon rentra quelques instants après, essoufflé,
ayant accompli à la fois son devoir et la commission.
Il tenait à la main un journal déplié :
— Encore un coup des anarchistes ! ... chez le baron
de Hambourg.
Il y eut une exclamation générale. Henriette Yalère,
nerveuse, prit son face à mains d'écaillé à tige d'or
et lut l'article à haute voix, scandant les syllabes.
106 SÉBASTIEN GOUVÈS
Somme toute, beaucoup de bruit pour rien. Un pétard
devant Thôtel du baron Jacob, un enfant évanoui
et personne d'arrêté... « Les recherches continuent.
I\l. Degraize est sur la bonne piste », concluait le
compte rendu.
— Allons, tant mieux, ajouta la lectrice.
Puis, langoureusement :
— ...Les malheureux n"ont pas tout à fait tort...
On constate partout bien de l'injustice et de la
misère.
— Et puis, il fait si chaud. . .
Ourlac sourit; cette acceptation, par les million-
naires, des théories subversives l'enchantait. Il est
beau, dans un riche salon, sous l'œil ironique dei
tableaux de maîtres, et tandis que rafraîchissent le;
boissons glacées, de couvrir d'anathèmes l'égoïsme
bourgeois et de proclamer sa déchéance.
— Regarde, toi qui es artiste, si c'est ravissant.,
comme on me gâte !
Marianne montrait à Ourlac, scintillant à son jol
doigt, un anneau d'or, avec, comme chaton, un peti
masque finement ciselé.
— C'est une bague italienne, du seizième... Ui
cadeau de M"' Yalère... Les belles y mettaient leu
poison.
— Charmant, en vérité. Aujourd'hui, elles le
mettent autre part, les belles, leur poison.
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 107
Elle peintre, distrait, reprit sa besogne.
— C'est vilain de bouder, murmura- t-elle.
Puis, plus haut :
— • Papa, quand tu auras une belle expérience en
frain, fais-nous signe. Henriette voudrait y assister.
— • Certes, mignonne. Mais mes pauvres expé-
riences n'ont guère d'intérêt que pour les initiés, et
je craindrais...
— Ne craignez rien... Je comprends tout lorsqu'on
m'explique... et je suis infiniment curieuse...
Avec une mine d'enfant gâté, qui lui allait mal, la
belle amie continuait d'inspecter les armoires. Un
flacon étiqueté Curare l'intrigua. Gouvès l'assura
qu'il était vide.
— N'importe, je veux me rendre compte.
Puis, l'objet dans la main :
— Une goutte et tout se délie... Une douleur
brève, sans doute... et puis les portes inconnues...
Ah, l'immensité noire ou blanche... Pauvre chose qu.^.
la vie humaine !
Ce fut d'un accent tel que Paul tressaillit. Llle mî
retourna, et, avec un sourire :
— ... Que la vie humaine... sans Tamour.
Oarlac ne perdit rien de celte petite scène.
Une fois dehors, Ilenrieito dit à Mai'iaimo:
108 SÉBASTIEN GOUVÈS
— C'est un grand homme que votre père. Il a le
« signe »... El quelle belle voix musicale... chaude...
prenante... Je serais étonnée s'il ne faisait pas, d'ici
peu, quelque trouvaille retentissante.
— Je l'espère, soupira la jeune fille. Il l'a bien
mérité, le chéri...
— Tous Tadorez.
— Pour lui, je sacrifierais tout, ma jeunesse...
— Votre charme, votre beauté...
— Vous me prêtez plus que je n'ai. Même char-
mante et belle, je m'immolerais à mon père.
Tous trois suivaient sans parler les ombreuses allées
du jardin. On ne rencontrait que quelques rares
passants et des gardes bâillant de chaleur. Paul rumi-
nait son amer bonheur. Depuis sa première visite à
Ihôlel du faubourg Saint-Honoré, pour remercier
Valère de ses démarches, il était amoureux fou de
cette femme dont l'élégance, la haute allure, la dureté
même le grisaient. Elle, de son côté, blasée de dé-
bauches, s'était jetée goulûment, selon sa nature
avide, sur cette na'ive proie. Elle avait mené la chose
vivement, provoquant l'aveu, un certain soir, au
balcon, sous les étoiles, après une causerie intime,
savourant le frémissement de ce joli garçon timide,
qui, penché sur les beaux bras nus, n'embrassait que
le bout des doigts avec un tendre soupir. Et, pour
retrouver ce soupir, plus cher que les paroles banales.
KES P.EFLETS DE LA DÉCOUVERTE 109
elle mullipliail les rencontres, les rendez-vous hâtifs,
qui excitent le désir, préparent la volupté par la mé-
lancolie. Ils s'écrivaient sous des prétextes divers.
Glorinde courait rue Lhomond, remettait de brefs
billets parfumés et remportait de longues lettres, car
Henriette adorait le risque et se souciait peu des
alertes. Valère en avait tant vu ! Renseigné maintes
fois, il demeurait impassible et rigide, enfouissait en
lui des sentiments dont nul ne connaissait la force ni
la conduite.
La vie de cet homme était un perpétuel mystère,
une prison froide aux murs nus. Il avait à prix
d'or étouffé le scandale, héroïquement, tacitement,
quand la fièvre de son étrange compagne avait pris
une tournure cruelle, s'était attaquée à Tinno-
cence; le jeu avec Paul, pour rester dans les lois
naturelles, était de cette sorte. Elle désorganisait un
cœur neuf. Et elle s'attardait à ce travail, ne se don-
nant que peu à peu, bien décidée à une rupture
brusque, quand son plaisir serait tari. C'était son châ-
timent, cette lassitude au bout de la quête perpé-
tuelle. L'âme morose et pleine de dégoût, elle faisait
alors des retraites au bord de la mer ou dans la mon-
tagne, seule avec son chien favori et des poisons qui
l'engourdissaient, lui versaient un peu d'oubli.
Dans ces heures apaisées, les baHements plus forts
do son cœur au crépuscule et une inexprimable
10
110 SÉBASTIEN GOUVÈS
angoisse lui rappelaient qu'elle portait une maladie
danpereuse, un anévrisme venu de son père, fréné-
tique et brutal, lésion qui la livrait au vice dans la
crainte incessante de la mort. Ainsi menait-elle son
existence tragique.
Et voilà que soudain, marchant entre le frère et la
sœur, elle sentit, sous le sein gauche, le coup de lan-
cette précis et redouté qu'elle appelait son a aiguil-
lon D. Ses traits prirent quelque chose de hagard.
Elle s'assit une seconde sur un banc, devant une
pelouse, et rassura ses compagnons :
— Mes petits, un jour à Venise, au c]'épuscule,j'ai
cru que c'était la fm, que j'allais disparaître. Je pre-
nais mon parti de ce départ brusque, dans un des
plus beaux décors du monde, car... ne vous inquiétez
pas, cela diminue... c'était place Saint-Marc, enavril,
et je me fis apporter une chaise du café Florian.
Seule, nul ne s'occupa de moi. J'avais, comme c'est
mon habitude, mon nom et mon adresse dans mon
porte-monnaie et un petit scapulaire dldentilé sur ma
poitrine... Je jouissais de cet alanguissemenl, de ce
que j'estimais mon dernier regard... ample et lourd
de regrets. Oh, la douce caresse de l'ombre sur les
Procuraties, du soleil mourant sur le bijou doré, les
dômes, les colonnettes, les chevaux, le portique!...
Oh, la bienveillante, la savoureuse mort!
Paul, égaré, lui prit la main, froide et vibrante, la
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 111
porta à ses lèvres. Mais elle s'inclina vers Marianne :
— Je ne serai plus là, et vous, qui êtes croyante,
vous penserez à moi, ma chérie, au cours de vos
prières, quand vous en serez à l'examen des péché?,
car ce fut un péché de me connaître. La vie est mons-
trueuse et douce... Peu de poètes ont rendu sa traî-
trise... et les mots font piètre besogne en face des sen-
timents profonds...
Elle eut un sourire navré.
— Voyez, cela me rend bavarde... Et cette idée
éterneiiement présente m'ouvre des abîmes... des
abîmes de tendresse cruelle... C'est fini... la crise...
celte fois encore...
Ils continuèrent une heure environ leur lente pro-
menade devenue grave; puis, malgré les objurgations
de Paul et sa mauvaise humeur, les femmes, prétextant
des courses urgentes, décidèrent de se séparer.
Quand la svelte silhouette noire de Marianne eut
disparu au tournant d'une allée :
— A mon tour, dit Ileni'iette. Pourquoi cet air
renfrogné? Vous savez que j'entends être libre...
— Libre de me torturer... murmura-t-il d'une voix
sombre... Je vous aime. . je l'aime... et tu prétends
m'aimer... Puis, quaud vient riieure...
— Quelle heure?... Celle du berger... Et où... chez
toi... chez moi... ta l'hôtel, comme une fille... dans la
rue ?
112 SÉBASTIEN GOUVÈS
Celait son désespoir, au malheureux soldat, de
n'être pas assez riche pour s'offrir une petite retraite
digne de son amoureuse.
Henriette, qui le devinait, continua :
— Sois raisonnable... Je suis trop connue pour...
ce que tu désires... Un hasard, un bavardage, je se-
rais perdue. Mais bientôt, Yalère doit s'absenter...
— Et moi aussi, puisque je rentre à Clermont dans
quinze jours.
— A ton retour, alors. Qu'est-ce que deux mois?...
Ou bien j'obtiendrai une prolongation, on s'organi-
sera. D'ici là, il faut être pru dénis. Et rappelle-toi
qu'avant le départ, nous devons aller à la campagne...
c'est promis... tous deux... par les bois et les
plaines... à Fontainebleau, Sénart, où tu voudras...
Enfant... vite... embrasse ta méchante.
Il n'y avait personne, qu'une petite fille et une
vieille femme. Elle lui tendit ses lèvres chaudes : il
était vaincu.
Comme elle s'en allait, d'un pas ralenti par sa suf-
focation récente, lui se sentit accablé d'une extraor-
dinaire tristesse et il la regardait diminuer dans
l'espace lumineux et tranquille, tandis qu'elle gran-
dissait en son amour des diverses ténèbres qui l'en-
touraient. Il résolut de tinir l'après-midi chez le
sculpteur Avan. Celui-ci avait fait, l'année précé-
dente, le buste en marbre de la tourmenteuse, un
LES REFLETS DE LA DECOUVEKTE 113
chef-d'œuvre. Il gardait la maquette en son ate-
lier.
Marianne se hâte vers son destin. Elle suit ces quais
ensoleillés dont Ourlac lui a fait, en termes inoublia-
bles, comprendre le charme et la grandeur. Que pen-
serait-il, le pauvre Zebio, s'il savait les intentions de
sa « Merveille >) et qu'elle, chaste et vierge, s'apprête
à tenter un vieillard?
— Dès l'instant où j'ai vu ce Gaudulle, j'ai com-
pris qu'il jouerait son rôle... comédie?... tragédie?
Cela se juge ensuite. Nous sommes pauvres et mé-
prisés. Mon père, jamais, n'aura la gloire, et quelle
affreuse fin de vie pour cet admirable savant! Une
« expérience », ai-je dit comme en rêve, tout à l'heure,
au laboratoire... C'est bien cela : utie expérience.,.
Le monde est tel que le juge Henriette... une assem-
blée de fauves... Courage donc à la plus faible... à la
femelle!...
Elle eut un rire nerveux pour l'injure, qui fit re-
tourner les passants. Quoique n'étant jamais allée /à,
elle connaissait la maison du Cours-la-Reine.
— Le vieillard — elle se répétait ce mot comme
un opprobre — le vieillard ne l'attendait pas... Quelle
surprise! A elle de se tenir et de se réserver! ... Pas
de lettres surtout!... aucun vestige.
10.
114 SEBASTIEN GOU\ES
Deux jours après la soirée chez Mercier, le ma-
gistrat avait envoyé aux Gouvès une loge pour FOpéra,
que l'on avait rendue poliment, à cause de la trop
grande chaleur.
— Il nous traitait en provinciaux.
Ensuite, il avait rappelé une promesse en l'air
d'atlas de botanique linnéenne. Mais le plus étran,ae
était qu'on le rencontrât fréquemment dans ce quartier
du Panthéon où ne s'aventurent guère les Parisiens.
— Recommencerait-il ses études de droit? deman-
dait Paul en riant.
— De sa passion, je ne puis douter. Quel regard,
s'il pénètre le mien ; quel frémissement du visage î 11
n'est pas laid, il a même grand air. De tous, il semble
le moins lâche, et son pouvoir est, dit-on, ininii.
Pour mieux réfléchir, elle s'accouda au parapet,
comme une mendiante ou une vagabonde, et les
remous dorés du fleuve lui infligeaient des images
dégradantes.
Elle s'interpehait, en vraie Provençale :
— Tu vas te vendre, toi la fière Marianne, ou tout
au moins te proposer. Et ton déshonneur ne tuera-t-il
pas ce père, que tu veux à tout prix sauver?...
Elle se faisait ces pâles objections dans un désir de
réprimande facile, car elle n'ignorait pas que le père^
et la mère admettraient d'elle les plus étranges ca-
prices, tant ils la jugeaient un être supérieur, à Pécari
LES KEKLETS DE LA DECOUVERTE 115
des autres, plus haut qu'eux, dont on ne discute pas
les motifs. Elle était loin de soupçonner les inquié-
tudes à son suJHt. a Mon garçon », l'appelait Gouvès.
Souvent, dans leurs causeries, elle l'avait préparé à
un coup de tète, averti d'un besoin d'indépendance
presque sauvage, répétait-elle, et elle ajoutait :
— C'est toi qui consoleras maman. Mais jamais,
jamais, quoi qu'il arrive, je ne .cesserai de vous voir.
Son raisonnement, bien mûri, était tel :
— Ma beauté ne durera qu'un jour. Et celte beaulé,
en se sacrifiant, sauve la renommée de Sébastien
Gouvès et assure sa mémoire. Car la force de l'argent
qui soutient un mérite réel est invincible. L'autre
voie, l'hypothèse d'un amour féerique, le prince et
Cendrillon : une chimère. Inconvénient de la route
réelle : ce que le monde appelle déconsidération. Elle
cède vite, si le mariage est au bout, ou, à défaut du
mariage, une situation sûre et propice. Quant aux
droits du cœur, à ce qu'une fille ardente peut espérer
de la vie, pures ou impures, les brèves joies seront
les mêmes, suivies des mêmes larmes fatales.
Les reflets du fleuve lui brûlaient les yeux; elle
reprit sa marche. Ce qui longtemps l'avait arrêtée, le
seul obstacle, la religion cédait. La semaine précé-
dente, un vieil abbé du Midi, nommé Cuypin, l'ancien
confesseur de M"" Gouvès, était venu rue Lhomond.
Onctueux, béat, la face souriante et de propos fades,
116 SEBASTIEN GOLVÈS
il n'eût rien compris à des aveux qui l'eussent fait
croire à une monstruosité ou à une cupidité basse.
— Ne suis-je pas un monstre, en effet? Du fond de
mon enfance viennent à moi des souvenirs troubles.
Toute petite et déjà ambitieuse, je souffrais de notre
état plus que modeste. Mais non pas pour moi; pour
lui, mon père. Autour de moi, je devinais une grande
injustice. Henriette a un terme bizarre : Vinstinct de
la réprobation. On me traitait de sentimentale. Tout
élan refréné va nourrir l'égoïsme. T'ai-je assez mé-
prisé, Pierre Trousselin, et quel rôle joue ton sou-
venir!
A mesure qu'elle approchait du Cours-la-Reine, son
dessein devenait précis : d Mener et dominer les
maîtres, et, puisque tout n'est qu'illusion, régner sur
un monde illusoire. La porte qu'on va t'ouvrir, Ma-
rianne, se refermera pour jamais sur toi. Durcis ton
cœur et tombe les yeux ouverts, puisque tu préfères
cette chute-là aux lentes destructions de la misère. »
Gaudulle ne la laissa pas réfléchir plus avant. Intro-
duite par un domestique stylé, elle traversa plusieurs
pièces d'un luxe grave, et, frémissante et rose, fut
reçue, par le cérémonieux magistral, dans un vaste
cabinet décoré de tapisseries.
La physionomie glabre, faussement austère et peu
lisible, dissimulait mal une fatuité mêlée de surprise.
Sa parfaite élégance le rendait jeune et presque
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 117
aiiréable. Il la fit asseoir el s'informa de ses nouvelles
avec une politesse raffinée; puis, d'un ton paternel :
— Quelle rare circonstance me vaut, mademoiselle,
la grâce infinie de votre visite? Sachez qu^à tout hasard,
pour vos moindres désirs, je suis votre humble servi-
teur.
Cependant, il admirait le frais visage aux lignes
idéales, la pâleur ambrée des petites mains, l'har-
monie du corps jeune, invisible et visible sous la
mousseline noire.
Un instant, elle eut l'envie de se sauver, comme
une folle; mais elle se ressaisit vite et commença d'une
voix altérée, peu à peu plus ferme :
— Monsieur, je veux être avec vous entièrement
franche, quelque insolite que soit mon audace. Il m'a
semblé, lors de la soirée chez le docteur Mercier, que
vous nous portiez de l'intérêt. Moi-même, j'étais émue
par votre langage et la hardiesse de vos convictions,
car je n'estime rien tant que le courage. Or, voilà :
nous sommes seuls ici, perdu dans cette immense
ville où nous nous sommes aventurés à la légère, en
butte à toutes sortes de traquenards que je devine et
qui m'épouvantent. Mon père, honnête et génial, mais
ignorant des réalités de la vie, se laissera prendre au
moindre piège. Ce sera pour lui la mort, et, pour la
science, une perte irréparable. Car il a, je le sais, dans
ses cartons, plusieurs découvertes toutes prêtes.
118 SÉBASTIEN GOUVÈS
auxquelles ne manque que la difficile sanction des
Académies. Il est au moins à craindre qu'on ne le fasse
attendre et le décourage. Alors, je viens vous de-
mander votre appui.
Ici, elle prit haleine, et lui, bien que fort défiant, ne
douta plus de sa sincérité.
— Certes, mademoiselle — la contagion du vrai
est telle qu'il en oubliait son attitude — certes, je
suis prêt à vous être utile, si toutefois vous précisiez
dans quel sens mon intervention...
Elle se leva, enhardie, agitée et magnifique :
— Il ne s'agit pas d'intervention immédiate et je ne
saurais préciser. Il s'agit d'une ressource en cas de
danger, d'une main perpétuellement tendue. Apprenez,
monsieur, que j'ai pour mon père un amour et une
vénération sans bornes, capables de provoquer une
démarche aussi folle.
— Nullement folle...
— Si, votre juste étonnement se lit dans vos
regards. Je ne connais à Paris que M"" Valère, et
depuis peu. Faut-il être absolument franche?... Je me
méfie de certaines gens, de leur trop vif empressement
à servir mon père ; je redoute qu'on ne veuille l'exploi-
ter. Il nous faut un appui... solide... et redoutable...
Un chevalier. Youlez-vous être ce chevalier?
Elle s'arrêta, ayant dit nettement ce qu'elle pouvait
dire. Ses beaux veux jetaient des lueurs humides. Lui,
LES REFLETS DE LA DÉCOL VERTE 110
d'un geste, l'assura qu'il la comprenait ; puis, érnu par
les avantages inexprimés d'un pareil aveu :
— Mon influence, mon crédit sont peu de chose;
mais votre éloquence me touche assez, mademoiselle,
pour que je les mette aussitôt à vos pieds, avec une
loyauté égale.
Il lui tendit la main qu'elle prit et qui brûlait.
— Cest ju-ré. En toutes circonstances vous
pouvez et devez compter sur moi, même, ajouta-t-il
finement, si je devais sacrifier quelque camaraderie
ou relation mondaine. D'ailleurs, en prenant éven-
tuellement parti pour Sébastien Gouvès, ne suis-je
pas sûr d'être dans la justice?
Comme elle restait debout, la gracieuse enfant,
il se leva aussi, protecteur et robuste, proche d'elle,
avec un trouble qui le surprit au souvenir.
— Excusez si je me diminue en sollicitant, avant
d'avoir agi, ma récompense : la promesse d'une
douce et durable amitié.
— Je promets, murmura Marianne haletante.
Elle avait prévu cette grave minute et tenait les
yeux fixés sur le tapis, où couraient des chimères
roses.
— Une amitié, continua-t-il, entre un homme de
mon âge — il évita le mot vieillard — et une jeune
iille adorable, cela peut glisser... n'est-ce pas déjà
l'ait?... à l'amour. Xe me permetlrez-vous pas quel-
1-20 SÉBASTIEN GOUVÈS
quefois et... comme en rêve de vous parler d'amour?
Expert aux ruses de la femme, il lui sut gré de
ne pas se révolter et d'admettre aussitôt ce qui était
falal. Il précisa :
— Vous êles trop fmepour n'avoir pas remarqué j
l'impression que faisaient vos charmes. Yous saurez!
plus tard si votre visite d'aujourd'hui ne tient pas un
peu du miracle et ne laisserait pas supposer qu'une]
passion muette attire son objet...
A ce moment et comme elle détournait la tèle, la
vue du cou ployé, des cheveux en ondes vaporeuses, |
d'un trouble délicat le grisèrent, et d'une voix
éteinte, penché sur l'oreille mignonne :
— Depuis cette soirée inoubliable, je ne puisque;
penser à vous. Je suis allé chez M°" Yalère où j'ei-
pérais vous rencontrer. J'ai même erré rue Lhomond,
oui, rue Lhomond, dans ce lointain quartier, comme
un étudiant, attendant que votre chère silhouette
m'apparût au tournant du carrefour, devant votre
demeure. En vain. La glace ironique d'un boulanger
me renvoyait mon illusion tenace. Et voilà que c'est
vous qui venez maintenant, que c'est vous qui sollicitez
un petit service, chère Marianne, divine créature,
alors que...
Elle l'interrompit d'un soupir et, dégageant sa
main, les yeux dans les yeux, avec une douceur
ferme :
LES REFLETS DE LA DÉCOLVERTE 121
— Vous aurez le temps de me confier ces choses,
puisque nous devenons amis. Une condition : ne pas
m'écrire. Je suis fort surveillée. Ètes-vous sûr de
vos gens?
— Comme de moi-même.
— Alors je viendrai ici... ou nous trouverons un
autre endroit, à l'abri des indiscrets... Aujourd'hui,
le prétexte de ma visite sera cet allas de Linné... que
vous avez promis à mon père.
Gomme il allait chercher Vexcuse, elle demeura
seule quelques instants, plus tranquille qu'elle n'eût
osé le croire; elle le jugeait généreux, sans exigence
immédiate, et ses paroles émues, qu'elle redoutait,
témoignaient d'une réserve touchante. Ne tremblait-
il pas autant qu'elle ! Elle envisageait froidemen-t
l'éventualité d'appartenir à cet homme ardent et
discret pour prix d'un dévouement certain, et elle
était presque joyeuse du sacrifice accompli, de ne
plus sentir son père isolé, sans influence, à la merci
de son redoutable bienfaiteur. Elle se forgea un sen-
timent nouveau entre l'amitié, la reconnaissance et
l'amour. En cette fille singulière, la force évocatrice
était telle qu'elle avait presque usé la honte de cet
abandon de soi-même et qu'elle s'était exagéré
l'amertume de son holocauste. Elle allait ainsi dans
l'existence d'un pas de somnambule, prévenant les
fails par sa pensée, usant les plaisirs et les tristesses,
11
42-2 SÉBASTIEN GOLVÈS
bien avant leur accomplissement, insatiable et fié-
vreuse, enthousiaste et abattue par brusques alterna-
tives, longtemps irrésolue, puis, de décision sou-
daine, broyant, sous la meule de sa frénésie, la joie,
la douleur, le remords, associant le rêve au réel en
architectures disparates, capable de se jeter d'un toit
vrai avec l'espoir d'ailes imaginaires, et, à certaines
heures, fatiguée par ses illusions au point qu'elles
lui apportaient la torture et qu'elle souhaitait ar-
demment, bien loin des décevants mirages, une vie
simple, terre à terre, étroite, conforme à la faiblesse
humaine.
GauduUe revint, portant l'atlas.
— Ce sera lourd pour vous. ^
— Je prendrai une voiture.
— Puis-je vous accompagner''
— Non. Bien trop dangereux. Fiappelez-veus nos
conventions...
Elle murmura : i
— Que d'espace entre quelques minutes! Je suis
une autre Marianne.
Puis, saisie d'un orgueil rapide et redressant la
tète, les narines palpitantes :
— Savez-vous que j'aurais, il y a six mois, souf-
fleté quelqu'un me prédisant ceci?
Une telle parole était un aveu. GauduUe, quV^le
déroutait, mais qui, déjà fasciné, Taimait, ne la releva
LES REFLETS DE LA DECOUVERTE 125
point. Seulement, d'une voix hésitante et d'un geste
retenu :
— Voilà une broche d'opale... sans valeur... qui
me vient de ma mère. Youlez-vous l'accepter en sou-
venir de... notre pacte?
Elle mit à son corsage cette goutte de lait encerclée
de roses; puis, avec quelque solennité :
— J'accepte et vous remercie. Je vous serai tou-
jours, toujours reconnaissante de m'avoir ainsi com-
prise et accueillie...
— Quand vous reverrai-je? dit-il humblement, im-
plorant presque.
— Vous recevrez par la poste l'indication d'une
heure qui sera, pour le jour même, celle de ma visite.
Je suis très exacte. Adieu.
Et le magistrat, demeuré seul avec sa mélancolie, s^
demanda s'il ne sortait point d'un songe.
Pendant que ces choses s'accomplissaient, M"' Va-
lère, quittant Paul, avait pris un fiacre sur les quais
et se faisait conduire avenue de l'Aima, au rendez-
vous des Audacieuses.
Cette appellation était celle d'une réunion de
femmes désœuvrées et sans mœurs, désireuses de tuer
le temps à tout prix. Elles avaient fondé une société
où n'étaient admis à côté d'elles que quelques rares
jeunes gens jugés dignes de les distraire, parmi les-
t24 SÉBASTlExN GOLVÈS
quels Carcavet et le séduisant Lourdemont, secrétaire
de Yalère qu'il trahissait ainsi, car les tenues demeu-
raient secrètes. On y prenait des liqueurs fortes addi-
tionnées de stupéfiants, on s'y divertissait librement
de tous sujets raffinés et scabreux, on y jouait quel-
quefois et on laissait aux circonstances le soin de cor-
ser un programme qui ne devait jamais être tracé
d'avance. Le local, choisi au nom de Carcavet, tendu
d'étoffes claires, meublé luxueusement et avec pré-
voyance, était un rez-de-chaussée de l'avenue de TAl-
ma, dans une vaste maison trop chère, dont un étage
seulement se trouvait occupé par des étrangers de
passage. De fastueux pourboires garantissaient la dis-
crétion du concierge.
M""' Yalère, en arrivant, trouvait étendues sur des
canapés bas, à demi dévêtues, dans des attitudes volup-
tueuses, Glotilde Trousselin et Lucie Davelle, la femme
du sculpteur, ses habituelles complices, qui l'atten-
daient. Toutes Persiennes closes, une fraîche obscu-
rité régnait. Presque aussitôt survint Carcavet, accom-
pagné d'un jeune sot, secrétaire d'ambassade, destiné
à servir de bouffon, M. de Prénisse.
— L'horrible température ! Même dans ce para-
dis... Vite, un coktail au gin... Je meurs de soif...
Un éventail aussi... Bonjour, chérie... Et Lourde-
mont ?
— Pas venu, répondit on bâillant Glotilde, pareil
LES r.EFLETS [)Z LA DÉCOLVEUTE 125
à un grand serpent noir. Tu nous fais languir, toute
belle... Une aventure?
— Oh... si peu...
Henriette passa dans la pièce à côté, un ijirand cabi-
net de toilette merveilleusement outillé; on entendit
un bruit d'eau... Quelques instants après, elle ren-
trait, vêtue d'une longue et vaporeuse robe de
chambre blanche, garnie de dentelles, s'allongeait
dans un moelleux fauteuil et acceptait la boisson pré-
parée par Carcavet. Les bras nus, la gorge nue, toute
dans dans les demi-ténèbres, et parfumée, elle sem-
blait le fantôme de la volupté triste.
— Pas d'éther ?
— Merci. Yalère me le défend.
On rit. Le chirurgien demeurait grave. Il avait
flairé, par les bavardages de Glorinde, la nouvelle
a amusette » et prenait l'attitude d'un jaloux.
— De quoi parlait-on ?
— De l'attentat, pour changer.
— Ce pauvre Jacob ! Pas môme la chance d'un acci-
dent sérieux... Une si belle mort pour un youpin !
Personne d'arrêté?
— Personne, dit M. de Prénisse.
Vêtu à la dernière mode, il s'écoutait parler, conlit
en admiration pour lui-même.
— Je sais que l'on perquisitionne. On a relâché un
nommé Brou, une sorte de brute qui niait, et l'on est
H.
12G SÉBASTIEN GOUVÈS
sur la piste d'un autre, Aulifray, Basifray... je ne
sais... véhémentement soupçonné celui-là.
Il appuya sur véhémentement et fixa les belles
interlocutrices de ses regards globuleux, aquatiques,
« de batracien endimanché », chuchota Lucie Da\elle.
— Clorinde vous donnera des détails. Elle doit
être au courant, soupira M""' Trousselin. Cette fille
est heureuse. Elle a dans sa vie une passion, un
risque, n'est-ce pas, Carcavet?
La bienveillance de l'agrégé pour la fernme de
chambre des Yalère égayait fort ces dames.
L'interpellé sourit jaune et ne répondit pas.
— Tu es m.al coifïée, Henriette. Les cheveux
collent par cette chaleur.
Lucie se leva, et, avec des gestes adroits, fit se
dérouler, dans Tunique filet de lumière, les magni-
fiques ondes jaunes et rousses de son amie, puis
couvrit ses bras de caresses rapides. Celle-ci, volup-
tueusement, fermait les paupières.
— Bonne petite camériste !... Comment va cette
nouvelle passion? Davelle le sera-t-il bientôt ?
Lucie, sa besogne achevée, demeura accroupie,
s'étira, puis eut une moue distraite :
— Peuh ! Il m'embête déjcà, fautre... C'est curieux
comme l'amant devient vite pire que le mari. Et puis,
il ne sait pas embrasser. Il lèche. J'ai horreur de
ca...
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 127
— xAucun homme ne sait, conclut sentencieusement
Clolilde.
Dans ses sombres prunelles passaient d'étranges
souvenirs à reflets.
— Le baiser doit être rare; c'est une monnaie
d'or, non de cuivre. On le souille en le galvaudant.
N'est-ce pas, jeune diplomate ?
De Prénisse balbutia; ces manières le stupéfiaient
et il voulait les trouver simples.
— Permettez, madame.
Il s'agenouilla devant celle qui venait de l'interro-
ger, appuya ses lèvres sur les doigts minces. Son
application comique provoqua une hilarité générale,
— Bien intentionné, mais fade, s'écria l'impitoyable
Clotilde. Ce n'est pas encore vous que je prendrai
comme Sigisbée... Eh bien, Henriette, quand nous
amèneras-tu la jolie brune de l'autre soir, la Ma-
rianne? On manque de distractions... Ce serait amu-
sant de la dégrossir. Elle paraît souple.
— Un peu farouche... je l'apprivoise, répliqua
M""' Yalère... Pourvu qu'un homme ne nous la gâte
pas.
— Merci, fit Garcavet. Alors, nous sommes indignes
de cette belle créature?
— Comme de toute passionnée. Votre sexe est
avide de solutions immédiates et brutales. Vous igno-
rez les lentes approches, la joie de deux faiblesses qui
128 SÉUASTIEN GOLVÈS
s'étreignent, la conquête mystérieuse de l'âme, laquelle
n'est possible que de femme à femme, parce que votre
destinée morale et physique est de nous blesser, de
nous déchirer, de nous meurtrir.
— Ah, ah, charmant... délicieux... impayable!...
Le jeune de Prénisse éclata de rire, ce qui fit plus
sotte encore sa figure prolongée en barbe blonde.
— Il n'y a pas de quoi ricaner, et ça ne vous va
guère, riposta insolemment Henriette. — Le diplomate
s'ai'rêta, interloqué. — Ici, la franchise est de rigueur.
Nos libres allures vous l'indiquent. Ces temps der-
niers, j'ai eu de la fantaisie pour un timide. Premier
amour mondain. Le cœur débordant, extases au bal-
con; vous voyez le type. C'est moi le mâle. Il hésite à
me donner la seule chose que je lui demande et il
trouve moyen de me choquer, de me contrarier telle-
ment que, dans quinze jours, je le sens, s'il n'était
forcé de s'absenter, j'aurais de lui par -dessus les
épaules. Inexpert et inéducable.
Carcavet, enchanté, comprit l'allusion.
— Vous êtes une blasée, vous. Trop d'hommages.
N'empêche que nous seuls disposons des joies réelles,
saines et durables.
— Saines!... Durables!... Clotilde leva les épaules.
D'elle, de sa silhouette anguleuse, de ses regards las-
sés, sortait une impression à la fois morne et cruelle.
— Je n'aime que le malsain, que Téphémère. Ce qui
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 129
ravive la passion, c'est l'arlifice. Normale, elle touche
le sol, le bois. Il lui faut aussi le danger. Quant à cette
petite Gouvès, la déception nous la livrera, comme
les autres, et, comme des autres, nous nous lasserons
d'elle, car ils sont rares, les cœurs forcenés; elles sont
rares, les chairs changeantes dont on cherche le goût
sans l'atteindre, à travers mille cuisantes voluptés.
Marianne rentrant chez elle, après avoir glissé dans
sa poche le bijou de GauduUe, trouva ia maison
triste.
M""' Gouvès, à la suite d'une visite de Berthet qui
souvent venait lui tenir compagnie, et d'une longue
séance de piano, avait eu une sérieuse causerie avec
l'abbé Guypin; celui-ci connaissait un parti pour
la jeune fille, riche, distingué, de bonne famille,
et sollicitait l'autorisation de le présenter. Cette idée
séduisait la vieille dame, que Paris effrayait, et qui
s'inquiétait des sorties prolongées, de plus en plus
fréquentes, de la petite, de son mutisme, de son chan-
gement d'humeur. Elle en causait, le soir, avec Gou-
vès; mais celui-ci, plongé dans ses travaux, avait le
défaut de chasser les préoccupations non imm.édiates;
son énergie faiblissait devant les ennuis obscurs et à
longue échéance. Il répliquait par un <.( Nous verrons
cela » perpétuel qui fermait l'entretien, et, si elle s*ob-
laO SÉBASTIEN GOLVÈS
slinait, il se mellait en fureur, se verrouillait dans
son cabinet, d'où il ne sortait qu'à l'heure du repas. .
Ce soir-là, au retour, il rencontra Anatole, porteur
d'une lettre de Mercier. Le bienfaiteur priait son
cher ami de passer le lendemain à l'hôpital pour une
c^ communication importante », et la perspective d'une
matinée perdue irritait fort le savant. 11 lui déplaisait
aussi que le bel Ephraïm le convoquât ainsi à tout
bout de champ, sans raisons sérieuses, pour lui
demander a où il en était de ses travaux » et « si l'on
ne pourrait faire bientôt une communication à V Aca-
démie ».
— Je l'exècre, ce M. Anatole, ce poseur, dit la fou-
gueuse Mournette à Marianne, en l'aidant à se dévêtir.
Il a toujours l'air d'espionner. Et il interroge même
M"" Constans, qui, heureusement, vous adore et qu'on
brûlerait vive, plutôt que de lui desserrer les
lèvres.
Gomme sa « demoiselle », nerveuse et impatientée
par ce bavardage, ne lui répondait pas, la servante
ajouta :
— Et cette Clorinde, la grande Rossinante, qui
apporte ici des petites paperasses pour M. Paul, avec
des manières de reine, qui empeste le Lubin et qui ne
s'assied même pas dans ma cuisine, comme si les
chaises étaient bouillantes. Elle est anarchiste, à ce
qu on dit, et gueuse après l'Anatole et un docteui"
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 131
nommé Carcavelle«.. Pfui! Quelle horreur! Elle a
peut-être trempé dans l'affaire dont tout le monde
parle... l'hôtel de ce banquier... de Luxembourg...
— Hambourg, rectifia Marianne égayée.
— Hambourg ou Luxembourg, n'empêche ! méfiez-
vous, ma belle. C'est du triste monde qu'on voit dans
ce Paris. Tè... qu'est-ce que c'est que ça?
La broche d'opale était, de la poche, tombée à terre,
tandis qu'on dégrafait la jupe. Marianne devint rouge,
puis vivement, hardiment, l'épinpla à son cor-
sa g-e.
— C'est un cadeau de M'"' Yalère.
— Celle-là — Moumette prit un air digne — c'est
votre amie, je n'en dis rien. Mais si je juge des
maîtres d'après les serviteurs... Et M. Coquilet qui
vous fait de si doux regards... on ne le voit plus. Ah,
lui est brave et il me plaît. Ce serait gentil s'il vous
menait h l'église...
— Quelle drôle d'idée tu as, ma pauvre Moumette !
Cette phrase fit du mal à Marianne, sans qu'elle s'ex-
pliquât trop pourquoi. Sitôt prête, elle alla porter à
son père l'atlas de botanique que, disait-elle, venait
de lui remettre Henriette, de la part de Gaudulle de
Lauminois. Afin d'éviter un mensonge, elle enleva
une seconde fois la broche.
— Comme il est difficile, même dans les petites
choses, de cacher la vérité ! Pourrai-je, avec une
132 SÉBASTIEN GOl^VÈS
nouvelle vie, continuer d'habiter ici? Hélas, non, ce
serait impossible.
Le dîner fut maussade. Paul arriva après le potage,
comme on ne l'attendait plus, et ne desserra pas les
dents. Ce fut à peine si l'on s'entretint de la bombe.
Une discussion faillit s'élever entre le père Ensade et
Gouvès : le premier s'irritait de ce que l'on mangeait
du bœuf pour la troisième fois dans la semaine.
— Si notre régime vous déplaît, père, tant pis ! Il
nous est impossible, avec nos ressources, de faire
mieux.
Gela crié bien haut, à cause de la surdité du vieil-
lard.
Marianne était vibrante de sentiments divers : ^
remords, orgueil d'elle-même, espoir en l'fivenir. Ses
gestes les plus simples la trahissaient. Elle regardait
les siens avec un attendrissement mélancolique,
comme d'une autre rive, à l'instant d'un départ, trou-
vait leurs préoccupations mesquines à côté du )
grand débat qui l'agitait toute. Observant son père,
elle songeait :
— L'amour de sa gloire est-il le seul ressort de
mon acte ? Est-ce que je ne me dupe pas moi-même et
n'est-ce pas le désir violent d'échapper à une condi-
tion médiocre que je travestis en esprit de sacri-
fice?...
Comme on sortait de table, Coquilet apparut, haie-
i
LES REFLETS DE LA DÉCOUVERTE 135
tant, les joues rouges. Il venait prier, supplier son
maître de l'accompagner au chevet de Lupit, dont
l'état subitement s'aggravait. Le chirurgien Cornet
avait esquivé, de façon ignoble, une corvée au bout
de laquelle il n'y avait que de la reconnaissance de
pauvres gens.
Marianne émue voulut accompagner son père. Ils
parlèrent peu pendant le trajet; mais, quand la voiture
passait dans le rayon d'un réverbère, elle sentait les
yeux du jeune homme douloureusement fixés sur
elle. Il se devinait méprisé et en souffrait. Gela encore
lui donna de Fangoisse, et elle comparait, en imagi-
nation, la vie humble et honorable, avec l'aw^re,.
cependant que Gouvès exposait à son élève une nou-
velle théorie des poisons fébriles.
On arriva rue d'Allemagne. Le pauvre petit appar-
tement était encombré de visiteurs. Jeanne Roumine
et Robert s'entretenaient tout bas d'Auditïret, que
recherchait activement la police. Le révolté présenta
l'une à l'autre les deux jeunes filles. La sympathie fut
réciproque et immédiate.
Lupit gémissait sur un grabat. La consultation fut
courte. Gouvès reconnut de V infiltration généraliséey
des symptômes cérébraux, écrivit une longue ordon-
nance et promit de revenir le lendemain.
Avant de partir, Marianne glissa, dans la main pâle
de Louisette Lupit, la broche, cadeau de GauduUe :
12
13i SÉBASTIEN GOLVÈS
— Acceptez cela... Je le veux... Yous en tirerez un
peu d'argent pour les remèdes de votre père.
Elle s'apaisait ainsi et elle se gagnait pour toujours
le cœur ardent de celte fille du peuple.
Ce même soir, d'une voix creuse, labourée de pas-
sion, les traits lividement maigres, à la lueur d'une
bougie, Paul se déchargeait d'un poids trop lourd,
faisait à sa sœur l'aveu superflu de son amour déses-
péré pour la cruelle Henriette Yalère.
— Plaide ma cause, ma chérie. Je sens qu'elle m'é-
chappe, à peine conquise, et celte femme, vois-tu,
celte femme, froide comme son buste chez Avan, est
ma vie, mon délire... Je ne puis plus vivre sans elle.
Il étouffa un sanglot profond.
— Et il faut, mon Dieu, que je la quitte dans quinze
jours... Comment la retrouverai-je ?
Marianne l'écoulail, frémissante, avec l'immense
envie, qu'elle retint, de libérer elle aussi son àme
bien lasse de solitude.
CHAPITRE IT
LES POCHES DES HUMBLES
Depuis une demi-heure, le sculpteur Avan parlait
.'ivec éloquence, imarcliant à grand pas à travers son
atelier, parmi les plâtres et les marbres, sans que
Louisetle, Robert ou Paul Gouvès l'interrompît.
C'était un homme grand et sec, aux mains noueuses,
•capables de lutler victorieusement avec le bois et la
})ierre, au visage de reître ou de condottiere, barbe
hirsute et grisonnante, sourcils proéminents, yeux
avides et noirs, où passaient des démons enflammés,
bouche charnue et parfois tiraillée de grimaces,
quand l'ironie, la haine, le mépris animaient, disten-
daient cet ensemble prodigieusement mobile.
Bon, violent, révolutionnaire, fils de manœuvre,
•'levé dans la famine et les taloches, il s'était fait son
•'ducation lui-même, se bourrant de lectures, se
tuant de travail, menant l'art ainsi qu'une débauche
à laquelle il se livrait par tous les sens, frénétique-
136 SÉBASTIEN GOUVÈS
ment. Parti de l'admiration des antiques et de la
Flenaissance, il était arrivé peu à peu à une concep-
tion neuve et sublime qui troublait ses confrères et
indignait le public. Il traitait le réel avec une inten-
sité hallucinatoire, dressant des groupes passionnés
et magnifiques, raidis de volupté, les corps rejoints
jusqu'à la torture, les mains, les pieds crispés par
l'agonie de la jouissance; puis sa fièvre tombait par
ondes lentes et harmonieuses, période d'œuvres plus
tranquilles, non moins hardies, où la beauté se rele-
vait de toutes les surprises de la lumière, de mouve-
ments gracieux et vrais que les bourgeois déclaraient
hideux.
Sorti du peuple, Avan aimait le peuple. Il
disait : « Les faubourgs renferment un réservoir de
forces que le besoin disperse et tourmente; les Com-
munes et autres secousses ne sont que l'éclatement
d'énergies accumulées et improductives où le génie
trouverait son compte. » Aussi s'était-il attaché d'une
brutale tendresse à Robert, en qui il souhaitait la
réalisation de ses théories. Il lavait élevé, goûtant
une joie intime à combler ce jeune homme des
connaissances dont lui-même avait été privé, le
mettant aux prises avec les difficultés les plus
âpres du métier, car « il faut avoir été profondé-
ment dégoûté, rebuté, pour arriver à quelque chose
de bon ».
LES POCHES DES HLMCLES 137
Depuis quinze ans, mal soutenu par les rares com-
mandes de l'Etat et quelques bustes de femmes du
monde, de celles qui clabaudent à l'avant-garde
artistique, il combinait, agençait, détruisait, recom-
mençait une œuvre rude et singulière, le Tombeau
et ridée divine , à laquelle se rapportaient les ébauches
et tâtonnements, dont les morceaux épars emplis-
saient son immense atelier, situé au fond d'une cour,
quai de Béthune. Là il passait sa vie, fumant des
pipes innombrables, lançant en l'air des théories qui
parfois tombaient à côté, supportant peu la contra-
diction, qu'il provoquait pourtant par son parler
acerbe.
Pour le moment, il fulminait contre la sottise des
anarchistes, qui placent leurs bombes précipitamment
et au hasard, épouvantés par l'idée de s'éparpiller
eux-mêmes dans l'espace, massacrent des innocents,
dégoûtent les braves gens de la révolte :
— La dynamite est une puissance aveugle. Elle ne
saurait convenir aux amis de la vérité et de la
justice. Cela, je l'ai démontré à Roumine et il était
de mon avis : celui qui s'est attaqué à l'hôtel de
Hambourg n'a pas tué le baron Jacop, mais il rouvre
les persécutions contre les camarades de la façon la
plus bête, j'ajoute la plus malhonnête... A propos,
que devient Audiffret? Est-il toujours au secret,
entre les pattes de l'intame Degraize?
12.
138 SÉBASTIEN GOUVÈS
— Je le peDse, murmura Robert...
On crut qu'il allait ajouter quelque chose, mais
il se tut, avec un pli rageur de la bouche.
— Je sais que ma sœur Marianne, qui a, par les
Yalère, des relations dans le monde politique,
s'efforce de le taire relâcher, dit Paul Gouvès d'un
ton morne.
Ces discussions lui semblaient vaines. Empoisonné |
par son amour, il en arrivait à souhaiter presque le
moment de la séparation fatale, du départ pour
Clermont, la caserne, vie machinale, uniforme, où la
fatigue physique procure un peu de repos. Ses
dernières entrevues avaient été brisantes. L'étrange
caractère d'Henriette, son adresse de tourmenteuse,
ses brusques sécheresses après des crises de volupté
suppliciaient le jeune homme. Dans son instinct de
femme et d'aveniuriére, elle l'avait jugé faible, et son
dernier plaisir était de forcer cette nature molle, de
lui imposer sa fantaisie cruelle. Lui comprenait le
jeu, le subissait comme une fatalité, et elle le tenait,
encore plus qu'il ne pouvait le croire, par la rage
et le désir déçu, par un immense orgueil venu du
vieux Gouvès et que ne soutenaient pas l'intelligence
ni le vouloir.
Tandis qu'Avan emplissait l'atelier de sa voix
éclatante, Paul ne pouvait arracher ses regards à la
contemplation du buste d'Henriette, là-bas, entre
LES POCHES DES HUMBLES 129
deux groupes launesques, et il admirait l'ironie du
hasard plaçant si bien cette jouisseuse au cœur dur.
Louisette Lupit épiait son angoisse. Mince, blonde,
jolie dans la lumière, les bras nus à cause de la
chaleur, sur lesquels frissonnait un duvet d'or, elle
avait sincèrement pitié, car elle-même était amou-
! reuse et pardonnait, bien que ce pâle révolté de
Robert, tout absorbé par sa passion politique, n'ac-
cordât cà elle humble fille qu'une attention distraite
et rare. Elle observait peu, mais de rapides intui-
tions traversaient son imagination de petite faubou-
rienne, dont la rêverie était le seul luxe. Depuis
quelque temps que Lupit était malade, elle ne posait
plus pour personne. Elle avait promis à Jeanne
Roumine de faire une nouvelle tentative, d'entrer dans
un atelier de couture dont la fille de VIsoU connais-
sait la patronne. Pour l'instant, elle remplissait scru-
puleusement son métier de garde-malade, empêchait
son frère et sa sœur de tourmenter le père par leurs
disputes et leurs jeux bruyants. C'était depuis une
semaine la première fois qu'elle s'absentait. Elle réflé-
chit que l'heure s'avançait, qu'on aurait sûrement
besoin d'elle au logis. Elle se leva donc et tendit la
main à Paul.
— Au revoir, monsieur Gouvès. Dites encore à
votre père comme nous lui sonmies reconnaissants...
Si le mien s'en tire, c'est à lui qu'il le devra.
UÛ SÉBASTIEN GÛLVÈS
De fait, Sébastien Gouvès prenait, tous les deux
jours, une partie du temps précieux qu'il consacrait
au laboratoire afin de courir rue d'Allemagne sur-
veiller le lent progrès delà guérison et les pansements
de Goquilet.
— Ça ne finira donc jamais, cet abcès ? dit Avan
avec le ton de mauvaise humeur qu'il jetait sur son
excessive sensibilité. Le jour de la guérison complète,
petite, j'offre une bonne bouteille de Champagne.
Louisette espérait dans le fond de son cœur que
Robert offrirait de la raccompagner, mais il demeura
immobile et morose. A peine la jeune fille dehors,
Avan lui reprochait son indifférence :
— Tu es bien dégoûté, mon garçon. T'imagines-tu
donc que tu trouveras souvent une fille jolie, coura-
geuse et honnête comme celle-là pour s'éprendre de
Ion museau et de tes prophéties ?
Le révolté haussa les épaules.
— Je rage trop en ce moment, maître, pour m'oc-
cuper de balivernes.
Il se leva et se mit à marcher. De telles manifesta-
tions étaient rares chez lui. Cependant, par une habi-
tude de prudence, il baissa la voix :
— Nous nous laissons piétiner, nous sommes des
lâches... Brou lui-même... c'est un faux sauvage, un
faux énergumène... Après cette provocation de
Leserpe et de Ja clique radicale, il fallait riposter
LES POCHES DES HUMBLES 141
Cl fermo... Une bombe sans résultat! La belle affaire...
Et j'ai des nouvelles ! Audiffret a été mis à la ques-
tion... oui, à la question... Pas d'eau, par ces cha-
leurs, si ce n'est croupie et saumâtre...Degraize vous
le laissait six heures de suite dans le vestibule du
; Palais, crevant de soif, cuisant dans son jus... Il avait
I donné des ordres... On brutalisait notre ami... Ah,
! les canailles î Les sales canaijles !
Il serra les poings. Une colère si vive allumait ses
yeux clairs que Paul frissonna, sortit de sa torpeur.
— Si l'on ajoute la violence à la violence, il n'y a
pas de raison pour finir. La rançon de ces vains sacri-
fices, ce sera vous, Piobert... Prenez garde.
— Je m'en fous...
La physionomie sèche aux mystiques prunelles
s'enfiévrait ; Avan l'examinait en connaisseur, déses-
pérant d'exprimer jamais toutes les ressources de la
vie musculaire, par la comparaison avec les plâtres
froids.
— Audiffret aussi s'en fout, répéla-t-il avec com-
plaisance. Ce qui nous tue, c'est trop d'idées, trop
de connaissances, trop de comparaisons. — Il excusait
ainsi son ignorance douloureuse. — L'anarchie est
sortie des brumes. Il faut travailler au plein jour.
— Ah, ah, on est sérieux ici !
Coquilet était entré sans faire de bruit, l'air joyeux.
Derrière lui parut Marianne tout en noir. Comme elle
U-2 SÉBASTIEN GOL'VÈS
soulevait la haute toile ajoutée à la porle mal jointe^
à cause des courants d'air, sa beauté parut plus mer-
veilleuse encore que chacun ne la connaissait. Robert
devint très pâle, (f Que ne suis-je comm.e elle ! i>
songea Paul. Avan s'inclina avec cérémonie. Pour lui,
la jeune fille était une reine, et, chaque fois qu'elle
venait dans son atelier, « celui-ci, déclarait-il, se
changeait en palais >'. 11 déclama :
0 beauté, dur fléau des âmes, tu le veux
Avec tes yeux de feu, brillant comme des fêles,
Calcine ces lambeaux qu'ont épargnés les bêtes.
— Mais pourquoi ce deuil sans cause, mademoi-
selle '? Les couleurs claires vous siéent si bien.
— Par superstition, répondit-elle en embrassant son
IVère, avec une spontanéité alerte, son plus grand
charme. Quand le malheur nous croit prêts à le rece-
voir, il s'écarte de nous.
Elle plaignait sincèrement Paul, car elle savait les
causes de sa mélancolie, mais elle ne pouvait lui
venir en aide. Plus Henriette Valère lui témoignait
d'affection, jusquW la gêner quelquefois, plus elle
semblait s'écarter de ce jeune amant qu'elle s'était
donné dans une heure d'ennui et de paresse et dont
les plaintes éternelles lui pesaient.
— Elle t'attend ce soir sans faute, glissa Marianne
dans l'oreille de Paul.
LES POCHES DES HUMBLES 143
Puis elle donna des nouvelles de son père, et, dès
qu'elle touchait ce sujet sacré, ses traits s'animaient,
ses joues mates se coloraient, comme si la seule
image du savant eût suffi à l'enthousiasmer.
— Frérot a pu vous dire qu'il travaille comme jamais,
Je ne sais pas à quoi, par exemple. Même avec nous il
fait des mystères et il a bien raison. On est si voleur
dans le monde de la médecine! Oh, cette fois, je suis
sûre qu'il réussira et je me doute bien que c'est une
découverte importante. Il a son pli là, au milieu du
front, de son front génial, qui ne me trompe point.
Mais, à propos, vous aussi vous avez le pli, monsieur
Robert. — Elle sourit avec malice. — Je vois ce que
c'est, Tabsence de Louisette...
— Elle vient de partir, répondit l'anarchiste sèche-
ment— car dans une telle bouche cette allusion lui
était douloureuse. — Non, ce qui me tourmente est
plus généreux, mademoiselle. Je ne pense qu'à notre
pauvre ami.
— Audiffret ! Audiffret ! répéta Marianne sur deux
tons.
Alors seulement elle s'assit et, pesant ses mots,
préparant son effet, avec une malice énigmalique :
— Je connais quelqu'un qui peut vous donner de ses
nouvelles...
Puis, après un petit silence, tournant sur son cor-
sage une montre minuscule :
144 SÉBASTIEN GOITÈS 4|
— Dans une demi-heure, il sera ici, nous avons
rendez-vous.
Elle jouissait de la surprise générale et prit à
témoin Coquilet, qui tordait gaiement sa barbe brune.
— N'est-ce pas, cher ami ? Je ne mens point.
Allons, dites quelque chose... Soyez mon truchement.
Lourd, timide, inondé de tendresse, l'étudiant
devint écarlate, et, avec un visible efïort :
— La surprise, l'intéressante surprise... qu'on doit
à la bonté de M^'* Marianne Gouvès, c'est la libération
du brave Audiffret.
Ayant ainsi parlé, très ému, il ôta son lorgnon et,
de ses yeux limpides, fixa Robert tremblant, comme
pour lui dire : « Hein, avais-je raison? N'est-elle pas
de tous points admirable? » Car il était loin de se
douter, dans sa candeur, que les restrictions fréquem-
ment apportées par son ami à ses amoureux éloges
venaient d'une rivalité secrète et cuisante.
Déjà tonnait A van :
— Bravo! Vive Marianne Gouvès! Pour l'énergie, il
n'y a que les faibles ! A Vénus triomphante!
11 alla chercher dans un coin une statue qu'il
démaillola et plaça solennellement près de la jeune
fille. C'était la déesse ardente, aux seins dressés,
aux jambes tendues pour la fuite, qui, se détournant
à demi, appelait celui qu'elle feignait de craindre,
<:hef-d'œuvre de coquetterie guerrière. Le corps nu
LES POOKES DES HUMBLES 1i5
près du corps vivant et vêtu, dont il provoquait la
splendeur, rayonna doucement dans la lumière et tous
éprouvèrent en même temps une émotion moderne
et païenne.
— L'hommage du vieux sculpteur!
Ainsi :>'excusait-il de sa hardiesse. Robert, trans-
formé, questionnait Marianne. Il se laissait aller. La
iorce de l'amitié pour Audiffret, sincère et manifeste,
lui permettait pour une fois de laisser transparaître un
senliment que lui interdisait une autre amitié. Ce fut
à Goquiiet de s'étonner, le voyant lui, le flegmatique
et l'impassible, le froid mâcheur de haine, le théori-
cien de volonté triste, saisir les mains de la jeune fille,
les baiser, fines, souples et moites, dans un élan irré-
sistible, cependant que ses lèvres, par exception, roses
et sans pli aucun, répétaient : a Comment cela est-il
possible?. . . Comment avez-vous réalisé ce miracle. .. ce
prodigieux miracle? L'arracher àDegraize, à Degraizeî
Nous le rendre!.. t> Au-dessus de cette scène émou-
vante, Avan dressait, très troublé lui-même, sa haute
silliouette de patriarche, et il regrettait d'être vieux,
de ne pouvoir éprouver que de l'admiration pour cette
délicieuse enfant qui brisait les chaînes et apportait
le bonheur dans les plis légers de sa robe noire.
« Comment avait-elle fait, Marianne? > Elle revoyait
ses efforts et une immense mélancolie, au milieu de cet
13
\i6 SÉBASTIEN GOl'VÈS
enthousiasme, la rendait prête à pleurer. Il était donc-
décidé là-haut que le sacrifice de son honneur ne
profiterait point d'abord à son père. Trois jours après
la visite à Gaudulle qui modifiait sa vie morale, elle
avait le matin, au moment de sortir, reçu, rue Lho-
mond, la visite de Jeanne Roumine, sa nouvelle amie,
désespérée.
— A vous voir au chevet de Lupit, l'autre soir, et
après ce que m'a dit Louisette, j'ai compris combien
vous étiez bonne. Je vous en supplie, sauvez-le. 11 est
mon existence entière! 11 n'est pour rien dans la
bombe Jacob! Degraize me le tuera, le mettra à la
torture. Il est perdu, je ne le reverrai jamais!
Au milieu de ces implorations, des sanglots et des
larmes, Marianne, d'abord déroutée, devina peu à
peu qu'il signifiait Audiffret. La suppliante amoureuse
lui était déjà sympathique, par son audace et sa fran-
chise. Elle la calma, la fit asseoir, l'interrogea en
grand détail, puis, seule, combina un plan de cam-
pagne, qui merveilleusement réussit. Pour la seconde
fois, elle alla avenue Montaigne. Le magistrat était
comme fou. Habitué aux voluptés faciles, il voulait
modérer son désir et savourer complètement l'ines-
péré bonheur qui jetait dans ses bras une adorable
vierge de vingt-deux ans. Cette retenue servait Ma-
rianne. Elle fut, avec une adresse qui ensuite la fit
rougir, tantôt hautaine et tantôt caressante. Comme
LE^ POCîitS DtS HLMliLES iil
premier gage, elle réclamait la grâce d'Audiffret.
C'était, elle ne l'ignorait pas, une entreprise difficile,
étant données la colère du public, la iâclieté de la
presse et des politiciens. GauduUe, néanmoins, jura
de réussir et elle sortit victorieuse et honteuse, sans
autre marque qu'un âpre baiser qui, toute la nuit, la
tortura. Quelques instants après, elle était chez
Valère. Henriette absente, elle entra tout droit dans
le cabinet du mari, qui, à sa vue, abandonna, son air
éternellement morose. Elle recommenra, en d'autres
termes, la prière qu'elle venait d'adresser ta Gaudulle.
Valère montra une exquise complaisance. Gomme elle
>^?n allait, Glorinde, qui avait écouté h la porte, lui
liaisa les mains frénétiquement. Le résultat de ces
démarches, faites dans la fièvre et l'angoisse, ne tarda
point. Pendant quelques jours, des notes adroitement
semées dans les journaux préparaient l'opinion, et le
matin même, un petit bleu, sans signature, arrivait
rue Lhomond : a Votre protégé sera libre aujourd'hui,
à trois heures, d Une femme ainsi triomphait des
cruautés judiciaires. Mais, la première joie passée de
cette nouvelle, qui rendait î\ Jeanne Uoumine un
amant, deux larmes suspendues brûlaient les yeux de
Marianne Gouvès. Elle comprenait, dans son orgueil ,
que l'heure du payement approchait.
Ce silence peuplé de fantômes parut à tous de la
modestie. A van sifflait un air rustique, Coquilet
J48 SÉBASTIEN GOUVÈS
détournait ses prunelles humides, Robert, debout,
faisait des projets d'avenir. Celle qui provoquait ces
mouvements divers alla au vieux piano du sculpteur et
l'ouvrit. Le doux pouvoir de Beethoven libéra son
âme anxieuse. Aux accents de la sonate pathétique
les marbres s'animèrent. Les pâles statues recouvraient
Texistence arrêtée dans un geste et ce fut une minute
à goût d'éternité.
Seul, Paul Gouvès n'y participa point. L'acte im-
prévu de sa sœur ne faisait qu'augmenter ses appré-
hensions. Il l'aimait, cette lumineuse Marianne, d'une
tendresse infinie et discrète. Il sentait qu'elle était le
mâle de la famille, mieux douée que lui, héritière du
génie paternel, et cette supériorité, loin de le rendre
jaloux, l'enchantait. Mais, s'il était fier d'elle, s'il
admirait, lui faible et irrésolu, le contraste de ce
caractère et l'audace de la vierge énergique, il redou-
tai: aussi ses coups de tète. L'aptitude au pressenti-
ment lui faisait démêler, depuis quelques jours,
une autre cause intime de souci que les duretés
d'Henriette Yalère. Celle-ci, d'ailleurs, avertie par la
domesticité des deux visites chez GauduUe, ne ména-
geait pas les allusions. Elle déclarait l'air de Paris
(< mortel pour la pudeur ». Elle souriait d'une
manière énigmatique quand son jeune amant lui van-
tait les vertus de Marianne. Plusieurs fois, Paul,
que harcelaient encore les réflexions de Moumelte
LES POCHES DES HlMliLES 149
cL de sa mère, avait été sur le point de questionner
sa sœur. Au dernier moment, il n'osait point, pris
de scrupules, tant elle gardait d'ascendant sur
lui.
Un tumulte joyeux le tira de sa rêverie noire.
Jeanne Roumine entrait, Audilïret à son bras, le
protéiicant encore contre ses ennemis invisibles, les
regards enivrés d'amour et de reconnaissance. Elle
eudjrassa follement la libératrice, riant, pleurant,
avec de longs soupirs et des phrases interrompues.
Quant au révolté, digne et grave, les traits accentués
par la souffrance, il témoigna de son infinie gi'atitude
en termes excellents et vigoureux.
L'émotion calmée, Audiffiet, sobrement, commença
le récit de sa captivité. 11 dit sa stupeur, quand à la
suite de l'attentat il s'était vu arrêté, brutalisé,
enfermé, sans communication possible avec un avo-
cat, dans un cachot horrible et brûlant. Une soupe
puante, un dé d'eau saumâtre. Une seule visite, celle de
Degraize, qui l'insultait, le harcelait, exigeait de lui
d'infâmes délations.
— Celui-là, par exemple, je ne l'oublierai pas. Et
s'il réalise ses menaces... moi aussi...
Il s'arrêta, craignant d'en avoir trop dit. Ses yeux
froids luisaient implacables, tellement que Marianne
s'écria :
— Au moins, AudilTrel, tenez-vous tranquille! Ne
13.
150 SÉBASTIEN GOUVÈS
donnez pas à vos bourreaux l'occasion de recom-
mencer. Ils seraient trop heureux.
L'anarchiste hocha la tête. A son tour, Jeanne Fîou-
mine le supplia de rester calme, de dédaigner les
provocations. Elle était belle de hardiesse tranquille,
avouant ainsi devant tous qu'elle s'était donnée à
cet homme dans la plénitude de sa volonté, au mépris
des lois, uniquement parce qu'elle l'aimait.
— Tu es mon mari, ne l'oublie pas. C'est d'autant
plus sacré que le maire n'y a point passé. . . Il n'a jamais
eu d'affection que pour moi au monde, ajouta-t-elle
avec orgueil.
Avan se mit à rire. Alors elle, indignée :
— C'est la vérité, monsieur, il me l'a juré, et
Audiffret n'est point menteur. N'est-ce pas, Jules?
C'est pour cela que j'ai fait ce que j'ai fait... S'il avait
été semblable aux autres, c'eût été différent.
Elle attribuait une grande importance à ce don
d'une affection intacte. Cela rejoignait plusieurs idées
mystiques inculquées par son père. Elle savait Audif-
fret passionné pour sa cause. Elle le mettait au-dessus
des autres hommes. Il entrait de la vénération dans
sa tendresse.
Cette scène et ces paroles avivaient les scrupules "
de Marianne. Elle se jugeait indigne de vivre parmi
ces gens sincères, ennemis des conventions sociales,
mais respectueux d'eux-mêmes, de leurs serments.
LES POCHES DES HUMBLES loi
Sur ses lèvres, ainsi qu'une plaie vive, elle sentait les
lèvres de GauduUe. Cela, c'était la barrière infranchis-
sable. Jaiuais plus, à personne, elle ne pourrait faire
le don absolu de son coips... Elle regardait Goquilet
que lui vjintaiL son pèie, que lui prônaient sa mère et
Moumette. 11 était loin de deviner, le bravegarçon, les
étranges combats de celle qu'il ne désespérait pas
d'obtenir! Quand elle lui avait proposé, après le
déjeuner, de venir chez A van, son ivresse avait été
lolle qu'il ne pouvait pas répondre, et elle avait envie
do lui crier : « Ne me regardez pas ainsi, je suis
indigne, je suis une misérable î Je sors des bras d'un
vieillard. »
Avan était allé chercher, dans une petite armoire,
trois bouteilles d'un très vieux bourgogne qu'il appe-
lait sa récompense, parce qu'il n'en buvait que lors-
qu'il était content de sa journée. Le nombre de verres
était insufhsant, mais on s'arrangea.
— A la liberté et à la jeunesse ! dit le sculpteur.
Robert : A r avenir ! Audiffret, d'une voix dure : A la
vengeance! Alors Jeanne Rournine, tremblante, tendit
le bras vers Marianne, et, pour la loucher davantage :
A la noble fille du grand Gouvès ! Il sembla à
Paul que le buste d'Henriette Yaîère, là-bas, esquis-
sait le cruel sourire.
i52 SÉBASTIEN GOLVÈS
Au début de la semaine suivante, Gouvès reçut une
lettre de Yalére le priant de passer chez lui.
Il trouva le politicien enfoui dans un grand fau-
teuil, devant une table couverte de livres et de dos-
siers, maussade, le teint jaune, se plaignant de la vie
et des hommes.
— J'ai des idées de suicide, docteur. Mon Dieu,
oui, c'est ainsi : moi que Ton croit heureux, qui suis
riche, je mène une exislence épouvantable. Les rai-
sons profondes? Je les ignore en partie. Celles (jue
que je devine, je ne puis vous les dire ; d ailleurs cela
ne vous avancerait guère. Que pouvez-vous poui-
moi?
Gouvès comprit que cette demande de consultation
avait un but détourné. 11 écoula pahernment les
doléances de ce misanthrope, le tableau ellroyabîe et
réel d'une ambition inassouvie et d'une conscience
lassée par ces délaites continues que nécessitent le
pouvoir et la fréquentation des coquins. L'honnête
citoyen de Lunel était loin de se douter du cloaque
nauséabond qu'est l'esprit d'un de ces dominaleurs,
d'un de ces faiseurs de lois dont les journaux dis-
cutent les actes et les paroles.
Valère étala sans pitié, devant ce témoin naïf et
dont l'ébahissement le rafraîchissait, la corruption
des parlementaires, leur lâcheté, leur perpétuelle sou-
mission à la finance. Il lui démontra la nécessité du
LES POCHES DES HUMBLES 153
mensonge et de l'hypocrisie, du chantage, de la con-
cussion.
— Je me demande souvent, docteur, si Tàme d'un
criminel cynique, d'une de ces brutes qui nourrissent
une image cupide et sanglante et la réalisent, n'est
pas très supérieure à celle de tel de mes collègues que
je connais, qui tuerait trente mille mandarins pour
faire aboutir un fructueux projet de loi, lequel lui
garantit la protection d'un banquier, d'un coulissier,
d'un dispensateur de sportules. Songez que ce métier
exige une duperie perpétuelle, le faux monnayage de
tous les mots nobles : justice, honneur, liberté, la dé-
préciation de toutes lesvaleurs morales. L'intrigue, la
haine, la trahison, tels sont les dés pipés que nous
agitons du matin au soir avec des sourires mystérieux,
des conciliabules, des poignées de main...
Il tira quelques boudées d'un long cigare, noir sous
son visage ocreux, puis délibérément :
— C'est l'histoire de la démocratie et sa formule :
De plus en plus bas... Nous creusons l'égout. Des
masses énormes et muettes jusque-là ont été brus-
quement appelées à s'exprimer. La voix du suftVage
universel est un grognement ténébreux. Nous répon-
dons par les impôts.
L'idée chrétienne nous gênait, comme une con-
currence. Nous Tavons détruite et remplacée par le
manuel civique; dans quelques années, nous verrons
154 SÉBASTIEN GOUVÈS
peut-être cela, rinstruction bien conduite, suivant lo
méthode, nous ménage une fournée de fous et d'as-
sassins dont mon écœurement se réjouit par avance.
L'étrange personnage se frotta les mains. Son livide
sourire effrayait Gouvès. Il avait hâte de revenir aux
choses de sa profession. Enfin Valère livra à son méti-
culeux examen un corps maigre et blême, aux muscles
durs. Le savant palpa, percuta, ausculta; l'organisme
lui parut sain. Pendant qu'il rédigeait son ordonnance,
Yalère dit brusquement :
— Je sais, docteur, que vos enfants fréquentent m,a
femme avec assiduité. Si j'avais un conseil à vous don-
ner, ce serait de surveiller une relation d'où il ne
sortira pour W Marianne, comme pour votre Paul,
rien de bon. Je vous parle en toute franchise. Hen-
riette aime le luxe, la dépense et la paresse; elle n'est
pas une bonne compagnie. Quand on a sa vie à faire,
on doit éviter les contacts démoralisants. Mon langage
vous étonne. Ne cherchez pas plus loin que ce simple
conseil d'un homme d'expérience à un brave homme.
Comme Gouvès, ébahi et mécontent, descendait le
somptueux escalier, il lui parut que la dernière partie
de r entretien en était l'objet véritable. Il remarqua
aussi que Yalère, qu'il savait détester Ephraïm Mer-
cier, n'avait pas, au cours de cette longue causerie,
prononcé une seule fois le nom du a bienfaiteur ».
Le motif de cette abstention, que le naïf savant ne
LES POCHES DES HUMBLES 155
pouvait deviner, était une démarche récente d'Hen-
riette Valère auprès de son époux. Mercier, prévenu
par la voie d'Anatole et Clorinde et par Garcavet des
visites fréquentes de Marianne et de Paul à l'iiôtel de
la rue Saint-Honoré, et redoutant quelque manigance
hostile cà ses projets, n'avait pas hésité à employer le
chantage. Il menaçait la belle cousine, au cas où
Valère aurait la fantaisie de se poser en protecteur,
de révélations compromettantes : (( Je n'ai pas besoin,
lui écrivait-il, que votre mari s'immisce dans mes
[iffaires et prenne en main les intérêts de quelqu'un
que je suffis à conseiller, qui m'a de grandes obliga-
tions et ne saurait s'y soustraire. Je souhaite, chère
amie, que vous compreniez à demi-mot et ne me
forciez pas à être indiscret à mon tour, ce qui, vous
ne l'ignorez point, serait facile. »
Henriette s'était gardée de montrer cette lettre à
Valère, mais elle avait pris une voie détournée pour le
prier, au nom de leur bonne entente, de laisser
V 11' innue de LiDiel se diihromWev lui-même et de ne
point mécontenter le puissant médecin : « 11 est
jaloux de son savant; je le sais. Laissez-le-lui. Au
reste, que vous importe! Le bonhomme Gouvès, si on
le tond trop court, est de taille à se défendre ; il n'est
pas du Midi pour rien. » Valère, ami de la paix et
connaissant sa femme, promit d'être i^irconspect.
QuanI à Henriette, elle prit la seconde précaulion de
156 SÉBASTIEN GOUVÈS
réprimander sévèrement Glorinde pour son éternel
bavardage, car elle craignait les sapes d'Anatole, subtil
espion des deux pouvoirs. •
Ephraïm Mercier, appelé dans le Midi par un
confrère, apprit à son retour et grâce à Anatole (Glo-
rinde était incorrigible) les visites successives de
Marianne et de Gouvèsà l'hôtel delà rue Saint-Honoré.
Il entra dans une de ces fureurs froides qui lui étaient
habituelles. Expert en ruses scélérates, il supposait
aux actes les plus simples des mobiles compliqués. En
outre, le silence de Yalère, ses regards impénétrables,
sa dangereuse jalousie, renseignée sur les événements;
d'autrefois, l'affolaient : « 11 n'a donc pas reçu la
lettre! » répétait-il, rôdant comme un loup à travers
son cabinet, renversant des bibelots et des piles de
livres. 11 avait, quelque temps auparavant, prévenu
le politicien, sous le couvert de l'anonymat, du danger
que, par l'influence de Paul Gouvès, courait son
honneur conjugal. Tout à coup il réfléchit que cet
avertissement avait pu motiver l'entrevue du mari
et du vieux savant. Sa glace lui renvoya un sourire :
(( Il faudra que je récidive. Ge cher Degraize n'est pas
là pour rien. » Le policier servait ses rancunes. Il le
tenait, comme tant d'autres, par la connaissance de
secrets honteux, car la théorie de cet anarchiste
mori^il était que la vie de tout homme renferme un
LES POCHES DES HUMBLES 157
cadavre qu'il s'agit de déterrer. Son art lui fournis-
sait un merveilleux prétexte à s'introduire dans les
alcôves, sonder les consciences, violer le cœur débile
des névrosées. Se méfiant de sa mémoire, il prenait
des noies sur un petit cahier soigneusement enfermé
dans son coffre-fort. Qui eût pu consulter ce mémo-
randum des vices et des stupres contemporains
eût été épouvanté et émerveillé à la fois par la vigou-
reuse netteté de ces « observations » d'un nouveau
genre, le trait cruel, la iinesse psychologique. S'il fai-
sait preuve, quant à la technique médicale, d'une
ignorance qui amusait ses collègues sérieux, ce Juif
avait l'expérience profonde du milieu social où il évo-
luait. Il connaissait chacun de ses clients, comme
Napoléon ses généraux; il savait jusqu'où Ton pouvait
aller : les ressources de celle-ci, les inQuences de
celui-là et il goûtait une sorte de volupté à constater
runiverselle pourriture, ce qu'il appelait entre intimés
la (' gangrène » de l'époque.
La préoccupation venant de Yalère n'était pas la
seule. Il sonna Anatole. La face plate apparut.
— Maître Guilon n'a pas montré son museau pen-
dant mon absence?
— Non, monsieur.
— C'est bien, va-t'en.
Le petit drôle lui avait promis de se procurer les
papiers secrets de Gouvès, ceux qu'il enfermait à
u
158 SÉBASTIEN GOCVÈS
double tour dans son tiroir. Yingt-quatre heures suf
firaient pour en prendre copie. Mercier se flattait
ensuite de jouer facilement le tour au vieux.
— Je lui persuaderai que ces idées viennent de
moi, ont pris naissance dans nos conversations,
qu'elles résultent des notes de laboratoire dont je fais
le relevé depuis cinq ans. S'il n'est pas convaincu, eh
bien, ma foi tant pis, il se fâchera. Qui donc hésiterait
entre la parole d'Ephraïm Mercier et celle d'un
modeste praticien de Lunel? Et puis jamais il n'osera
entrer en lutte ouverte. J'ai pour iijoi toute la Fa-
culté... et ses appointements. Je le fais vivre.
Il n'exagérait pas. L'influence dissolvante de
Vabrant, son âme damnée, maître de l'avancement
professoral et des nominations d'agrégé par ses accoin-
tances ministérielles, cette action efficace et politique
rejoignait, soutenait son occulte pouvoir de telle
sorte que nul, petit ou grand, ne se fût avisé de bron
cher. Les places s'obtenaient, non au concours
comme le proclamaient les apparences et des simu-
lacres d'examen, mais à la suite d'intrigues innom-
brables et malpropres, qui toutes gravitaient autour
de ces deux personnages.
Vabrant et Mercier. On ne prononçait leurs noms
qu'en tremblant. Bien que la science de ces pontifes
fût douteuse, il était admis que toute thèse, toute
brochure devait se placer sous leur auguste patro-
LES POCHES DES HUMBLES 1511
nage, s'inspirer de leurs théories, lesquelles n'étaient,
la plupart du temps, que des affirmations hasar-
deuses. Vabrant connaissait son personnel, comme
Mercier la société. Il fermait les yeux sur les exac-
tions, les faveurs, les passe-droits, dont il donnait
l'exemple. Il tenait la liste exacte des scandales qu'il
étouffait journellement, car la conscience profession-
nelle avait subi de rudes atteintes, des opérations
illicites, des ovariotomies rémunératrices, des dicho-
tomies, de toutes ces fraudes à demi tolérées qui
frisent la police correctionnelle. Il n'exigeait de ses
subalternes que de la souplesse et de l'obéissance. Les
quelques rares indépendants travaillaient dans leur
coin, à Tabri des contacts déshonorants, et ne se
souciaient point de combattre un état de choses dont
la majorité avait pris son parti.
De là résultait une baisse notable de la science
médicale et chirurgicale française, un oubli même
des temps héroïques dont se félicitaient les étrangers.
La situation de Sébastien Gouvès, forcé de gagner
son pain entre les griffes d'un Mercier, était celle de
beaucoup de travailleurs du plus haut mérite, mais
qu'étouffait l'avilissant régime de la Faculté, puisqu'il
était convenu qu'aucun clfort original ne pouvait
venir d'un « irrégulier », que seule l'estampille d'un
litre et d'un emploi universitaire donnait droit à la
fortune, au succès et au génie. On citait des prati-
160 SÉBASTIEN GOUVÈS
ciens de province, demeurés obscurs malgré leurs
découvertes. Le mérite de celles-ci, sans qu'on sût par
quel sortilège, se trouvait attribué à leurs collègues
de Paris. Là comme partout fonctionnait, avec ses
effets désastreux, le révoltant système de la centrali-
sation à outrance. Et les tyrans adroits comme Mercier
en bénéficiaient.
Or un grand congrès international de médecine et
de chirurgie devait se tenir à Paris dans les premiers
jours de septembre et stimulait les ambitions. Mer-
cier se promettait bien de présenter, comme venant
de lui, les trouvailles de a son obligé » à l'admiration
de ses collègues. Mais il avait compté sans la méfiance
obstinée de Gouvès, son entêtement à ne pas livrer ses
travaux véritables. Il ne communiquait hebdomadai-
rement à a son patron » que les résultats de la besogne
quotidienne, analyses et observations de peu d'impor-
tance, qui ne pouvaient faire l'objet d'une communi-
cation glorieuse. Mercier avait quarante-sept ans. En
dépit d'une exploitation effrénée de ses élèves et col-
lègues plus humbles, il n'avait pas encore attaché
son noni à une de ces découvertes retentissantes
qui ouvrent les portes du Panthéon national. 11
avait la fortune, les femmes, le luxe et le pouvoir.
Comme tous les ambitieux, il voulait davantage. Le
secret mépris dont il se sentait environné l'irritait.
Quelle joie de fermer la bouche aux détracteurs.
LES POCHES DES HUMBLES 161
d'imposer le respect, de dominer vraiment, non un
peuple de trembleurs, mais les esprits libres, les irré-
ductibles! Il n'en dormait plus. Son avarice, en outre,
regrettait les sacrifices inutiles : ce S'imagine-t-il que
je l'entretiendrai longtemps à ne rien faire! » Tel
était le cri de sa déception quand Gouvès le quittait,
son rapport achevé, sourd à toutes les insinuations
et allusions.
11 en arrivait à prendre en haine ce visage robuste,
ces lèvres ironiques, fermées sur leur secret, cette
voix chaude et timbrée qui développait les argu-
ments avec bonhomie. Quand il avait su, par ses
espions, que Marianne fréquentait Henriette Yalère,
ii avait eu de la joie à se dire que la honte menaçait
ces cheveux blancs, cette conscience intrépide. Ensuite
les conséquences de celte amitié l'elTrayèreût pour
son ambition et il résolut de la briser.
Tel était Tétat menaçant des circonstances quand
Henriette Valère, cédant aux instances de son amant,
consentit à réaliser sa promesse d'une journée passée
tout entière à la campagne avec lui.
Elle partit de bonne heure, sans presque se cacher,
usant pour se rendre hbrc d'une fable quelconque.
Jamais son mari ne lui faisait la moindre observation.
Ils se retrouvèrent h la gare de Lyon dans un compar-
u.
Ifi2 SÉBASTIEN GOUVÈS ^
limenl de première classe. Le hasard ies favorisa. Ils
restèrent seuls.
Paul était plus mélancolique encore que de cou-
tume. Deux jours seulement le séparaient du départ.
Que d'événements pendant ce congé obtenu d'abord
pour accompagner son père à Paris! Tandis que la
campagne, brûlée par le soleil, fuyait sous ses yeux
distraits, il se remémorait les moindres épisodes de
son amour, la rencontre, les balbutiements, les
aveux, les inquiétudes et la lourde tristesse. 11 en
oubliait la présence de celle qui l'avait ainsi boule-
versé. Elle se rappela par une douce pression de la
main sur l'épaule.
— A quoi penses-tu... pour nos derniers mo-
ments ?
Il se retourna, la vit: jeune et charmante, en toilette
claire, elle n'avait pas son habituelle dureté. Sa voix
même était différente. Sans doute, elle voulait le
laisser sur une impression heureuse. Il lui en fut
reconnaissant.
Serrés l'un contre l'autre, comme si le danger
flottait autour d'eux, associant la vitesse qui les entraî-
nait à celle des jours et de leur passion, ils s'éton-
naient eux-mêmes par leurs propos graves et tendres,
la défaite de leur double rancune.
— L'aimerais-je? songeait Henriette.
— L'aurais-je vaincue? songeait Paul.
LES PUGUES DES HUMBLES 163
Tout à coup elle tressaillit. Elle venait de com-
prendre. Ce qu'elle prenait pour un renouveau,
c'était rillusion de Marianne, venue par un étrange
chemin, la douceur de cette joue d'adolescent contre
sa joue, une analogie dans la voix, un même parfum
dont il avait volé quelques gouttes à sa sœur. Elle eut
peur un moment qu'il ne la devinât, tant est subtil le
tlair des amoureux ; puis, rassurée, elle jouit de son
erreur.
ils arrivèrent à Fontainebleau. Avant de partir pour
la forêt, elle désira prendre une tasse de thé. L'hôtel
leur plut. Gomme s'ils devaient s'installer, ils deman-
dèrent à visiter les chambres. L'une, haute et vaste,
donnait sur Tescalier des Gardes, somptueuse archi-
tecture que dorait la lumière.
— Que l'on serait bien ici! soupira Paul.
Elle comprit son désir. Quelques instants après,
dans les bras l'un de l'autre, ils oubliaient le monde.
A un moment il pleura, désolé de perdre une telle
maîtresse, quand elle se révélait à lui telle qu'il l'avait
souhaitée dans ses songes.
, Elle lui parlait des siens, de ses projets, de la pein-
ture et peu à peu, par une pente insensible, l'amenait
à l'avenir de sa sa^ur.
— Père désire tant qu'elle se marie î
— Pourquoi? dit brusquement Henriette. N'est-elle
pas heureuse étant libre! Que ferait-elle d'un Coqui-
164 SÉBASTIEN GOUVÈS
let ou d'un petit miisicard comme votre voisin, ce
Berthet?
Puis, avec une perfidie souriaote et caressant
ses beaux bras nus :
— Ne crois-tu pas que, si elle voulait, elle serait
une des reines de Paris ?
Paul devint pâle, mit ses doigts sur les lèvres
ardentes.
— Tais-toi. Ne deviens pas méchante.
— Enfant î Marianne est une doîninatrice. Il suffit
de la regarder. T'irnagines-tu qu'elle habitera toujours
la petite chambre de la rue Lhomond? Son lit est trop
étroit.
Elle s'acharnait à cette idée, pour se blesser elle-
même, car elle portait à la jeune fille une affec-
tion étrange, exclusive et jalouse, qu'elle s'efforçait de
dissimuler, la sachant fière et ennemie du vice. Elle
fut sur le point de prononcer le nom de Gaudulle; sans
être tout à fait renseignée, elle avait surpris bien des
choses, mais elle se contint : Theure n'était pas venue.
Après le déjeuner, ils partirent dans la foiêt. La
fraîcheur des arbres leur parut délicieuse. Ils descen-
dirent de voiture, suivirent une petite sente qui les
menait à un étang. Sur la surface unie le soleil
réverbérait, sauf à un endroit qu'ombrageait un
tremble. Ils s'assirent là, silencieux devant la légère
vie des eaux et le ballet des libellules.
LES POCHES DES HUMBLES 165
— Resteras-tu mienne, murmura Paul, lorsque je
ne serai plus là? Si tu m'oublies, tu sais que j'en
mourrai.
Elle haussa les épaules. Pourtant, il disait vrai.
Sentimental et faible, il s'était attaché à cette femme
par des liens invincibles. Elle le tenait par la dureté,
l'influence occulte d'un vouloir perpétuellement
tendu. Il chérissait en elle le maître de sa destinée
qu'elle eût pu devenir. Et cette fascination s'exerçait
dans les minutes les plus frivoles, comme maintenant
qu'ils suivaient le vol des insectes ou les moires fugi-
tives de Ponde. Rigide, les yeux mi-clos, son profil
encadré de feuillage, elle portait le profond mystère
de la nature et de la femme avec une grâce un peu
hautaine. Sur son bras robuste il la courba soudain
et but Peau vivante de ses lèvres...
Le résultat de celte escapade fut que Paul rentra à
Ciermont l'àme déchirée et reprit le collier militaire
en somnambule. Par malheur, la fréquentation de
Robert, d'Avan et de Coquilet avait déposé, dans son
àme, des germes de révolte qui devaient se développer.
Le départ de Paul pour le régiment fit plus triste
encore l'humble logis de la rue Lhomond. Sébastien
Gouvès était tout absorbé par ses travaux, irrité,
fatigué par la lutte sourde qu'il poursuivait contre les
U)6 SÉBASTIEN GOL'VÈS
exigences, la curiosité de Mercier et l'espionnage de
Guilon. Jl avait beau envoyer le jeune homme en
courses, organiser seul ses expériences, enfermer à
clef ses papiers, il se méfiait de ces yeux faux, de cette
hypocrisie manifeste, de ces longues mains pâles et
fureteuses. L'autre, fort intelligent et talonné par Ana-
tole, n'attendait qu'une occasion propice pour saisir la
serviette du vieux, le trésor ardemment convoité.
Mais il fallait jouer serré, car le méridional quittait
son laboratoire après tout le monde et mettait en par-
tant la clef dans sa poche. Chaque semaine. Mercier
questionnait le jeune coquin avec plus d'âpreté. Il
n'en tirait, sur les réels travaux en train, que des
réponses vagues et inutilisables, et cependant il savait
à n'en pas douter, par mille indices, dont le moindre
n'était pas la distraction de Gouvès, que celui-ci
préparait quelque chose de décisif.
Le malheur voulut que le père Ensade fût pris d'un
catarrhe obstiné qui le contraignit à garder la maison.
Bien qu'il fût soupd; têtu et rageur, maladroit, Gouvès
r utilisait pour les commissions délicates, les achats
spéciaux, les minutieuses besognes qui eussent pu
donner réveil. Il lui fallut renoncer à cet auxiliaire, à
cette surveillance constante. Dans le même temps,
Ourlac reçut, de ses magasins de nouveautés, de fortes
commandes d'images et ne put plus venir que rare-
ment au Jardin des Plantes. Cette absence fut sen-
LES POCHES DES UlMBLES 167
sible au savant. D'une extrême loyauté et d'une fran-
chise souvent brutale, il se désolait de la singulière et
comique situation de cachottier qui lui était faite.
Sa conscience, d'ailleurs, ne lui reprochait rien. Le
contrat passé avec Mercier spécifiait formellement
une absolue liberté d'allures, la besogne spéciale à la
clinique une fois terminée, et celle-ci ne lui prenait
que deux heures le matin.
Il remplissait cette fonction avec une stricte exacti-
tude, et son « bienfaiteur d, quelque désir qu'il en
eût, ne pouvait lui faire aucun reproche. Le méri-
dional arrivait ainsi à un état d'énervement perpé-
tuel, dont les contre-coups se faisaient sentir chez
lui. Pour un rien, il rabrouait Moumette, son beau-
père ou sa femme. Seule, Marianne était épargnée.
A plusieurs reprises, il parla de donner sa démission.
Chaque fois, il fut arrêté au seuil de cette détermi-
nation par la perspective de la misère, car les dix
mille francs de Mercier formaient le plus clair de son
revenu. Il eût fallu reprendre le collier de la clien-
tèle et dans des conditions détestables, à Paris, où il
n'avait jamais exercé, sans relations, car il était sau-
vage et ne flattait personne, sans protecteurs, car
Mercier, furieux de cette défection, l'abandonnerait
sûrement. Privé d'appui, d'argent, de laboratoire,
il devrait renoncer à ces magnifiques espérances, dont
la réalisation devenait si proche !
108 SÉBASTIEN GOUVÈS
Il lui arrivait, en ses mauvaises heures, de rei^ret-
ter Montpellier. Surtout quand, à ses soucis scien-
tifiques, se joignaient ceux que lui donnaient les
allures nouvelles de Marianne, son indépendance af-
fichée, ses absences. Timide devant la vie, espérant
toujours que le destin arrangerait les choses sans qu'il
s'en mêlât, il ne pouvait se résoudre, malgré les
instances de sa femme, à sermonner sévèrement la
jeune fille, il connaissait cette nature prime-sautière,
indomptable. Il se connaissait lui-même, rancunier
et violent. Il ne voulait, à aucun prix, effleurer, ip.ême
par un reproche mérité, une affection sublime, une
tendresse de tous les instants, qui le consolait de ses
déboires, faisait son seul refuge efficace. Lorsque,
rentrant le soir, il la trouvait belle et active, s'occu-
pant de la maison comme par le passé, lisant des
vers, cousant ou chantant au piano, lorsque, dans un
accès de passion filiale, elle se suspendait à son cou,
avec une chaleur d'amoureuse qui lui mettait les
larmes aux yeux, lorsque, de sa voix émouvante, elle
se faisait douce et câline, lui rappelait ses petits sou-
venirs d'enfance, dont elle tenait le répertoire complet,
ou, dans ses abattements, le relevait d'un « Courage,
vieux père », que suivait aussitôt une sonate de
Beethoven, l'exécution d'un morceau préféré, lorsque
enfin, adroite et merveilleuse d'entrain, elle ranimait
par sa gaieté la demeure noire et maussade, taquinant
LES POCHES DES HL'MBLES 169
iMouiïiette, son amie Jeanne Roumine qui venait la
voir quelquefois, lorsqu'elle enserrait tous les cœurs
dans un irrésistible réseau de jeunesse, il se sentait
complètement désarmé.
— Mademoiselle se tourmente, madame, répétait
Moumette en hochant sa tête paysanne.
— Que voulez-vous, ma pauvre Moumette? répon-
dait Julie Gouvès avec un soupir. Je n'ai sur elle au-
cune influence, vous le savez bien, et, malgré tout ce
que je pourrai dire, monsieur ne se résoudra jamais
à la réprimander.
En outre du réconfort qui lui venait de sa grande
chérie, le savant avait de bonnes heures quand, débar-
rassé de Guilon, le cerveau clair, Timagination enfié-
vrée, il voyait s'ouvrir devant lui les immenses per-
spectives de la découverte .Ce problème de la pesanteur y
considérée comme une énergie autonome s'appliquant
à toute la nature, était fertile en conséquences
imprévues, en étonnantes déductions anatomiques
et physiologiques. Peu à peu, par une investigation
lente et mesurée, écartant les broussailles, franchis-
sant les marais, il entrait dans cette mystérieuse
Afrique avec un continuel battement de cœur, un
émoi de tout son être, tel qu'un croyant saisi par le
miracle, dont sa foi lui prolonge la beauté. El il se
sentait riche, fécond, insurmontable. Ses idées s'en-
courageaient, s'appelaient de tous les coins de sa
170 SÉBASTIEN GOUVES
mémoire et de son immense érudition. En même temps
qu'il creusait la question du langage articulé, connexe
à celle de la tendance au vertical, du redressement du
torse, de la libération des membres antérieurs, ana-
logue à celle de la tige, qui rendit le geste et la
parole possibles, suscita les innombrables ressources
humaines, en même temps qu'il menait une formi-
dable enquête sur le système musculaire et nerveux
et les localisations cérébrales, il revisait la théorie de
la fièvre, atteignait des conclusions nouvelles, qui
bouleversaient les dogmes régnants, promettaient
une moisson admirable. Par cette griserie, il devenait
Dieu. Elle disparaissait, la pièce étroite, la tabb^
encombrée d'instruments. Elles disparaissaient, les
inqui udes, les préoccupations, les clameurs irri-
tante de la servitude et de la pauvreté.
Lt lumière seule demeurait vivante, chaude et
dorée, des matinées estivales, qui faisait étinceler les
vitres, le microscope et le tourbillon d'images inté-
rieures qu'il guidait intrépidement à la bataille. Sou-
vent il tremblait des pieds à la tête par la crainte
que la gloire, cet autre soleil, ne lui échappât, en
rayons rapides et fugitifs, n'allât éclairer une autre
tête pensive, courbée sur des recherches semblables.
Aces moments de susceptibilité morale, il flairait la
mort debout derrière lui, le talonnant : c Je te pren-
drai bientôt. Travaille, travaille!... Si tu veux aboutir.
LES POCHES DES HUMBLES 171
encore un délai, soit! Mais profite des instants trop
courts, travaille, travaille!... Le reste est vain. Sois
égoïste, abandonne les soucis intimes. Si tu veux
laisser aux liens, cà ta Marianne, un patrimoine d'hon-
neur et de fortune, travaille, travaille ' . .. Reste là, mon
bonhomme, attentif et vibrant, tandis que je vais
sabrer d'autres vies laborieuses, continuer mes coupes
éternelles. Adieu, je reviendrai. Travaille. »
Parfois, en pleine effervescence, en plein délire de
la recherche, Guilon entrait, Gouvès eût volontiers
gitlé sa face narquoise et toujours étonnée. Ou bien
c'était Robert, ou Coquilet, ou Roumine. On lui par-
lait de choses indifférentes : de la liberté, de la jus-
tice, de la Révolution prochaine, de Lupit qui se réta-
blissait peu à peu, de l'amitié de Jeanne pour Ma anne,
de la reconnaissance d'Audiffret. 11 devait . nler-
rompre, écouter, furieux du bavardage, craigUu it de
perdre ainsi quelque piste merveilleuse, à tout jamais
enfouie dans les profondeurs de l'oubli ou de sa dan-
gereuse distraction. Ce supplice durait peu. On se
rendait compte du dérangement, on s'excusait. Guilon
lui-même passait dans la pièce voisine, et ces courtes
évocations de l'existence maussade disparaissaient
à leur tour, entraînées par la fougue du robuste cer-
veau, l'acharnement à la poursuite du vrai.
Rentrant chez lui, les poches pleines de notes, la
tête encombrée, il s'arrêtait sur les quais, regardait
17-2 SÉBASTIEN GOLVÈS
reau courir ou le travail des mariniers. C'était, dans
tous ses nerfs, une détente délicieuse.
Et il arrivait que, dans son sommeil, la solution
désirée apparût, la formule juste resplendît, ainsi
qu'une fleur soudaine greffée sur le pavot des rêves.
Une fois par semaine, le samedi soir, les amis de la
maison se réunissaient : Ourlac, Berthet, arrné de son
violon, Coquilet, Robert, Audiffret,lesRoumine, Avan
lui-même. Celui-ci exaltait Gouvès par un enthousiasme
artistique proche du sien, la guerre qu'il faisait aux
préjugés d'une voix tonitruante. La contradiction
déchaînait chez lui de véritables ouragans lyriques. 11
secouait son adversaire par les épaules, le brutalisant
à coup d'idées qu'il opposait aux siennes, vociféra-
leur et magnifique.
Marianne Técoutait avec bonheur, car il la distrayait
de sa tristesse. Elle aimait surtout que le vieux Rou-
mine sortit comme un dieu du nuage de fumée où il
s'engourdissait volontiers et, sa pipe à la main, avec
des gestes lents, d'une voix grave, défendît la cause de
l'Isolé, les droits imprescriptibles de l'individu. Cette
négation de tous les préjugés qui mènent la société
contemporaine, cette apologie de la décision person-
nelle et hardie, ces attaques contre le mariage tel qu'il
est institué, l'esclavage féminin, l'autorité conjugale,
LES POCHES DES HUMBLES 173
lui semblaient excuser non seulement sa propre
conduite, mais aussi ses intentions. Elle stimulait la
verve du vieillard, lui opposait des arguments nou-
veaux. Alors il se montait, se dressait, paraissait plus
haut, plus robuste, et le bras tendu, avec des accents
caverneux, foudroyait ses contradicteurs. Derrière
la porte entrebâillée, Moumette, M"" Constans, la
concierge et le neveu de celle-ci, grand jeune homme
pâle, nommé Arsène, écoutaient, émerveillés, ces
torrents d'éloquence révolutionnaire, qui se brisaient
contre les murs et le plafond de la petite pièce,
faisaient résonner les touches du piano, les verres,
la carafe à bière. L'admirable et soyeux angora du
vieux Roumine, Belzébuth, qui ne le quittait jamais,
qu'il chérissait à l'égal de sa fille, gonflait alors le
dos et hérissait le poil comme s'il participiit aux
fureurs de son maître. Celui-ci soudain s'apaisait. Tel
le soleil après l'orage, un bon sourire illuminait sa
lace de patriarche. Seuls, les cheveux blancs hérissés
rappelaient encore la tempête.
Par une contradiction singulière, Gou\ es, audacieux
dans le domaine scientifique et grand briseur de pré-
jugés médicaux, Gouvès, qui ne connaissait point
d'obstacles quand il entrevoyait la vérité et marchait
à elle d'un pas intrépide, Gouvès était timoré quant
aux questions sociales, traditionnel, ennemi du dés-
ordre. Dans cet esprit, il s'était fait l'adepte du féli-
15.
174 SÉBASTIEN GOUVÈS
brige. Il vénérait Mistral comme un dieu et entrete-
nait avec Mariéton une correspondance. Gela tenait
sans doute à son éducation, aux douces légendes reli-
gieuses qui avaient bercé son enfance, à sa conception
romaine de Fautorité. Aussi subissail-il impatiem-
ment les théories subversives de Roumine, du
sculpteur et des jeunes gens qui approuvaient leur
maître avec violence, renchérissaient sur les outrages
au vieux monde, à a cet organisme pourri ».
Lorsque la colère le prenait, Gouvès recouvrait un
rxcent méridional terrible, qu'il éteignait pour l'ordi-
naire delà vie, mais qui, en ces minutes tempétueuses,
menaçait de briser les vitres. Et ses gestes renforçaient
les arguments qu'il modelait, pétrissait, déUmitait
dans l'air avec des mains d'une finesse robuste, dont
les poils 1 oux brillaient sous la Jampe.
M™' Gouvès, très religieuse, écoutait patiemment
toutes ces (( insanités », comme elle disait le soir à
Moumette, quand, les habitués dehors, on rangeait les
verres et les meubles. Rien n'ébranlait sa foi tran-
quille. Elle ne prenait point part à la discussion, ne
quitlail la tapisserie ouïe crochet nécessaires à sa per-
pétuelle activité que pour aider les jeunes tilles à servir
la bière et le thé, ou bien calmer par la musique les
nerfs surexcités des batailleurs. Souvent Rerthet
l'accompagnait sur le violon qu'il tirait d'un étui noir,
siège favori de Belzébulh. Le « voisin », comme l'ap-
LES POCHES DES HUMBLES 175
pelait Gouvès, restait silencieux, mais la passion luisait
dans ses regards dirigés vers celui qui parlait ; l'in-
dignation ou la joie se succédaient sur son maigre
visage. On disait de lui des choses étonnantes. Il man-
geait peu, ne buvait que de Feau, ne recevait per-
sonne. Quand M™' Constans lui apportait sa côtelette,
elle le trouvait à son piano ou couvrant de notes son
papier; il ne relevait même pas là tête, et le merm
dont il la congédiait était quelquefois fredonné.
Amant de la gloire, lui aussi, il économisait pour
la débauche d'une soirée à l'Opéra, lorsque Wagner
ou Mozart étaient sur l'affiche. Tout en haut parmi
le petit peuple, sous les cintres brûlants où la
chaleur de la salle s'accumule, il s'enthousiasmait à
son aise. Les sonorités de l'orchestre montaient à lui
avec un grand espoir : a Un jour, tu égaleras ces
maîtres. » 11 lui semblait que son avenir fût en
puissance dans la fureur lyrique, dans l'extase où il
se plongeait, indifférent au militaire qui rigolait
près de sa payse. Chaste et modeste en ses propos,
il n'en subissait pas moins des tempêtes de concu-
piscence qui s'abattaient sur lui soudain et que,
malgré ses efforts, il ne pouvait transformer en
musique. Les cantatrices belles et célèbres étaient
ses déesses. Il les supposait jouant son opéra, écou-
tant ses conseils, et il tressaillait d'aise.
Mais bientôt ces idées brillantes le ramenaient à
176 SÉBASTIEN GOLTÈS
Marianne qu'il aimait, depuis le premier jour qu'il
l'avait vue, d'un amour discret et fort.
Le pauvre Coquilet, très ardent lui aussi et tout
absorbé dans la contemplation de la jeune fille qui
bouleversait sa vie tranquille et laborieuse, « l'infor-
tuné » Coquilet, comme on disait rue Lbomond, avait
bien deviné la passion de Berthet, le jeûneur sonore,
mais celle-ci ne l'effrayait pas. N'était-il pas encore
plus indifférent que lui-même à la merveilleuse créa-
ture dont le visage blanc et mat éclairait la pénombre,
exbaussait les causeries, les discussions, même les
silences? Étrange pouvoir de la beauté, qui crée son
atmosphère, impose son harmonie : « Depuis qu'elle
obsède ma pensée, écrivait Coquilet^à Robert, je suis
supérieur à moi-même. Tout me devient facile et
joyeux. Je sais qu'elle ne sera point mienne. Cepen-
dant elle gouverne mes actes, ainsi qu'une sauvegarde
constante. »
L'étudiant ne se doutait guère du supplice que cette
correspondance et ces aveux imposaient à son
ami...
Maintes fois l'anarchiste avait été sur le point de
lui crier : a Tais-toi donc, imbécile, je l'aime aussi ! x>
Il s'était maintenu devant Tinulilité de cette confi-
dence. Mais plus il combaltait cette passion, plus elle
se faisait tenace et rusée; devenu par elle plus subtil,
il sentait gronder et fermenter en lui les puissances
J
LES POCHES DES HUMBLES 177
mauvaises : la jalousie, l'amertume, l'envie. Jusqu'à
ce jour il avait été l'ami modèle, capable de mourir
pour son ami, stoïquement, dans un sourire. La
supériorité intellectuelle de Coquilet lui était douce.
Quand un problème l'embarrassait, qu'il ne réussissait
point à percer les brumes de tel aphorisme philoso-
phique, il allait trouver l'étudiant, et les explications
de celui-ci, toujours claires et complètes, lui ren-
daient le courage et l'espoir de « comprendre ;) bien-
tôt par lui-même, d'égaler les bourgeois orgueilleux.
Depuis que Marianne était entrée dans son cœur,
l'amour de Louisette lui était à charge. Elle l'agaçait,
cette petite Lupit, avec ses tendres yeux, ses soupirs,
ses allusions perpétuelles. Il voulait la fuir, mais le
destin la mettait sans cesse sur son passage, silhouette
tendre et résignée, maigre remords aux doigts pi-
quetés par l'aiguille.
A ces soirées du samedi, son infériorité d'éducation
et de culture lui devenait particulièrement cuisante.
Roumine, Ourlac, Gouvès, Coquilet parlaient de tout
avec assurance , ^ enchaînaient des raisonnements
sagaces, citaient des preuveset des textes. Il n'était pas
jusqu'à Audiffret, mécanicien de son état, mais grand
lecteur de revues, comme la plupart des anarchistes,
qui ne se mêlât à la discussion, apportant parfois une
vue personnelle, une parole sincère, que la docte
assemblée récompensait d'une approbation. Il fallait
ITS SÉBASTIEN GOl'VÈS
voir alors Jeanne Roumine, fière de celui qu'elle
aimait, se rapprochant de lui par cet instinct qui livre
impudemment la femme au vainqueur. Ils échan-
geaient un regard d'orgueil où se rafraîchirait la
volupté ; ils se prenaient la main. Dans les premiers
temps, ces manifestations d'un amour illicite gênaient
singulièrement M""' Gouvès, élevée en un milieu
bourgeois et prude. Peu à peu elle s'était faite à ce
qu'elle croyait un usage parisien, l'acceptation d'étals
irréguliers. Quant à Gouvès, il n'aimait guère cette
facilité de mœurs, mais il cédait à Marianne, idole de
.leanne Roumine, flattée par le culte que celle-ci lui
vouait depuis la libération d'Audiffrel.
Il se trouvait ainsi que la jeune fille était l'âme
bénie de cette demeure, à laquelle tous sacrifiaient.
Ourlac lui-même se défendait mal du sentiment ridi-
cule et touchant qu'il combattait, s'objectant sa vieil-
lesse, sa calvitie, sa longue amitié avec Gouvès, qui
lui interdisait même une pensée de ce genre. Il se
surprenait devant sa petite glace rue de Ponthieu, ar-
rangeant les plis d'une cravate illusoire, fanée, déteinte
par un trop long usage : a Vieil imbécile ! » murmu-
rait-il avec dépit. Mais il n'en apportait pas moins à
sa tenue un soin particulier, et il attendait impatiem-
ment le samedi, cette soirée d'où il revenait gaillard,
transformé, chantant sous les étoiles les noëls pro-
vençaux que M""' Gouvès avait joués tout à l'heure au
LES POCHES DES HUMBLES 179
piano, que c( la Merveille » interprétait d'une voix
émouvante. « A quoi ça te mènera-t-il, imbécile? »
continuait le brave homme en un de ces colloques
familiers à ceux de son pays. Le fleuve lui semblait
plus large, le ciel plus beau, la ville plus solen-
nelle.
Aussi sa colère fut-elle grande, et suivie d'une sorte
de désespoir, le jour où pourla première fois il entendit
faire une allusion directe aux libres allures de
Marianne. Ceci se passait chez des commerçants riches,
qu'il connaissait de longue date, chez qui il avait
toujours son couvert et sa chambre, tant sa bonne
humeur était précieuse et déridait les plus moroses.
Quelqu'un, avec malice, cita le nom de GauduUe de
Lauminois.
Ce furent des sourires, des chuchotements. Ourlac
flaira quelque horrible mystère. Il chercha à se ren-
seigner, mais on se méfiait. La conversation prit un
autre tour. Il résolut de surveiller Marianne. Il remar-
qua vite cette métamorphose lente qui inquiétait tant
M"'* Gouvès.
Moumette se chargea de l'édifier.
— Ah! monsieur Eusèbe, ce vilain Paris, comme
il me l'a changée, ma petite! Elle n'est plus la môme ;
tout le temps dehors. Oh ! cette Valère, je la
déteste...
Le peintre n'ignorait point la réputation de la
180 SÉBASTIEN GOUVÈS
redoutable Henriette. Sa tristesse s'accrut de ces
révélations. Il essaya d'avertir Gouvès, qui n'eut pas
l'air de comprendre. Paul était absent, trop faible
d'ailleurs pour agir de façon efficace. Marianne elle-
même, dès les premières attaques, se mit sur la dé-
fensive et renvoya très adroitement le pauvre Zebio à
ses images, de sorte que, refrénant sa douleur, il se
tint coi désormais et attendit les événements, non sans
angoisse; mais 'chaque samedi, attentivement, il
guettait Marianne, ces nuances sentimentales et phy-
siques imperceptibles, souvent révélatrices. C'est
ainsi qu'il distingua le changement de sa voix,
moins douce, presque angoissée, lorsqu'elle parlait
d'elle-même et de son avenir, du célibat qui lui était
réservé :
— Je ne veux pas épouser un homme riche que
je n'aimerais pas. Et je ne veux pas non plus de la
misère.
Parlant ainsi, [elle 'regardait Coquilet. Le pauvre
étudiant comprenait à merveille. Mais ce qui le
déroutait, c'était, à certains jours, une tendresse
soudaine, un abandon complet de la même chan-
geante créature qui lui fermait la veille toute espé-
rance. Où était donc la vérité? Il vivait ainsi dans des
alternatives parallèles à celles de Marianne, et il ne
pouvait se douter du combat quotidien qui se livrait
en elle.
LES POCHES DES HUMBLES 181
Une fois, plus ardent que de coutume et la sentant
vibrante, il profita d'une discussion générale, l'en-
traîna dans le minuscule jardin qui fermait l'appar-
tement. C'était une nuit de lune claire et douce. Les
toits des maisons voisines brillaient ainsi que de la
gelée, et l'armée innombrable des cheminées dressait
vers le ciel ses canons lisses. Des cris d'enfants
rayaient l'espace, pareils à des cris d'hirondelle.
— Par mon amour, soyez sincère. Dois-je aban-
donner tout espoir? Si vous saviez combien je vous
adore !
Il serrait, près du coude, le bras souple et tiède.
Elle se dégagea, lui prit la main dans ses doigts glacés.
— Demeurez mon ami, mon pauvre Jérôme. Ne
cherchez pas autre chose. C'est, croyez-le, la meil-
leure part î
Il remarqua, avec surprise, ses yeux gonflés de
larmes brillantes et le battement ému de ses
narines.
— Que se passe-t-il ? Avez-vous du chagrin ? Puis-je
vous venir en aide ?
— Merci. Vous êtes bon et généreux. Non, je n'ai
point de secret que celui que nous traînons tous quant
au destin qui nous attend. Ah, la vie me paraît bien
sombre.
Il souffrait, le brave garçon, de manquer d'élo-
quence, de ne jamais prononcer les paroles qu'il
IG
18-2 SÉBASTIEN GOLVÈS
combinait dans la solitude et qui eussent été irrésis-
tibles. Il eut pourtant l'audace de continuer :
— Je ne suis pas riche, c'est vrai, et je ne puis
vous donner le luxe. Mais je travaille beaucoup. La
clientèle commence. Mes maîtres affirment que je
réussirai vite. C'est une chance à courir. Je vous pro-
mets toujours un compagnon fidèle et passionnément
dévoué, ô ma chère, chère Marianne!
Celle qu'il implorait secoua mélancoliquement la
tête, comme si elle regrettait quelque chose, et son
cher visage, par le mouvement, passait de l'ombre à
la lueur lunaire ; ses yeux impénétrables semblaient
deux phares à feux changeants, éteints, puis rallumés.
Il entendait son cœur battre dans sa poitrine. 11 eùl
voulu la prendre, l'emporter, hautaine et nue, par la
nuit complice, l'arracher aux périls qu'attirait sa
beauté. 11 murmura, avec une conviction tra-
gique :
— C'est notre destinée tout entière qui se joue
maintenant, Marianne.
Cela tombait si juste qu'elle en fut bouleversée.
Elle mit ses yeux dans les yeux du jeune homme;
elle y trouva le soupçon, aucune certitude. Alors son
orgueil se ressaisit, et, d'une voix brève :
— Pour me secourir, mon ami, attendez que j'ap-
pelle à l'aide. Quant au mariage, n'y pensez plus. Je
suis trop indépendante. Je vous ferais souffrir malgré
LES POCHES DES HUMBLES 183
moi. Donc embrassons-nous ici même, et scellons
le pacte comme deux vrais amis.
Il obéit. Jamais baiser ne lui parut plus triste, sous
la lune ironique et maussade. Il rentra au salon der-
l'ière elle, soumis, désespéré.
Le samedi suivant, une surprise était réservée aux
habitués de la rue Lhomond. La plupart se trouvaient
présents, sauf Ourlac retenu par une besogne urgente.
Marianne exécutait une polonaise de Chopin. Dehors
il faisait de l'orage, le bruit sourd du tonnerre se
mêlait au piano, quand soudain la sonnette retentit,
d'une façon brève, impérieuse. La musique cessa.
— Un télégramme, fit Gouvès. Di omen avertant !
Moumelte, par superstition, se signa avant d'ou-
vrir.
Le froufrou d'une robe... Une voix aimable :
— Que je ne dérange personne !
Tous se levèrent stupéfaits à la vue d'Henriette
Valère, grande, belle, vêtue de noir. Ses yeux, dans
un sourire, parcoururent l'assemblée. Elle embrassa
Marianne, M"' Gouvès, s'inclina devant le maître du
logis et les autres.
— Pardonnez-moi, il y a longtemps que j'ai envie
de tomber ainsi à l'improviste. On m'avait tant parlé
de vos samedis! Oui, chère Marianne... Puisque
vous m'abandonnez, c'est moi qui viens chez vous.
181 SÉBASTIEN GOL'VÈS
En quelques paroles et quelques compliments, avec
une élégante adresse, elle mit à l'aise les plus rétifs.
La jeune fille dut reprendre sa polonaise, et, tandis
que les sons héroïques s'envolaient par la pièce
enfumée, Henriette, heureuse de son audace, évitait,
cherchait, déroutait les regards curieux de Robert,
Coquilet, Jeanne et Roumine. Le chat de celui-ci lui
fit une altitude. Elle le prit sur ses genoux, le caressa,
et Belzébuth gonflait voluptueusement sa soyeuse
personne.
Quand le morceau fut achevé, l'intruse demanda
des nouvelles de Lupit. — J'espère, dit-elle à Jeanne
Roumine, que vous voilà complètement rassurée. —
Et à Audiffret : — Savez-vous, monsieur, que mon
gouvernemental de mari a chaudement plaidé votre
cause, grâce à notre belle amie que voilà? — Elle allait
parler de Clorinde, de ses sentiments anarchistes,
mais se retint, pour ne pas blesser ces hommes rudes
et susceptibles. Elle semblait connaître de longue
date chacun des assistants. Elle remarqua même
Tabsence de Zebio. Puis, jugeant la glace rompue,
elle entama avec Avan, que son admiration flattait,
une discussion sur la sculpture.
Pour des motifs semblables, Coquilet et Robert
demeuraient obstinément rebelles à l'amabilité de
celte aventureuse, en qui, malgré sa souplesse, ils flai-
raient une rivale, une ennemie. Ne passait-elle pas
LES POCHES DES HUMIJI.ES 185
pour une corruptrice, pour une débauchée sans
scrupule? Le même frisson les parcourut quand ils la
virent prendre le bras de Marianne, d'un geste autori-
taire, l'entraîner k l'écart.
— Pourquoi me fuyez-vous? dit-elle tout bas à la
jeune fille inquiète. Ne suis-je pas votre amie? Je
souffre — elle appuya sur le mot — cruellement de
votre absence...
Marianne balbutiant une excuse vague, elle précisa:
— Je suis jalouse, car je vous aime... Je lis dans
votre cœur... Plus d'affection pour celle qui eût été
votre Henriette... Ne niez point... c'est inutile... Ah,
Marianne, ingrate Marianne, vous vous repentirez
de m'avoir préféré un Gauduile...
— Taisez-vous, fit la jeune fille avec effroi, regar-
dant autour d'elle...
— Nous sommes seules. Point de crainte... Ce que
vous cherchez près de ce vieillard, dans le remords
et dans la honte, je vous l'aurais donné, moi, com-
pagne d'un homme puissant à Paris. Oui, m.algré les
intiigues de Mercier, au péril de ma réputation, car
il est un haineux adversaire, j'eusse porté votre père
au pinacle... à l'Institut... Aidée de Yalère, j'eusse
assuré sa gloire... Vous voyez que je devine tout.
Les mains qu'elle tenait se firent de glace. Enhardie
par cette défaillance et comme la pièce était obscure,
elle approcha d'elle le corps tressaillant de la vierge,
10.
18G SEBASTIEN GûlVÉS
puis, sur les petites lèvres, à la place même de Vautre ^
appliqua un baiser brûlant. Marianne eut un soubre-
saut, tenta de se dégager.
— Laissez-moi... Étes-vous folle?... De grâce!
— Tais-toi... Je t'adore... Emboîte-moi... — Elle
enserrait de ses jambes les jambes fines. — Ici même,,
toi qui me fuyais... dans ta forteresse... je suis venue
t'arracber à tous... Je te veux... Sens comme mon
cœur bat. .. Si je pouvais mourir contre toi !
Elle lui soufllait sa convoitise au visage avec son
haleine parfumée, lui serrant la taille d'une main
nerveuse, ses yeux luisants dans la pénombre; et
Marianne, éperdue par la terreur d'être surprise,
n'osait point échapper à cette passion farouche qui se
révélait tout à coup.
11 y eut du bruit. Quelqu'un venait... Gouvès. Hen-
riette alors lâcha prise, et, avec une audacieuse tran-
quillité :
— Nous parlions de Paul, mon cher maître, dont
les lettres trahissent un grand trouble...
Le savant, l'esprit ailleurs, ne remarqua point
l'étrangeté de la situation, ni, grâce à l'obscurité,
l'émoi de sa fdle.
— Quelle idée de vous laisser dans les ténèbres,
sans lampe!... Je suis vraiment confus, madame...
(Cette femme altière lui en imposait.; Oui, Paul est
malheureux. Cela me désole, et sa mère...
LES POCHES DES HUMBLES 187
Go revint au salon. Personne ne se doiUa du
drame. Quant h Marianne, encore bouleversée, elle
s'assit au piano, et ceux qui acclamèrent son jeu
vibrant, robuste, ne soupçonnaient guère les pensées
orageuses dont elle doublait la verve de Chopin.
Le lendemain à la première heure, après une nuit
de fièvre, Henriette Yalère encore couchée reçut le
petit mot suivant, non signé, mais d'une écriture
aisément reconnaissable :
(( Il faut le souvenir de vos bienfaits, au plus pro-
fond de mon cœur, pour que je ne fasse point ser-
ment de rompre à tout jamais avec vous. Quoi, vous
m'avez si peu connue ! Je hais le vice ; emprisonnée
et résolue à tout pour me rendre libre, je ne veux pas
d'une auti'e prison plus sinistre et dégradante et où
se perd jusqu'au remords.
'( Henriette, je vous plains. Longtemps vous me
fûtes une énigme que j'ai déchiffrée ce soir avec
terreur. Jurez-moi d'oublier votre impossible projet
et j'oublierai aussi et je vous guérirai, puisque vous
souffrez, dites-vous, par ma faute ou plutôt par votre
méprise... ))
Quand Clorinde apporta le petit déjeuner de sa
maîtresse, elle trouva celle-ci au lit, réfléchissant,
le Iront traversé d'une barre qu'elle avait dans ses
mauvais jours.
1Ô8 SÉBASTIEN GOL'VÈS
— Qui t'a remis ce billet?
— Un commissionnaire, madame.
— Tu le connais?
— C'est l'Auvergnat de la rue Lhomond, qui appor-
tait les lettres de M. Paul.
— Ah, M. Paul! Voici justement qui vient de
lui.
Elle saisit le courrier des mains coquettes de la
servante, éparpilla les journaux sur les draps,
tournant et retournant une enveloppe noire, timbrée
de Clermont-Ferrand. Depuis son départ, le jeune
homme, d'éducation romantique, portait le deuil de
son amour.
— Clorindeî
— Madame.
— Quand tu verras Moumette, elle te racontera que
je fus hier au soir rue Lhomond. — La fille eut
un mouvement de surprise. — Tu ne parleras de
ceci ni à monsieur, ni à quiconque, ni surtout à
Anatole.
— Madame peut être sans crainte. Je suis fâchée
avec Anatole.
— Comment cela?
— Je me suis rendu compte qu'il rapportait tout
à son maître et à la police par Degraize.
— Ce n'est pas malheureux. Je t'avais avertie. Qui
t'a ouvert les veux?
LES POCHES DES HUMBLES 189
— La Moumette. C'est rusé, ces gens du Midi. Elle
a flairé que M. Mercier... Je demande pardon à
madame...
— Ya donc, va donc...
Henrietle, un coude sur l'oreiller, la lettre de
Paul à la rnain, écoulait avec attention.
— ... Que M. Mercier nous fait tous moucharder
par son Anatole et sa vermine de Guilon. Et en ce
moment, avec les poursuites et le projet de loi, c'est
un jeu dangereux...
— Ab, ah, les compagnons préparent quelque
chose... Audiiïret... Robert... Roumine et les autres...
Je suis renseignée... Donc deux bons conseils : toi
d'abord, sois prudente, ne te mêle de rien. Elles
sont très jolies, les théories libertaires. Mais, quand
arrivent les bombes et les perquisitions, on court de
grands risques à fréquenter ces gaillards-là. Tu ne me
reprocheras pas de me mêler souvent de tes affaires.
Il est même singulier que le défenseur patenté de
la société, ton patron, nourrisse, loge et blanchisse
une amie des jolis cocos qui ne rêvent que le cham-
bai'dement général.
Comme Henriette s'interrompait, fixant sur Clo-
rinde ses yeux clairs, celle-ci, sans se troubler,
riposta :
— Madame a pour moi d'extrêmes bontés, mais il
faut qu'elle le sache, ma présence ici est un gage...
190 SEBASTIEN GOUVES
— Un paratonnerre...
— Peut-être.
Elle ajouta gravement :
— Tant que je serai là, les compagnons ne tou-
cheront pas un cheveu de la tète de monsieur... et
monsieur est leur ennemi... Ce projet de loi...
— Il est de Leserpe, qu'on le sache, et Leserpe,
je te l'abandonne. Monsieur, répète ceci partout,
veut de la justice et du pain pour tous, comme
ceux que tu admires, comme l'homme au chat, le
vieux Pioumine, votre héros... Je l'ai caressé hier
toute la soirée, son angora. Il a même fait pipi sur ma
robe. Tu nettoieras à sec pour ne pas froisser l'étoffe,
qui est très susceptible. Où en étais-je?... Ah,
deuxième conseil... Celui-ci pour tes amis: je sais,
et de source certaine, qu'on va redoubler de sévérité
à leur égard. La grâce d'Audiffret, que j'ai obtenue
avec tant de peine, est le dernier essai de man-
suétude.
Clorinde haussa légèrement les épaules :
— Tant pis, madame. On n'étouffe pas la Piévo-
lution par la violence. Il arrivera de grands mal-
heurs.
— Toi, ma fille, ne te compromets point. Ta
situation est assez hybride comme cela. Profite du
renseignement et fais-en profiler les autres. Et puis,
pour revenir [lux choses sensées, dis à Marie la cui-
LES POCHES DES HLMBLES 191
sinière qu'elle me sert un café détestable. Il me fait
mal à Testomac. L'épicier est donc anarchiste?...
.Lai fmi le sermon. Voici deux cents francs pour tes
pauvres.
Une fois seule, Henriette décacheta la lettre de
Paul. C'était, comme chaque jour, une longue lamen-
tation traversée d'élans passionnés. Et le ton rappe-
lait par endroits celui de Marianne, tellement que la
lectrice rapprocha les deux écritures. Celle de la
jeune fille était plus ferme. « Elle est le mâle, »
murmura-t-elle, puis elle soupira : la destinée lui
livrait le frère, dont elle se souciait peu, lui refusant
la sœur. Par un étrange déplacement d'impressions,
elle prenait en grippe le jeune homme. Elle avait
espéré que l'éloignement affaiblirait son zèle, amène-
rait une rupture nécessaire, la fantaisie passée. Il
n'en était rien. La rareté, la sécheresse de sa corres-
pondance à elle exaltaient le soupirant, et il s'écriait :
K< Deux mois encore me séparent de Theure admi-
rable où je te reverrai, toi ma vie, toi mou adorable
bourreau. Comment te retrouverai-je? Seras-tu celle
des soirs brûlants de Paris, qui me laisserais mourir
à les pieds, ou la tendre amie de Fontainebleau, nue
et brisée de joie dans la chambre blanche, mélanco-
lique au bord de Tétang sur qui flottaient nos fragiles
espérances?
(( Le fardeau militaire me devient plus iusupi or-
192 SÉBASTIEN GOL\ ES
table. Mes supérieurs m'ont pris en grippe et je les
hais. Les libres esprits que j'ai fréquentés là-bas ont
changé mon âme. Ils m'ont révélé à moi-même...
Sans doute leurs allures sont brutales et leurs colères
terribles. Mais au fond ils honorent la justice, et cette
stupide autorité de caserne qui s'exerce hors de
saison, sévit sur les pauvres diables, m'apparaît
monstrueuse. Il est temps que cela cesse. Je finirais
par quelque bêtise. L'autre jour, j'ai failli souffleter
un capitaine insolent. Le conseil de guerre et
l'Afrique... J'en tremble encore. Ta pensée m'a
retenu... tes yeux, ta bouche, toute la merveille de
ton corps si désiré. Ainsi tu me sauves, mon Henriette,
et je te rends grâce en pleurant. »
— Il m'assomme, conclut celle à qui s'adressaient
ces transports. Elle froissa la lettre, puis, se ravisant,
la déchira en tout petits morceaux qu'il lui faudrait
brûler. Elle se leva. Debout devant sa grande glace,
serrant sa chemise à la taille, elle examina quelque
temps sa taille svelte que moulait le linge.
— Voici l'instrument de volupté. Combien d'heures
encore jusqu'à ce qu'il s'affaisse, ne laisse droit et
ferme que le désir, inaltérable hélas !
Elle croisa ses bras musclés sur sa belle poitrine,
sur ce cœur dangereux dont les battements trop vifs
l'inquiétaient, en plein délire, donnaient à ses yeux
.- ce charme trouble, ce reflet d'angoisse qui dompta
LES POCHES DES HUMBLES 193
Vaière, que l'on n'oubliait plus. Elle songa à Lour-
demont, le secrétaire de son mari, aimable, fantai-
siste, de visage gracieux, qui depuis quelque temps
lui plaisait, après qu'elle eut souvent dédaigné son
hommage :
— Ma mélancolie me suffit, celle d'autrui me pèse.
Il me faut un amant gai.
Elle se rappela d'autres figures... crispées par la
jouissance :
— Pouah, la bestialité !
Sa chair qu'elle caressait, glissante et Une, ne
retenait nulle impression, nulle étreinte, pas plus
que sa mémoire ne fixait le plaisir, rongée par la
terreur du néant, de fa disparition soudaine :
— Ce sera ainsi quelque malin... devant mon
miroir. J'emporterai le dernier reflet.
Et puis, par un détour brusque, elle imagina
Marianne, sa jeunesse tiède et douce, mais rebelle,
et la colère dissipa la crainte.
Gouvès, ce matin-là, s'était réveillé de fort bonne
heure, et satisfait de lui. Son travail sur \3i Pesanteur
avançait, et chaque jour de nouvelles observations
confirmaient l'hypothèse, lui donnaient une ampleur
plus grande. Son supplice était de ne pouvoir s'ouvrir
à personne. Ourlac lui-même, le mieux renseigné,
17
194 SÉBASTIEN' GOL\ES
ignorait l'élendue de cette découverte qui assurerait
l'immortalité à son auteur. Déjà l'imaginatioû ardente
du savant lui représentait le coup de tonnerre, la
nouvelle courant les laboratoires et les cliniques, fran-
chissant les frontières, éclairant les collègues étran-
gers, suscitant des contradicteurs et des admirateurs
passionnés, telles les polémiques pastoriennes. Il se
forgeait un nom, un visage, ici et là dans la vaste
Europe, el, dans sa mémoire, il évoquait son pre-
mier maître, qui lui avait donné l'audace (ïentre-
prendre, le père Urbain, un original, professeur à la
Faculté de Montpellier, que l'on appelait le a Trous-
seau d'oc ». Quelle ne sei^ait pas sa joie si, au séjour
confus des morts, il apprenait la conquête de son
petit Sébastien, dont il guidait les pas chancelants, ces
expériences du début qui ne réussissent jamais. Il
évoquait ses ennemis, ses rivaux, apparents ou cachés,
leur jalousie mauvaise, leurs visages faux... Il évo-
quait la séance solennelle de l'Académie, où la révé-
lation éclaterait, l'enthousiasme de tous, peut-être
même la candidature immédiate et par acclamation.
Mais de tout ce beau rêve, dont la splendeur lui dorait
les yeux, un épisode surpassait les autres : la stupeur
mécontente de Meixier, forcé d'accepter le destin, la
maîtrise de ce petit professeur de province, qu'il avait
appelé à Paris, dans le secret espoir de lui sucer la
moelle, de le dépouiller.
LES POCHES DES HUMBLES 195
El Gouvès combinait déjà le discours de remercie-
ment ironique, d'une sereine condescendance, dans
lequel il enclouerait le Juif présomptueux sous la
ruine de son mauvais dessein. 11 savourait celte heure
vengeresse des longues attentes avenue Montaigne,
des allusions empoisonnées, des fatigants interroga-
toires. Un large pourboire ta Guilon récompenserait
ses « constants » services.
Ces jeux héroïques auraient un prélude : le congrès
lout proche du mois de septembre. Gouvèset Mercier
apporteraient là le résultat de leurs éludes en commun
quant au tétanos et aux myélites aiguës; mais le méri-
dional réservait à son « bienfaiteur » la première sur-
prise d'un mémoire original sur la Fièvre et ses corn-
jilications, qui eût suffi, en d'autres temps, à la
célébrité d'un clinicien et passait au second plan
par la mise au jour de la Lente Formation du lan-
gage articulé dans ses rapports avec la Pesanteur.
Au cas improbable où le Juif, entraîné par la colère,
revendiquerait ime part de ces recherches dont il igno-
rait même l'existence, a. l'obligé » le laisserait pio-
lesler, puis publierait coup sur coup les trois parties
de sa grande thèse. La vérité éclaterait ainsi aux. yeux
de tous. D'ailleurs, les ennemis et esclaves nombreux
de Mercier saisiraient avec empressement celle occa-
sion de secouer le joug.
Gouvès ne souhaitait pas d'en venir à cette extré-
106 SÉBASTIEN GOL'VÈS
mile. Il espérait que tout se passerait en douceur.
Mercier, sans doute, chercherait à se venger, mais
obliquement, de façon souterraine, selon son noble
caractère. Il semblait trop intelligent, trop pratique
pour engager une lutte inégale. Quand, dans leurs
causeries aigres-douces, Thomme de Lunel, poussé à
bout par la mauvaise foi ou les insinuations malveil-
lantes de son interlocuteur, haussait le ton, Tautre le
baissait aussilôt, s'échappait par la voie courbe, glis-
sait un compliment fade. Vaincu, il accepterait sa
défaite, quilte à se rattraper par une infamie qu'il fau-
drait prévoir. Quelquefois, considérant cette face de
fatuité cruelle, Gouvès songait avec un sourire inté-
l'ieur : « Ces mains te corrigeront peut-être un jour,
blafard hypocrite parfumé, » car le bel Ephraïm
empestait la « peau d'Espagne ». et le « lilas blanc »,
dont il vantait, devant les dames, la combinaison
savante.
Au moment même où Sébastien Pérette amorçait
ainsi ses projets d'avenir, le posilif Mercier achevait
de parcourir les notes et les copies faites à la hâte,
pendant la nuit, d'après les papiers secrets du labora-
toire. Guilon avait dérobé ceux-ci l'avant-veille, pro-
filant d'une courte absence de son chef. Le père
Ensade n'étant plus là, il avait la clef des trois
bureaux. Celui qui renfermait le trésor demeura
LES POCHES DES HL'MBLES 197
entr'ouvert imprudemment, tandis que le savant était
sorti. Ce bref intervalle suffit à l'adroit coquin, qui
depuis deux semaines guettait l'occasion et se rongeait
d'impatience dans l'espoir de la prime promise. Le
danger était que Gouvès, au retour, n'eût besoin de
chercher quelque chose dans le sanctuaire ou, con-
trairement à ses habitudes, ne voulût emporter une
pièce à domicile et ne s'aperçût du larcin. Guilon
élait prévenu qu'en pareil cas on le désavouerait. Que
risquait-i!? D'être chassé. Anatole lui réservait une
autre place et une généreuse compensation pour la
fureur méridionale... Tout se passa au gré du diable.
Le savant rentra, s'assit, ne remarqua rien d'insolile
et partit une heure après, fermant le tiroir vide à
double tour, selon l'usage, et mettant le trousseau dans
sa poche. Derrière lui, Guilon monta en voiture,
porta en hâte son larcin avenue Montaigne, et le len-
demain, dès l'aube, à l'aide d'une fausse clef que l'on
n'avait voulu employer qu'H^îê fois, pour réduire au
minimum les mauvaises chances, les précieux mé-
moires avaient repris leur place accoutumée.
Quel que fût son mépris de la science vraie, Mer-
cier fui ébloui quand il examina les richesses volées.
Cela formait deux parties qui s'enchevêtraient, s'em-
brouillaient, et l'ensemble avait donné du mal au
copiste, Anatole lui-même, « pianoteur s fort adroit,
17.
198 SÉBASTIEN GOUVES
que secondait un cousin grassement rétribué pour la
circonstance. Ephraïm présida à la besogne jusqu'à
une heure du matin, donna aux sciibes les indica-
tions nécessaires, puis alla se coucher, les princi-
pales difficultés aplanies, afin d'avoir sa finesse prête
pour la grande attaque du lendemain. Il avait projeté
d'aller saisir Gouvès au logis dès l'aube, plutôt que de
le faire venir avenue Montaigne. Comme pressé par le
temps, par une visite imprévue, il lâcherait le paquet.
Après bien des tergiversations, il s'était arrêté à ce
dernier parti, dont les avantages étaient tels: d'abord
flatter le vieux et le surprendre par une démarche
insolite et soudaine, puis limiter à son gré la discus-
sion possible, lui enlever tout caractère solennel. On
est mal à l'aise au saut du lit. La colère y est ridicule :
« Chez moi, ce serait plus compliqué. On s'assied,
on s'installe... Je profiterai de sa gêne, de son trouble
certain. » Ensuite, comme le volé éventerait sûre-
ment le délit, mieux valait l'égarer sur la date. Il ne
le soupçonnerait jamais si proche de la révélation.
« Si les choses s'envenimaient, en avant hfjratife!
Six mille... non... c'est trop, quatre mille et les espé-
rances. ))
Ces calculs agitaient encore l'esprit de l'honorable
professeur, tandis que, la fenêtre ouverte à une
matinée pluvieuse et tiède, il achevait de relever les
points principaux du mémoire original sur h Fièvre,
LES POCHES DES IirMRLES 199
qu'il citerait négligemm(^nt à son « obligé », afin de le
préparer à celle idée d'une communication fraudu-
Ieu.se au congrès de septembre.
— Quant là la grosse affaire, la Pesanteur, — ah, la
canaille, il ne m'en avait jamais parlé, — quant à cet
important problème du Langage, nous le réserverons
pour plus tard. La première pilule avalée, l'autre
viendra en son temps. Elle sera plus grosse et plus
diflicile. Peut-être, à la rigueur, me foudra-t-il accep-
ter le partage.
Car non seulement Mercier prétendait dépouiller
le malheureux Gouvès; mais il ne voulait même pas
lui îaisserle mérite de la collaboration, au moins quant
à la première série de recherches, il en arrivait,
comme tous les menteurs, à s'illusionner lui-meuie
sur le bien fondé de ses extravagantes prétentions :
« Ces théories découlent de mes travaux sur le tétanos
et les myélites. » Il se répétait la phrase afin de
l'avoir prête au moment voulu. A défaut d'esprit
scientifique, il possédait d'ailleurs une excellente mé-
moire, qualité précieuse en la circonstance.
Elle lui mettait sous les yeux, cette mémoire, les
paperasses du méridional pauvre, tandis que dans son
coupé bien attelé, lui, le riche et illustre professeur,
allait au trot d'un bel alezan vers la demeure de sa
victime. Avec quelle joie il les avait tenus dans sa
main, ces insaisissables témoignages du grand cer-
200 SÉBASTIEN GOUVÈS
veau dont il voulait dérober le génie : « Téméraire en-
treprise, lui criait au fond de la conscience, très loin,
cette désespérante petite voix que le plus scélérat ne
saurait étouffer. Tout paraît te sourire. Tu as des :
millions, une extraordinaire influence, des partisans
à défaut d'amis. Lui n'a que sa sincérité et que sa
force créatrice. Et pourtant redoute le combat. Elude-
le, s'il est possible. Si l'or peut t'aider, jettes-cn,
comme on jette du lest. Car tu joues une grave
partie, Epliraïm Mercier... mon camarade. »
La pluie ruisselait sur les vitres. Les gouttelettes
liquides se joignaient en cascades. Ainsi s'accumu-
lent les petites causes que l'on ne saurait toutes
piévoir. Les rues semblaient désertes. Sous les
porches, serrés, s'abritaient quelques travailleurs,
soucieux de leurs blouses et de leurs outils. Pour
chasser des pensées trop tristes. Mercier songea aux
fameux papiers qui maintenant, sans doute, avaient
réintégré leur domicile, grâce à l'adresse du jeune
Guilon : « Il vaudra mieux tout de même me débar-
rasser du complice, l'expédier quelque part en pro-
vince. » Le visage aigu du petit drôle, sa liasse à la
main, l'inquiétait. De quel air entendu il avait accepté
la récompense promise : a C'est là le gros ennui que,
pour des choses si discrètes, on ne puisse employer
d'honnêtes gens. Et ceux-ci s'étonnent de rester
pauvres! Ils sont inutilisables! »
LES POCHES DES HUMBLES 201
Comme on arrivait aux quais embruinés, sous un
ciel grisâtre de tempête que parcouraient de gros
nuages boursouflés, le Juif revit l'image exacte de la
feuille blanche, précieusement conservée, sans doute
par superstition, où se trouvait, en ébauche, la pre-
mière formule de la découverte, d'une écriture grasse,
élégante, nerveuse, aux traits accentués et distincts :
La fonction du langcifje articulé est en relation
directe avec la stature verticale de Vhomine. — Un
blanc, puis cette note. — Six heures du matin, 'i^juin.
— Huit jours après r anniversaire de ma douce petite
Marianne — et en énormes caractères un peu trem-
blés : Illumination soudaine. Sensation de chaleur
aux tempes. Quelqu'un me chuchote : Cest la
(jloire.
— La gloire, pauvre naïf, murmura le voleur en
haussant les épaules, elle aime la force, comme toutes
les câlins.
La voiture s'arrêtait devant le maussade logis de la
rue Lhomond, où il n'était venu que deux fois. La
pluie tombait comme par baquets. Mercier enjamba
un fleuve de boue, sonna et dit à Moumette, intriguée
d'une pareille visite à cette heure :
— Il faut que je parle tout de suite à votre maître ;
c'est très important pour lui.
CHAPITRE V
RÉBELLION. — SACRIFICE
Sébastien Goiivès pleurait.
Il pleurait, la lète dans ses mains, assis à sa table
cliargée de livres et de brocbures, comme un enfant,
avec de longs sanglots qui secouaient son corps ro-
buste. Devant lui, son triste visage de résignation
ennobli par une douleur muette et grave, sa femme le'
considérait avec une pitié profonde. Debout, indignée,
un plumeau à la main, Moumelte mâchonnait en patois
des phrases de vengeance et de haine. La pluie ruisse-
lait sur les vitres.
Elles s'étaient réalisées brusquement, toutes les
craintes, toutes les inquiétudes. Aucun pressentiment
n'avait eu tort. Le savant perdait le fruit de ses
veilles, de ses travaux, de ses réflexions, de sa dure
patience.
En quelques phrases nettes, sèches, Epliraïm Mer-
cier, avec une audace incrovable, s'était attribué le
20 i SÉBASTIEN GOUVÈS
mérite du mémoire sur la Fièvre et ses complications ,
dont il ignorait le premier mot l'avant-veille. lî pré
tendait avoir guidé Gouvès. « Cette œuvre originale ^
était fille de son cerveau à lui, conçue depuis long-
temps, portée avec scrupule et en silence. » Au vieillard
stupéfait, il développait ses propres théories, du com-
mencement à la fin, sans une hésitation, sans une er-
reur; et son aplomb fut tel que Sébastien ne Tinter- .
rompit pas, ne lui rentra pas son mensonge dans la
gorge, tout entier à cette pensée unique : « Comment
et quand m'a-t-il volé? Comment a-t-il réussi? »
D'abord le filou prit ce silence pour une acceptation.
Les yeux de sa victime cependant l'inquiétaient,
chargés d'ironie et de colère. Un moment il s'inter-
rompit :
— Suivez- vous?
— Certes, répliqua Gouvès d'une voix sourde. 11
songeait : « Malheur de moi ! De la Fièvre je fais le
sacrifice... Mais il a vu mes papiers... Et la Pesanteur
et le Langage. C'est foutu ! »
Cest foutu, il dit cela presque haut, avec un grand
geste accablé. Ce fut à Mercier d'être surpris, au moins
déjouer la surprise; mais déjà Gouvès, maître de lui :
— Une distraction... Excusez-moi et continuez, je
vous en prie, vous m'intéressez grandement.
L'autre obéit, feignant de chercher des arguments,
la suite oubliée de ses preuves. Calé au fond du fau-
RÉDELLION. — SACRIFICE 205
teuil, en pleine lumière, accompagné dans sa récita-
tion parle bruit delà grêle contre les vitres, il offrait
le tableau du bandit moderne, aux yeux noirs, à la
barbe noire, finement taillée, au verbe élégant et pré-
cis, qu'accentuait un geste monotone, celui du pédant
qui explique.
Quand il eut achevé :
— Est-ce tout? demanda Gouvès, que Teffort pour
se contenir étranglait; puis, avec un accent foimi-
dable et une politesse excessive :
— Le travail que vous venez de m'exposer si clai-
rement, mon cher maître, ne m'était pas inconnu. J'ai
cru même par-ci, par-là retrouver des...
— On se rencontre, interrompit Mercier avec impu-
dence.
Ceci faillit débonder la colère. Il y eut un petit
silence, illuminé par les yeux de Sébastien, qui conclut
très naturellement :
— Je réfléchirai à tout ceci et je vous enverrai par
écrit, si vous le permettez, le résumé de mes ad-
denda.
— La drogue est i\\Me, mon père addenda, son-
geait Mercier en demandant des nouvelles de Julie,
de Paul et de Marianne. Tu n'auras plus la force de
réagir, ni de revenir de si loin...
■ Et, satisfait de lui, baissant le ton :
— Ayant achevé de corriger mes notes hier au soir,
-206 SÉBASTIEN GOlVÈS
j'ai tenu, mon cher, à vous mettre au courant le
plus tôt possible. C'est ce qui vous explique ma visite
matinale. Bien entendu, cette communication est ré-
servée au congrès de septembre.
Ici un nouveau temps d'arrêt. Ils marchaient déjà
vers la porte par le corridor obscur sur lequel don-
naient les pièces principales. Le Juif mit sa main sur
i'épaule de Gouvès, que ce contact fit tressaillir :
— Je suis tellement satisfait de vos... — il allait dire
services, mais se reprit — ... de votre zèle et de mon
idée de vous avoir fait venir à Paris — il s'empêtrait
dans les conjonctions — que je suis résolu à aug-
menter votre petite gratification en conséquence...
Ne résistez pas, cher ami. Douze mille... c'est dé-
cidé... absolument décidé.
Et, avant que le méridional, interloqué par ce coup
imprévu, eût pu répondre, le glorieux professeur
était remonté dans son coupé, qui disparut sous la
pluie battante.
Gomme Gouvès se remémorait toute la scène, ce
dernier trait, à la fois injurieux et comique, sécha ses
larmes et le rendit à sa vaillance.
— Un moment de faiblesse, dit-il avec une expres-
sion navrée.
La porte s'ouvrit; Marianne entra, vêtue d'un pei-
gnoir sombre.
— J'ai entendu, père, je sais. C'est abominable,
I
RÉBELLION. — SACRIFICE 207
mais lu te vengeras. Oui, tu seras vainqueur et ce mi-
sérable implorera ta pitié.
Elle entoura de ses bras nus la tête vénérée, l'em-
brassa longtemps sur le front, où se pressaient tant de
nobles rêves. Il y avait en elle de la guerrière, quelque
chose de décidé et de sain qui, joint à sa beauté, releva
les cœurs abattus. Tout de suite, on fit un plan de cam-
pagne, et, comme, après réflexion, chacun avait ex-
primé son avis, on entendait une nouvelle et terrible
menace, que proférait Moumette brandissant son plu-
meau.
— Et Paul qui n'est pas là ! soupira M"' Gouvès.
Malgré la douloureuse situation, Marianne eut envie
de rire, tant le secours de Paul paraissait illusoire.
Elle tenait son projet, immédiat et sûr. Mais il fallait
amener peu à peu dans son chemin le plus méfiant
3es pères et une mère qu'inquiétait déjà le boulever-
sement des habitudes.
— Qui peut nous venir en aide ?
Gouvès, extrême en ses projets, parlait d'aller chez
}rumont, le vengeur des opprimés, le directeur de
'ette Libre Parole qui réveillait la race française :
— Je lui expliquerai la chose. Mercier est Juif.
7est le nœud du problème.
Il répéta deux ou trois fois cette dernière formule,
[ui satisfaisait son penchant prudhommesque.
— Auparavant, dit avec sagesse M'"' Gouvès, on
208 SÉBASTIEN GOUVÈS
pourrait chercher si, parmi les professeurs de la
Faculté, aucun ne serait capable de prendre ta cause.
Sébastien eut un sourire amer :
— Je ne vois pas Yabrantdans ce rôle, ni Bernard,
ni Capoulet, niBarbe. Révéler une infamie du superbe
Mercier, du Mercier des grands personnages, des ré-
ceptions, des croix d'honneur! Puis — ajouta-t-il avec
découragement — comment prouver le larcin qui est
évident, indubitable pour moi et que néanmoins je
ne puis m'expliquer ? Celte canaille de Guilon a
ouvert mon tiroir en mon absence. 11 avait sans doute
une fausse clef, car je garde toujours le trousseau
dans ma poche.
— Si je comprends bien, père, commença Marianne,
Mercier t'a volé et compte présenter comme de lui,
sous sa signature propre, au mois de septembre, un
mémoire sur la Fièvre et ses complications. Il faudrait
donc l'amener, pour ce point particulier, à admettre
publiquement ta collaboration, et c'est déjà d'une
jolie force; mais le dommage ainsi ne te paraîtrait
pas considérable...
Gouvès secoua la tête de haut en bas comme pour
dire : « Continue ». Alors, elle :
— Ce qui, par contre, t'inquiète affreusement, ce
qui te désespère, c'est qu'il y avait dans les papiers
dérobés — sans doute ont-ils repris leur place à cette
heure — c'est qu'il y avait, dans cette liasse, un
RÉBELLION. — SACRIFICE 209
deuxième mémoire bien pins important, capital
même : le résumé de ces mystérieuses découvertes,
dont tu n'as jamais entretenu que Zebio.
— Parfaitement exact, fit Gouvès, repris par son
angoisse. S'il publie la Pesanteur^ c'est fini, je n'ai
qu'à me tuer. Ah, le bandit, la canaille!.,, le
Satan!...
— Tel est donc le danger imminent, terrible — ■
poursuivit la jeune fille d'une voix sourde, comme si
elle se parlait à elle-même... — Imminent?... Tout
laisse à penser qu'il accomplira sa cauaillerie en deux
fois. Rassure-toi... nous aurons le temps. Il ne s'agit
dans l'instant que de la Fièvre. Il réserve le reste pour
plus tard. Or, quel que soit ton regret de mettre au
jour le résultat prématuré de tes recherches, c'est
cependant ce qu'il faudra faire et bien vite, afin de
devancer le misérable.
— Et la famille Valère, dit la pauvre Moumette,
intervenant au conseil de famille ; c'est le moins
qu'ils se rendent utiles, ces beaux « pestounaro » de
brocart et d'or !
— C'est vrai, s'écria Gouvès, partiellement rassuré
par les raisons de Marianne, aussi prompt à se refaire
une espérance qu'à la détruire; il imaginait déjà le
politicien armé pour sa défense.
— Il déteste Mercier et il m'adore, depuis la con-
sultation qu'il m'a demandée.
18.
210 SÉP.ASTIEX GOL'VÈS
— Et puis il y a Paul, ajouta Julie Gouvès avec un
malicieux orgueil.
Marianne haussa les épaules. Elle savait à quoi s'en
tenir. Entre Henriette et elle, la scène dernière du
samedi soir avait creusé un abîme. D'ailleurs Mercier
les tenait. Clorinde dépendait d'Anatole. Donc rien
à tenter de ce côté-là; mais le mot de Moumette lui
facilitait la transition cherchée depuis le début.
— Les Yalère, en dépit des apparences, sont au
pouvoir de leur cousin. Comment? Je l'ii-nore. Ce
qu'il y a de sûr, c'est que la chaîne est solide... Tu
sais, Moumette, pas un mot de tout ceci. Ce serait la
fin.
— Oh! mademoiselle! vous me faites peine.
Et la vieille, courroucée, se retira.
— Henriette elle-même, bien que notre amie et
bien qu'amie de Paul, qui d'ailleurs est absent, Hen-
riette jamais ne prendrait pnrti contre ce dangereux
coquin. Je m'en suis rendu compte après la visite de
père à son mari. Elle m'a suppliée de l'empêcher d'y
relourner. Cela me causerait les plus graves ennuis,
les [dus terribles, ajoutait-elle.
— Ah, Mercier est un rude adversaire!...
— Certes, c'est pourquoi il nous faut ruser. Mais,
à défaut de Yalère, il y a dans son entourage quel-
qu'un qui, lui aussi, déteste Mercier, nous aime,
t'admire, est riche, puissant et hardi.
PiÉriELLION. - SACRIFICE -211
— Gaudulle de Laumiiiois! s'écria Goiivès.
A ce nom, ia mère regarda fixement Marianne, qui
ne se déconcerta point.
— J'ai eu rarement l'occasion de voir ce magis-
Irat ; mais il m'a paru bon, généreux et excellemment
intentionné à notre endroit. Si vous voulez que je...
— Non, non, pas toi. (Le savant se rappelait soudain
les soupçons de sa femme.) J'irai, moi, lui demander
justice... Où habite-t-ir?...
— Gours-la-Reine... Néanmoins, je suis d'avis de
réfléchir encore, de consulter nos amis Coquiiet,
llobert, Zebio surtout, qui est très adroit, et de ne
lien laisser au hasard.
Satisfaite d'être arrivée à ses fins, Marianne deve-
nait bavarde. Elle se promit d'avertir Gaudulle le jour
même... Mais tout à coup, comme chez Avan,
rimoge lui apparut implacable du payement, cette fois
nécessaire, et l'angoisse lui laboura le cœur.
Avant de commencer la lutte, il fut convenu, au
moins pi'ovisoirement, que Gouvès ne parlerait du
rapt qu'à ceux dont il implorerait le concours, solli-
citerait d'eux la même discrétion et ne modifierait en
rien son attitude vis-à-vis de Mercier :
— Digne, froid, poli. Je refuse l'augmentation. Je
vais, comme d'ordinaire, chaque jour au labora-
toire et je saisis le premier prétexte pour flanquer
Guilon dehors.
212 SÉBASTIEN GOUVÈS
— Mercier, en venant ce matin, conclut Marianne,
déballer toutes ses manigances d'un coup, spéculait
sur l'emportement méridional. 11 comptait que tu
l'injurierais; alors, il te mettait à la porte, comme
un valet, coupait ses relations et ses remords,
et, débarrassé de son collaborateur, étalait tranquil-
lement, cyniquement, tes découvertes. Ton apparente
résignation déjoue ces beaux projets. Il sera bien
attrapé.
— Qui sera attrapé? cria le père Ensade, qui se
rendait compte, un peu lard, du remue-ménage et
vrînait aux nouvelles. Son corps, long et voûté, empa-
queté dans une robe de chambre bleue, dont il était
très fier, sa tête anguleuse surmontée du bonnet de
coton classique, il ajouta voracement :
— Je n'ai pas encore pris mon chocolat.
Son gendre eut la force de rire.
Le programme de défense et d'attaque fut scrupu-
leusement suivi. Il fallait manœuvrer avec précaution,
car la campagne serait longue et dangereuse ; bien
menée, elle devait aboutir à la confusion du traître,
tout au moins sauver la gloire future de Sébastien, lui
laisser le mérite de sa grande découverte.
La visite au laboratoire, comme l'avait prévu Gouvès,
ne révéla rien. Les papiers étaient à leur place dans
le tiroir, dont la serrure ne semblait pas dérangée.
RÉBELLION. - SACRIFICE 213
Les choses avaient été faites avec soin, l'ordre des
notes était conservé. Nulle page froissée, aucune
marque, aucun vestige d'indiscrétion.
Pendant cet examen, Guilon affeclait l'indifférence.
Au fond il n'était pas rassuré et, nullement averti de
la démarche de Mercier, il eut une rude secousse
quand il vit le savant arriver au laboratoire, les yeux
brillants et, bégayant presque de colère, demander si
personne n'était venu fouiller chez lui en son absence,
— C'est que, crocheter un tiroir, c'est le bagne,
sans compter une correction... feu de Dieu... une
correction!... — Le geste acheva la phrase.
— Anatole, songea le gamin, devrait bien me cher-
cher une antre place. C'est le diable, ce vieux ! Il a
flairé le truc.
Il ne fut rassuré qu'une fois l'inspection achevée,
quand Gouvès eut fait et refait le compte de ses feuilles,
empaqueté ses manuscrits dans sa grosse serviette
de cuir et fut parti, sans ajouter un mot, faisant
claquer les portes à les briser. Alors l'affreux gamin
esquissa un pied de nez d'allégresse.
— Hier chez le youtre, aujourd'hui chez le vieux.
En v'Ià des paperasses baladeuses! J'ai toujours mes
cinq cents balles et ce n'est pas fini.
Il comptait bien exploiter le formidable secret dont
il se devinait dépositaire, malgré les précautions
d'Anatole.
ra SÉBASTIEN GOUVÈS
La visite à Ouiiac fat peu fructueuse. Zebio était
triste, enrhumé, ce qui le privait de ses moyens.
— C'était sûr, je t'avais averti, répétait-il en se
mouchant. Il donna à son ami quelques conseils de
prudence, et approuva tous les projets.
— Fais aiiii' une grosse influence, pour qu'il accepte
la collaboration quant à la Fièvre et, le plus tôt pos-
sible, publie tels quels les résultats de ton travail sur
la Pesanteur, Préviens le public que c'est seulement
un résumé. Pour le reste, sois circonspect. Le
gaillard est de taille à en dévorer dix comme toi. Si
tu as le courage de rester dans la place, tu es sauvé.
Mais... mais, je crains une échappée.
— Sois tranquille, je joue trop gros jeu, je me
dominerai.
Quand Gouvès sortit de chez le peintre, il se trou-
vait repris par ses angoisses. L'idée lui vint alors de
consulter les habitués du samedi, Avan, Roumine et
Coquilet.
Marianne, se dirigeant vers la maison du Cours-la-
Reine, rassemblait dans sa tête les éléments de son
projet.
— Voici le moment falal et prévu. Gaudulle appa-
raît, en cette circonstance, le seul qui, par son autorité,
sa fortune et son rôle social, soit capable de sauver
RÉBELLION. — SACRIFICE 215
mon père. Mercier, devant qui chacun Iremble,
tremble à son tour devant celui...
11 traînait un temps de fui d'été, bas, humide et
lourd. Les pluies récentes faisaient les rues boueuses.
Les odeurs de la ville étaient exaspérées.
Celte fois, la jeune fille ne s'arrêta point pour réflé-
chir en regardant la Seine. Ce n'était pas l'instant de
rêver. Quoiqu'elle s'appliquât ta suivre uniquement,
sa combinaison, sa pensée capricieuse faisait surgir
des'dates et des figures, l'arrivée à Paris, si peu de
semaines auparavant, et tant de choses dans l'inter-
valle, la première visite là-bas, la dernière et le baiser
cuisant, Henriette Yalère, Louisette, Jeanne Roumine,
trois femmes si diverses liées à sa destinée, qu'elle
ignorait Tannée précédente, jusqu'à fimage loinuaine
de Pierre Trousselin, qui ne venait la surprendre que
rarement.
— Je ne vis plus avec mes souvenirs. Cela est heu-
reux. Comment me jugerai-je plus tard?
A mesure qu'elle avançait dans la voie où elle s'était
librement engagée, ses scrupules se faisaient plus
nombreux et plus forts. Elle se rassurait en se répé-
tant qu'elle avait vu juste, que, sans GauduUe et cet
abandon d'elle-même, la destinée de son père eût
échoué inévitablement par les ruses diaboliques d'un
Mercier,
— Le connaissais-je, mon pauvre chéri! Oh, mes
216 SÉBASTIEN GOL'VÈS
mauvais prescenliments le jour qu'on quiua Mont-
pellier.
Elle évoqua, pour se donner du courage, la figure
du savant décomposée par l'indignation et la terreur.
— Le but de toute sa vie : sa gloire perdue, à
jamais... Et l'autre, le scélérat, triomphant...
Comme elle laissait la place de la Concorde pour
suivre la rive droite du fleuve, elle remarqua un
homme d'âge moyen, d'une sobre élégance, d'un
blond grisonnant, doux et grave, qui, depuis quel-
ques jours, la suivait. Jusqu'alors elle n*y avait pas
pris garde, habituée aux faciles succès de la rue.
Mais cette fois il sembla s'enhardir, se rapprocha
d'elle et, plus ému, en apparence, que la jeune lille,
avec un fort accent anglais :
— Mademoiselle, murraura-t-il, excusez-moi de
vous aborder ainsi. J'aurais préféré faire la circon-
stance d'une autre façon, mais nous n'avons pas d'amis
ensemble, et je voudrais, moi, devenir le vôtre. Je
sais qui vous êtes et de bonne famille. Je suis sir
Edouard Davidson, journaliste, millionnaire et céli-
bataire, et c'est à moi ce petit bateau, là, en bas.
Il montrait un joli yacht blanc, amarré au quai,
pimpant sous le ciel sombre, et que nettoyaient des
marins roux. Edouard Davidson, Marianne avait
déjà entendu quelque part le nom de cet original,
directeur d'un quotidien américain à gros tirage,
RÉBELLION. — SACRIFICE 217
le Humbug, célèbre à Paris pour sa charité et ses
entreprises excentriques. Elle répondit avec di-
gnité :
— Il n'est pas d'usage ici, monsieur, que l'on
fasse connaissance dans la rue.
— Je sais. Je vous ai rencontrée l'autre jour chez
M. de Lauminois ; mais ce n'était non plus un mo-
meiit favorable.
Marianne se rappela, en effet, que, sortant de chez
Gaudulle, la dernière fois, dans l'antichambre, elle
avait croisé ce singulier personnage. Elle entrevit
aussitôt les dangers de cette coïncidence, et, d'une
voix tremblante :
— Je vous en prie, monsieur, laissez-moi, car si, par
malheur...
Il ne la laissa point achever, esquissa un salut
d'une extrême courtoisie.
— Adieu, mademoiselle. Je souhaitais seulement
le son de votre voix. Si jamais, pour quoi que ce soit, —
ses yeux étincelèrent, — vous aviez besoin d'un gen-
tilhomme, rappelez-vous mon nom et, sur ceci, mon
adresse : l'hôtel Bristol, place Vendôme.
Le visage glacé d'une mélancolie soudaine, il s'éloi-
gna, laissant la jeune fille interloquée, le petit carton
flexible à la main. Dans Ténervement où elle était,
cette rencontre, au bout de quelques pas, lui apparut
providentielle.
Î9
218 SÉBASTIEN GOUVÈS
— Il me sauvera peut-être ou un des miens;
tout est maintenant si étrange.
Ce n'était pas la première fois qu'elle remarquait
ainsi, dans les circonstances graves, une jonction de
petites causes adventices et surprenantes, lesquelles
aboutissaient ensuite à un gros efïet, généralement
lavorable. Elle exprimait ceci par une formule :
€ J'ai de la chance dans l'ensemble de détails indivi-
duellement malchanceux. »
Elle se répétait cette phrase en franchissant le seuil
de GauduUe.
Le crépuscule pluvieux et maussade (les jours
commençant à diminuer) les surprit tous deux dans
le cabinet de travail du magistrat. Celui-ci, facilement
convaincu, achevait de bien déterminer son rôle futur.
— Il est convenu, ma chère amie, que je mani-
festerai publiquement, solennellement, pour l'œuvre
et la personnalité de votre père, l'admiration que d'ail-
leurs elles méritent. Par un contraste utile, je me
charge de lui trouver, en cachette^ un éditeur com-
plaisant et empressé; nous ferons en sorte que son
gros travail, sa découverte capitale, paraisse le plus
lot possible, surprenne les savants et même le grand
public. Ainsi nous déjouerons la scélératesse de
Mercier.
RÉBELLION. — SACRIFICE -219
Pour ce qui est de la première partie du vol,
du premier lot, les Complications de la fièvre, si je
me rappelle bien, on en fait le demi-sacrifice. C'est
le lest. Je tâcherai seulement d'obtenir de Mercier,
avant le congrès de septembre, qu'il mette, à côté de
sa signature propre, le nom redouté de Sébastien
Gouvès. En outre, je vous demande de m'envoyer
votre père d'ici quarante-huit heures, que j'aie le
temps de dresser mes batteries. L'adversaire est
adroit et sauvage. Nous n'aurons pas trop de toutes
nos ressources... Êtes-vous satisfaite?
Marianne était assise près de Gaudulle, à contre-
jour, de sorte que, pendant son discours, il avait d'elle
une image adorable et confuse, les traits flous, le con-
tour de la taille et des bras, la masse ombreuse de la
chevelure. Enfin, il la tenait, cette proie ! Car il n'était
point douteux que, les ultimes étapes franchies,
après cette preuve dernière de générosité et de
dévouement, elle allait se donner à lui dans sa grâce
virginale, avec son beau regard craintif, La difficulté
d'atteindre cette créature fuyante, hardie, lointaine
aux moments qu'elle semblait proche, avait enthou-
siasmé le chasseur. Sa vie en devenait contemplative.
Il rêvait d'elle tout éveillé, chez lui, dans la rue, dans
un salon. Il prononçait son nom sans cesse, pour le
plaisir de l'harmonie, de la figure qu'il évoquait
bien. Cet ancien procureur, arrivé aux plus 'hautes
220 SÉBASTIEN GOUVÈS
places grâce à la ruse, à la continuité d'une anfibition
tenace, changeait de caractère dans son désir de cette
enfant généreuse, venue à lui par prévoyance filiale,
s'ofïrant à lui par un mélange de loyauté, d'exaltation
surnaturelle et, aussi, il n'en doutait pas, d'amitié
reconnaissante. Expert aux subtilités des femmes,
il éventait vite le mensonge et l'hypocrisie. Ce qui
l'attachait à celle-ci, après tant de tracas, d'oublis et
de ruptures, c'était son incomparable sincérité. Par
des rencontres rares, rapides et dangereuses, il avait
pris une notion juste de cette nature simple et com-
plexe, naïve dans la tendresse, tragique dans le
dévouement, qui se développait au contact des ru-
desses de la vie selon une courbe douloureuse. Il
la contemplait avec une admiration réelle.
GauduUe était fort intelligent. Il n'ignorait pas
que c'était là une aubaine extraordinaire et qu'il ne
retrouverait jamais. Passionné pour sa conquête, il
avait fmi par s'intéresser à cette famille qui jouait
dans le cœur aimé un tel rôle, au père surtout, dont
le génie inconnu devait, en un étrange paradoxe, lui
livrer un corps adorable. D'autre part, il guettait son
Mercier de longue date; il avait percé à jour sa con-
duite malsaine, sa fourberie, sa scélératesse, et c'était,
pour son scepticisme de viveur expert, un savoureux
problème que de prévoir en imagination où abouti-
rait tant d'infamie. Il se pouvait très bien que ce
P,ÉBELLIO>'. — SACRIFICE 225
dernier crime, ce vol d'une découverte au préju-
dice d'un savant pauvre, comblât la mesure, appelât
les foudres vengeresses.
— Êtes-vous satisfaite? répéla-t-il d'une voix plus
tendre, se penchant sur la silhouette baignée d'ombre,
et derrière elle, par la vitre, apparaissait un coin de
l'avenue pluvieuse et livide.
Elle fit (( oui » de la tête, et leurs lèvres se ren-
contrèrent dans un long, un ardent baiser. Chose
étrange, Marianne songeait à l'Anglais rencontré une
heure auparavant, qui se fût peut-être, lui aussi,,
dévoué pour elle et dévoué gratis.
Puis, par l'insistance du contact et comme une
main robuste pressait sa poitrine, elle sentit la volupté
l'envahir ; un grand frisson parcourut sa chair intacte.
Elle murmura -.Pitié, grâce, pitié, tandis que penché
sur elle, affolé, l'étreignant, fourrageant le corsage,
Gaudulle haletait en phrases incohérentes. Soudain
il comprit qu'il gâchait sa joie; il se releva, s'assit
près d'elle, et, d'un ton de prière :
— Je vous en supplie, soyez bonne. Je vous appar-
tiens... ma vie, ma fortune, mon cœur... Rappelle-
toi tes promesses. .. Je t'aime.
Il la caressait de paroles respectueuses, pour
racheter son ardeur. Marianne le regardait avec éton-
nement, comme si elle voyait pour la première fois
ces lèvres minces, sinueuses, ce nez sensuel, ces yeux
19.
222 SÉBASTIEN GOUVÈS
avides,, ce visage hautain et correct, momentanément
désordonné, comme si elle entendait pour la pre-
mière fois cet organe persuasif et disert, qui avait
brisé, tranché, dispersé tant de vies humaines.
« Horreur et attrait. » Voici ce qu elle se rappela
plus tard, en un singulier mélange de sensations
disparates, contraires, chaudes, brèves, ou glacées et
plus lentes, qui la livrèrent en sa simple beauté, la
déroute de son orgueil, par une soirée humide et
tiède, à ce maître librement choisi. Il est des heures
d'émoi profond où les actes s'accomplissent à Tinsu
de l'acteur lui-même, où les forces hagardes du
destin nous semblent toutes proches, chuchoteuses et
bougeuses derrière une mince cloison transparente.
Comment se trouvaient-ils une heure plus tard,
aux bras l'un de Tautre, couchés, dans la grande
chambre tendue de rouge, qu'envahissaient les
ténèbres?... Aux vitres, la pluie tintait toujours.
Après des plaintes et des larmes, des plaintes encore
et des étreintes, et des baisers et des sanglots, après
un admirable et douloureux trajet dans cette àme
ouverte d'un coup, car la sensualité était la trame
dangereuse où se débattaient tant de vertus, après
des regrets, des souvenirs, d'injustes reproches, du
désespoir et des projets vains, voici qu'à son tour,
J
RÉBELLION. — SACRIFICE 223
accablé d'ivresse, ému de ce qu'en la vierge naïve une
tendresse imméritée naissait pour lui de ce coup de
force, voici que Gaudulle pleurait. Contre sa chair
déjà vieillissante, il tenait ce corps jeune et brûlant :
cette douce tête ployée sur son bras semblait éclairer
la pénombre; les cheveux fluides, défaits autour du
cou flexible, c'était la déroute du cœur tout entier.
Aucune violence et que de violence ! Rien que la
volonté et contre la volonté le plus grand crime !
Contre la nature aussi le plus grand crime, un vol
pire que celui de Mercier, le rapt de sa fleur divine
à la jeunesse et de son sacrifice à l'amour filial.
A travers son désarroi, Gaudulle gardait assez
d'énergie pour admirer la révélation d'une seconde
Marianne, la vraie, issue soudain de l'autre et fl.am-
boyante; celle-là naissait sous ses yeux par une lan-
gueur mystérieuse qui, à chaque mouvement des
membres profanés, donnait maintenant un sens
intime; elle naissait aussi par d'étranges paroles,
cruels aveux du cœur, si l'angoisse l'habite, ou le
remords ou la désillusion de sa destinée.
— Un juge, un juge... répétait-elle comme en
songe,., celui qui a ordonné la mort ne pourra plus
donner l'amour.
Elle se couvrit la tète de ses bras nus, si pâles dans
les demi-ténèbres et qui, de temps en temps, frisson-
naient depuis l'épaule ronde jusqu'aux doigts fins.
224 SÉBASTIEN GOUVÈS
Les draps légers suivaient sa courbe harmonieuse
Gaudulle s'approcha avec un soupir, mais elle, se rai
dissant :
— Laissez, que je prenne conscience de ma honte!
Puis, d'un ton douloureux, impressionnant, avec
parfois une légère touche d'accent provençal :
— Marianne, pauvre petite... minaude devant la
glace : seras-tu jolie... un amoureux blond... Des
toilettes de soie, disent les contes... un carrosse avec
des laquais poudrés... mais il faut de l'or, beaucoup
d'or... Et For est dans les lits, tu sais... L'avare le
cache sous sa paillasse...
Il lui était amer, à ce débauché, de la voir, au
milieu du délire ou de l'enfantillage, s'efforçant d'ou-
blier sa conduite et qu'elle s'immolait à son père. En
cette heure redoutable, depuis si longtemps prévue,
en cette ruine des espérances de pureté, de chasteté,
d'amour honnête qu'une vierge peut concevoir et
nourrir, en ce lugubre passage d'une vie morale à
une autre morne, lourde, cuisante, aucune allusion
ne fut faite au pacte commun, à l'entente. Elle voulait
être sincère, et le fut. Lui, voulait oublier son âge et
la circonstance, et ne pouvait y parvenir. Leur double
effort à maintenir leurs rôles les sépara dans la nuit
tombante.
Elle défendit à son amant de l'accompagner. Elle
souhaitait ardemment d'être seule. Elle rentrerait
RÉBELLION. — SACRIFICE 225
tard, inventerait une fable, la rencontre de Jeanne
Roumine, mais elle aurait de Fair, de l'espace et la
faculté de pleurer.
Comme elle le sentit, le bienfait des larmes! Une
extrême fatigue, une douleur dont l'idée la brisait de
honte, la contraignirent à prendre une voiture qui la
conduisit n'importe où, par le noir, la pluie, la
rafale. Tempête au dehors et au dedans! Elle se répé-
tait : « Je suis seule maintenant! Me voici seule au
monde », pour chasser l'image de son maître, là-bas,
dans la chambre rouge et maudite. Elle détesta son
courage. Pour la première fois, en éclair, la face de
son père lui fut odieuse, comme s'il eût commandé
son supplice. Et le pire était qu'elle n'avait point la
mémoire d'une torture, mais d'une révélation tout
ensemble atroce et sublime, à goù l double, dont la mort
seule eût pu la débarrasser. La mort ! La Seine lui-
sante... Sur le cadavre glissent les fanaux rouges. Elle
ne prononça ces mots que par comédie vis-à-vis
de soi-même, et pour <.( compléter le tragique », mais
elle ne songea point réellement au suicide. La vie la
tenait par des chaînes trop fortes, plus même peut-
être depuis qu'elle en connaissait le mystère charnel.
(( Suis-je donc une fille perdue, une prostituée, une
chienne? » Elle se flagellait d'injures crues et bles-
santes. Elle s'ingéniait à se torturer de toutes ma-
nières; mais un sens nouveau, innommable, irréduc-
226 SÉBASTIEN GOUVÈS
tible, venait de s'élever soudain au plus profond do
sa nature, et, collant à la vitre fraîche ses joues en feu,
écoutant avec horreur les échos de plus en plus vagues
d'une ineffaçable blessure, Marianne Gouvès s'épou-
vanta d'être devenue femme.
La voici dans sa chambre, au milieu des objets
familiers, dont aucun ne se ressemble plus. Certes, le
mensonge fat facile, car le père est encore plein d'an-
goisse; et le soir, et la ville, et ses démarches vaines,
et son isolement lui ont enlevé son reste d'énergie.
La mère aussi est inattentive, toute à ce grand mal-
heur qui accable son homme. Depuis le premier jour,
depuis rinstallation, elle se méfiait du « grand con-
frère » . En a-t-elle fait de ces vœux dans les cathédrales
ou les humbles églises ! Elle demandait trois choses :
le mariage pour sa fille, le bonheur pour son fils, la
gloire enfin pour son mari, cet honnête Sébastien à
qui elle a lié son existence et que tous disent avoir du
génie, bien qu'elle connaisse à fond, elle, ses défauts,
faiblesses et manies... Le père Ensade se lamentait
du dîner hâtif, de la pitance maigre et maussade...
Seule, Moumette, taciturne, hochant la tête, dirigea
plusieurs fois vers sa jeune maîtresse des regards
noirs et chargés de reproches : « Elle devine trop de
choses, celle-là. Elle en devient insupportable... d
Afin de distraire sa pensée des cruels tableaux qui
RÉBELLION. — SACRIFICE 2-27
'obsèdent, Marianne songe à son frère, à ce pas-
sionné de Paul, qui par amour, là-bas, au régiment, se
iésespère. La ligure d'Henriette Yalère, bouleversée
le désir, dans la pénombre lui apparaît, lui rappelle
ine autre figure, plus proche... Pouah!... C'est toute
la lie que la passion dépose ainsi sur les visages, dans
'instant qu'elle croit s'assouvir... Que foit-elle, que
levient-elle, cette Henriette, qui promène inlassa-
)lement par la ville sa crainte de la mort, son goût de
a débauche, sa curiosité dangereuse et brutale?
En proie à la fièvre, Marianne s'est assise sur son
it. Elle regarde ses bottines pleines de boue, sa robe
[u'au matin elle a revêtue vierge et qu'elle va retirer...
)Our la seconde fois. Vhonneur, mot vague lorsqu'on
e prononce habituellement, mot de torture et de
'egret quand il exprime le passé, ce qui ne peut plus
e reconquérir, ce qui est de Vautre main du fleuve,
;omme disent les mariniers du Rhône... Ses artères
)attent et la brûlent; la jeune fille ouvre la fenêtre,
-.a nuit opaque est traversée d'une pluie fme et
'ageuse. Si l'on piête l'oreille, on entend le murmure
jonfus de Paris... Paris!... contre la terrible cité
[ue peut une petite provinciale?... Se laisser broyer
;omme les passantes... Frissonnante, elle songe à
elles qui circulent dans la boue glacée, cherchent
il quêtent avidement le pain du vice, de l'infamie.
— Donnez-nous aujourdliui notre pain quotidien .
228 SÉBASTIEN GOLVÈS
Ne nous laissez pas succomber à la tentation, répond
aussitôt la seconde voix, celle de l'honnèleté et du
reproche.
— Ce que j'ai fait, si monstrueux que cela paraisse,
c'est pour toi, mon chéri, murmure-t-elle, s'adres-
sant à un portrait de lui, sur la cheminée, un Gouvès
jeune, admirable de santé et d'énergie. Elle reprend
et implore : — Pardonne-moi, oh, pardonne-moi! —
Puis, la tête perdue, s'adressant à Dieu, elle ajoute :
— Faites, mon doux Seigneur — elle l'appelle ainsi
depuis l'enfance, — faites que mon sacrifice n'ait pas
été inutile.
Ainsi vient à elle peu à peu, et malgré qu'elle
veuille la chasser, cette pensée nouvelle : a Et main-
tenant quel sera mon rôle? Gontinuerai-je, ou men-
tirai-je à ma parole et rejetterai-je honteusement
celui dont je me serai servi? » Elle ose alors évoquer
Gaudulle. Il lui semble fait de plusieurs person-
nages : un lascif, odieux et hardi ; un timide et tendre ;
un généreux, compatissant; un, enfin, le plus redou-
table, séduisant, malgré son âge, expert en baisers,
en caresses. De nouveau surgit l'odieux et voluptueux
souvenir. Ferait-il partie de sa chair?
Le bruit d'une discussion, qui s'élevait dans le
cabinet de travail, la rendit attentive. Goquilet venait
d'arriver. Il persuadait son maître de porter au plus
vite les coups décisifs, car, d'après ses renseignements,
RÉBELLION. — SACRIFICE 2-29
Mercier se vantait déjcà partout d*une communication
du plus haut intérêt, qui serait publique au congrès
dans huit jours. Une deuxième voix, celle de Robert
— qui accompagnait son ami — appuyait l'argument
avec véhémence : « Surprendre la canaille... Hur-
ler... casser les vitres... Moi, je suis à vos ordres,
quelques camarades aussi... » Ces phrases éclatantes,
désordonnées, bonnes pour les réunions publiques,
firent hausser les épaules à récouteuse.EUe tressaillit
quand Sébastien, après quelques réflexions prélimi-
naires, déclara : « Le parti le plus sage, c'est que
demain matin vous veniez avec moi, Jérôme, chez
maître GauduUe de Lauminois... Ma fille est de cet
avis... Et ma fille est de bon conseil... — Encore un
robin, » s'écria Robert... Mais le savant, peu disposé
à accepter des divagations d'anarchistes, continua
d'exposer les raisons qui lui traçaient sa ligne de con-
duite. On pouvait désormais compter sur son entête-
ment; il n'y avait pas d'exemple qu'il fût revenu sur
une décision prise.
Le sort était jeté. Au moment où se réalisait un
projet poursuivi parmi tant d'obstacles, la victime
expiatoire manqua de s'évanouir; elle dut s'étendre
sur son lit, tandis que la conversation d'à côté n'ap-
portait plus à ses oreilles qu'une sorte de bourdon-
nement tragique.
20
-230 SÉBASTIEN GOUVÈS
Comme il descendait de sa chambre pour recevoir
les docteurs Gouvès et Coquilet, le grave Gaudulle de
Lauminois, passant devant un petit miroir accroché à
la tapisserie, remarqua un sourire furtif qui plissait
l'angle de ses lèvres. Après avoir participé la veille
aux émotions de sa jolie maîtresse d'une façon qui
ensuite l'élonna, il s'était remis vite et se promettait
de tirer tout le parti possible d'une situation si avan-
tageuse. La justice et l'amour se conciliaient, chose
rare. En prenant le parti d'un savant pauvre et
exploité, il s'assurait l'estime publique, et il s'atta-
chait le cœur de Marianne. Car elle n'était pas de
celles qui, le bienfait obtenu, se détachent cynique-
ment du bienfaiteur.
Quand elle l'avait quitté, dans les ténèbres et la
bourrasque, il avait senti sa joie de mâle victorieux
se rehausser d'une fine pitié. Les sentiments forts, arli-
saus du génie, nous laissent des empreintes ineffa-
çables : qu'elle était charmante d'abord à contre-jour,
hésitante ou déterminée ; puis dans sa nudité héroïque
et la défaite de sa pudeur... puis revêtue, mais
non de chasteté, laissant au baiser du départ un goût
de frénésie, de remords et d'attrait, qui si merveil-
leusement traduisit son âme composite.
Une heure après, Gaudulle, installé devant un
onctueux rosbif — il affectionnait la viande rouge
— et une bouteille de Romanée, dans la salle à manger
RÉBELLION. — SACRIFICE -231
chaude et lumineuse, savourait ces diverses transitions
et ces tableaux d'une impudeur exquise. Il imaginait
l'avenir de cette belle enfant si fraîche, au cœur géné-
reux.
— En cas d'algarade, une surprise est toujours à
craindre, surtout avec Mercier, c'est ici qu'elle se réfu-
gierait et, ma foi, je l'accepterais avec reconnaissance.
Le seul péril seiait de s'attacher à elle, car elle suivra
sa destinée, et, hors du mariage qui n'est guère admis-
sible, un vieux de ma tournure ne peut prétendre au
monopole d'un pareil trésor. En vérité, sa peau me
brûle; j'ai senti cet éclair qui ne trompe jamais, cette
route ardente de la chair au cœur... On souffre affreu-
sement ensuite, alors qu'il faut oublier... Non, non, je
ne veux plus de ces angoisses !
Ainsi raisonnait le vieil épicurien. Ami d'Horace et
du ne quid nimis, profond connaisseur d'hommes et de
femmes, il ne laissait arriver à lui les illusions qu'au-
tant qu'elles seraient peu douloureuses. Comme il en
était au café, il vit nettement Marianne, épouse modèle
d'un des élèves de son papa, a un brave garçon qui
la rendra heureuse. Elle-même a la tète trop solide
pour se torturer véritablement, et elle fera une
excellente mère de famille. Si le bonhomme Gau-
dulle est encore de ce monde, il aura sa serviette et
son rond dans la maison. »
Par de tels dialogues, le subtil magistrat satisfaisait
-232 SÉBASTIEN GOUVÈS
son goût pour la philosophie pratique. La nuit, il rêva
d'amour.
La visite de Gouvès ne le surprit point, — il l'atten-
dait après ses conseils à Marianne, — mais l'annonce
d'un second visiteur l'intriguait.
Il fut rapidement fixé, à la vue d'un grand diable
noir et barbu, timide, qui témoignait à son maître
une déférence attendrie. « Quelle tête tu ferais, mon
pauvre garçon, si tu te représentais tout à coup ce
qui s'est passé hier ici 1 » Ainsi songeait-il, écoutant
avec patience les détails d'une affaire qu'il connaissait
trop bien. Ses sens libres et alertes lui permettaient
de goûter pleinement l'altitude et les gestes du
brave Sébastien, qui exposait le rapt et Vinfamie de
Mercier avec une méthode à la Cicéron; les yeux
admirables, embusqués sous les gros sourcils, ful-
guraient aux passages dramatiques, tandis que les
muscles du cou se contractaient. Puis, cela se calmait
peu à peu, le ton baissait, l'art oratoire reprenait
ses droits.
— Mettez-vous à ma place. Cette découverte, mon
cher ami (c'avait été, d'abord, monsieur le président,
puis monsieur de Lauminois, et enfin mon cher Gau-
dulle), cette importante découverte sera la dot de ma
grande fille. — La vie, pensait le magistrat, est par-
fois t-irriblement narquoise. — C'est sur vous que je
compte pour la sauver, la pauvre petite, et nous sauver
RÉBELLION. - SACRIFICE 233
tous, car, entre nous, la carrière de ce brave garçon
— il montrait Jérôme très ému — est un peu soli-
daire de la nôtre.
Gaudulle, avec beaucoup d'habileté, après maints
détours, amena le vieux savant à proposer le plan de
défense et d'attaque que Marianne et lui-même avaient
concerté.
Quarante-huit heures ne s'étaient pas écoulées que
le magistrat, fidèle à sa formule etcà sa promesse, son-
nait à la porte d'Ephraïm Mercier, avenue Montaigne,
après que la concierge lui eut certifié que M. le pro-
fesseur « rentrait à l'instant de fhôpital ».
Une telle démarche ne déplaisait pas au visiteur. Il
tenait de son métier une extrême curiosité pour les
scélérats « dans l'exercice de leurs manigances »,
L'omme il disait en ce langage familier et véhément
qui lui avait si bien réussi au Palais. « Eh, eh, ce
Mercier, qui aime les secrets des autres au point
d'interroger les domestiques, il va donc, à son tour,
nous livrer son petit cadavre. »
La vue du juge à l'air goguenard ne fut point
agréable à Anatole. Tout en priant a monsieur le pré-
sident d'attendre »,il pensait : « Celui-là, à coup sûr,
vient pour l'affaire Gouvès. C'est un fin renard; le
patron devrait ouvrir l'œil. » Il connaissait, malgré les
20.
234 SEBASTIEN GOUVES
précautions de Gaudulle, par le bavardage de ses col-
lègues, les visites de Marianne Cours-la-Reine, mais il
se taisait là-dessus, comme sur tout secret d'impor-
tance qu'une révélation inconsidérée eût détruit. « Je
ferai bien de prendre des renseignements exacts et de
savoir où en est la petite. Ce n'est pas la Moumette
qui me tirera du doute. ))
Naturellement, il avait pris en grippe la fidèle
servante de la rue Lhomond. N'avait-ellepas essayé de
soustraire cette (( bonne fille » de Glorinde à sa dange-
reuse fascination? La concierge même, M°' Constans,
qu'il n'avait vue que quatre ou cinq fois, bénéficiait de
cette haine, ainsi qu'Arsène, son neveu.
Entre l'annonce et l'entrée de Gaudulle, Mercier
eut l'intuition brusque de la réalité. Il fut confirmé
dans ses prévisions quand le « cher ami », sans autre
préambule, déclara, avec quelque solennité :
— Je viens ici, en camarade, vous empêcher, doc-
teur, de commettre une grave injustice.
Suivit un exposé succinct et rapide de la situation,
des soupçons de plagiat.
— Oh, nous n'accusons personne, nous constatons
seulement, et nous attendons à dessein avant d'aller
plus loin.
La menace de preuves irrésistibles , qu'on eût été
bien embarrassé d'apporter, demeurait en suspens.
Ici, après ces préliminaires, une parenthèse :
I
RÉBELLION. - SACRIFICE 235
— Vous vous demandez peut-être pourquoi je me
suis chargé d'une telle démarche, moi votre com-
mensal, ne connaissant votre collègue Gouvès que
depuis peu, car il me fut présenté dans vos sa-
lons?
— Le fait est... fit évasivement Mercier, et il s'arma
d'un sourire ambigu. Il écoutait avec une stupeur
affectée, sans interrompre, laissant venir l'ennemi
qu'il savait de taille, renversé dans son fauteuil, à
contre-jour, selon sa ruse accoutumée. Il eût voulu,
par son attitude, mieux que par des paroles dont
la moindre pouvait le trahir, faire comprendre à
Gaudulle l'inconvenance de cette intrusion dans des
affaires de science et de préséance médicale qui,
après tout, ne le regardaient point; mais, vis-à-vis du
rusé vieillard, cette cérémonieuse réserve était peine
perdue. Il en avait trop vu, le magistrat, des comédiens
de tous genres, des bruns, des blonds et des gris, des
gras et des maigres, des faiseurs de serments, barbe-
leurs d'allusions, bateleurs de dignité, des frappeurs
de poitrine, de table, de cuisse et de thorax; il en
avait trop entendu, des sentencieux, des retors, des
bavards, des calculateurs de réponses, des embrouil-
leurs de questions claires, pour s'impressionner d'une
mine hautaine et distante. Il s'était bien promis de
se contraindre aux limites de la politesse, encore qu'il
eut pour ce Juif fourbe et lâche, qui caressait sa
-236 SÉBASTIEN GOUVÈS
barbe noire, le plus \iolent mépris; mais il ne voulait
pas non plus être dupe.
— La raison de mon intervention est simple : par-
venu à mon âge, après une longue expérience du Gode
et des chicanes, je suis atteint, pour mon malheur,
d'une sensibilité particulière à tout ce qui est inique,
ambigu, malsain. J'ai remarqué que les malheu-
reux, et les hommes de génie tels que votre collègue
Gouvès sont forcément des malheureux, souffrent
moins dans la vie d'attaques directes et franches,
d'inimitiés ou haines déclarées, que de sympathies
fausses, d'exploitations souterraines. lis sont vic-
times des vampires, qui les engourdissent par des
compliments ou un sac d'argent, ou des promesses,
surtout des promesses, si vive est la foi dans l'ave-
nir, leur sucent le sang, les vident dans leur som-
meil. Il y aurait, en résumé, une justice seconde
à exercer, plus subtile, non moins efficace que l'autre,
et celle-ci vengerait les embûches et traquenards, les
vols ténébreux, je dis les crimes, dans l'état actuel
de nos lois impunis, qui ont paralysé tant de bonnes
volontés, tant d'intelligences, de dévouements, de
talents admirables, qui ont amené dans des familles
honnêtes, où le chef tout à coup s'effondrait, la
ruine, la détresse, le suicide et la honte...
— Supposez-vous donc que M"' Marianne?... in-
sinua imprudemment Mercier avec un affreux rictus.
RÉBELLION. — SACRIFICE 237
Son désir de vengeance annihilait en lui toute
circonspeclion.
Cette allusion empoisonnée mit Gaudulle hors de
lui. Habitué à dompter ses nerfs, il devint seulement
un peu pâle et prit une voix brève, qui l'étonna
lui-même, tandis qu'il ripostait :
— Je ne suppose rien d'une jeune fille à laquelle
vous et moi, docteur, nous devons le respect. Je
crois seulement que votre zèle pour la science vous
a imprudemment entraîné sur un territoire apparte-
nant à autrui, à votre protégé, expérimentateur
admirable, vous ne l'ignorez pas, mais scrupuleux
à l'excès et gardant ses découvertes en tiroir trop
longtemps. Comme Gouvès sait mai se défendre tout
seul, moi j'arrive et je vous déclare : le travail sur
la Fièvre, que vous comptez présenter au congrès
dans quelques jours, ne peut être signé de vous seul.
Mais ceci n'est pas tout.
Nullement troublé par la physionomie fielleuse et
rageuse de Mercier, figé de haine, Gaudulle, après
un petit silence, continua :
— Ce n'est pas tout, car la coïncidence étrange
qui vous a mené, sans qu'il y vous guidât, dans les
l)lales-bandes de mon client, la même vous éclairera
peut-être plus tard de lueurs merveilleuses et sou-
daines dont on ne m'a donné qu'un léger aperçu. Je
vous préviens que le jour où ce triste miracle se
238 SÉBASTIEN GOUVÈS
produirait, je me lèverais comme témoin contre vous
et pour lui.
Ici Mercier, jugeant la partie perdue, se prit la
tête.
— Tous parlez par énigmes. Je vous avoue ne
comprendre à tout votre discours que ceci, dont je
me doutais depuis peu : j'ai rendu service à un
ingrat, un envieux, qui va partout racontant que je
l'exploite, que je l'exploiterai, car cette infamie
se passe au futur. Et, comme ces questions sont
obscures, que j'ai beaucoup d'ennemis, que je passe
pour riche, mes collègues sont trop heureux d'accepter
ces ridicules accusations. Tout cela n'est que trop
naturel. Je m'étonne seulement, monsieur le prési-
dent, que vous, un homme éclairé, droit et sage, les
preniez ainsi à votre compte et veniez me les jeter
à la face.
Cette nouvelle méthode n'émut pas Gaudulle davan-
tage. Bien décidé à ne pas se satisfaire de récrimina-
tions flottantes, à remporter des avantages précis, et
s'intéressant déplus en plus à une cause juste, au point
d'oublier Marianne et ses grands yeux, il rétorqua un"
à un les mauvais arguments d'Ephraïm, lui prouva
indiscutablement que Gouvès, depuis le peu de mois
qu'il travaillait au compte du laboratoire, lui avait
déjà rendu d'inappréciables services, démontra la
pauvreté de l'excuse qui faisait du vol une rencontre
flÉBELLlON. — SACRIFICE 239
d'abord et ensuite une collaboration. Il entremêla son
• réquisitoire d'adroites allusions à des affaires de chan-
tage et d'opérations illicites qui rappelaient à l'illustre
professeur la faiblesse des réputations humaines et
l'utilité des amis magistrats.
Plus la causerie se prolongeait, plus il devenait
précis, net et mordant, si bien qu'il se surprit à trai-
ter ce membre de l'Académie de médecine comme un
véritable délinquant. Et telle est la force de la vérité,
que l'autre, perdant tout aplomb, sa façade d'austé-
rité démolie, plaidait les circonstances atténuantes. Il
apparut si plat qu'il en fut pitoyable.
Comme il ne niait plus, mais répétait avec insis-
tance :
— J'ai avertîmes collègues de ma communication.
Ils latlribuent à moi seul. Les rapports sont déjà dis-
tribués.
— Soit, fit l'autre, pour conclure l'affaire et em-
porter la dernière position ; nous acceptons les faits
acquis et vous signerez seul pour le congrès; mais
il est entendu que, dans la suite, votre rapport sera
imprimé sous la rubiique : En collaboration avec
Sébastien Gouvès. Nous vous prions aussi de renvoyer
le jeune Guilon, dont la présence nous serait désor-
mais insupportable.
Cette dernière exigence passa sans difficulté. Le Juif
n'était pas fâché de se débarrasser d'un témoin gênant.
-240 SÉBASTIEN GOUVÈS
Quand, tout bien arrêté, le ton redevenu presque
cordial, GauduUe fut enfin parli, sur ces mots iro-
niques : « Vous me remercierez plus tard », Mercier,
au comble de la rage, sonna Anatole, et, d'une voix
caverneuse, avec un regard affreux :
— Il faut que tu me saches avant huit jours et
positivement si celui-là couche avec la Marianne. J'ai
comme une idée que la belle Henriette est aussi du
complot contre moi. Ils me payeront le tout ensemble ;
ah, les canailles, les sales canailles !... Douze mille
francs par an, pour cela !
Puis, comme la fureur Fétouffait, le maître sortit
prendre l'air.
Le résultat victorieux de sa démarche fut aussitôt
transmis par Gaudulle à la famille Gouvès. Fou d'en-
thousiasme, Sébastien emmena avec lui, pour remer-
cier le (( vrai bienfaiteur », sa fille, sa femme, Ourlac
et Roumine, qui se trouvaient présents quand le
message arriva rue Lhomond :
— Feu de Dieu! Accompagnez-moi... Il nous faut
former le cortège !
Le magistrat fut étonné de voir son salon envahi.
Marianne gentiment excusa son père :
— Il veut que nos bons amis vous témoignent aussi
leur reconnaissance. Ne sois pas timide, maman chérie.
Montre-toi. M. Eusèbe Ourlac... M. Nicolas Roumine.
RÉBELLION. - SACRIFICE 211
Au nom du célèbre révolté, Gaudulle eut un sourire
aimable :
— Il faut en vérité, monsieur, d'étranges circon-
stances pour que nous nous rencontrions!
Ils étaient beaux et contradictoires, ces deux vieux
en présence, dont l'un symbolisait l'autorité, l'autre la
liberté à outrance. La différence des caractères, des
tempéraments et par suite des convictions se manifes-
tait dans le constraste du visage robuste aux larges
méplats roses, aux arêtes accusées, longs cheveux
blancs et barbe d'argent fin, avec les traits aigus et
contractés, le teint de bile, la bouche sinueuse, le
menton ras du chat fourré.
— Je vous remercie au nom de la justice, monsieur
le président, dit Roumine, quand on se fut assis au-
tour d'un plateau à thé et à liqueurs. En sauvant
mon ami Gouvès des griffes de ce Juif — le révo-
lutionnaire employait aisément des images un peu
démodées, ce dont le plaisantait sa fille, — en lui
restituant l'énergie, vous rendez à la science un
incalculable service. Sébastien est de ces hommes
qui méditent toute leur vie un problème capital
dont ils donnent la solution sur le tard, quand ils se
sont entourés de toutes les preuves, de toutes les
concordances. Le défaut de cette admirable méthode,
c'est qu'elle facilite la besogne des larrons et des
exploiteurs, qui savent, hélas! se mettre hors del'at-
21
-242 SÉBASTIEN GOLVÈS
teinte des lois et dépouiller le génie pauvre sans
qu'il puisse même protester. Il est difficile à un savant
de garder ses recherches secrètes, surtout s'il doit
s'appuver sur des expériences, surtout si, comme -;
c'est le cas, il n'a pas son laboratoire à lui, ses instru-
ments à lui, rindépendance.
Ici, Rournine reprit haleine, et tous lui surent gré
de rendre la visite intéressante par son éloquence et
dexprimer si bien des idées qui gontlaieut les
cœurs.
Gauduile, à la dérobée,jetait à Marianne de tendres
regards, dont deux ou trois furent surpris par le
jaloux Zebio. La jeune fille, que cette démarche em-
barrassait, mais qui n'avait pu s'y opposer, regardait
avec émotion tous les meubles de cette maison où elle
avait laissé son honneur. Sentant autour d'elle la
haine et la rancune, elle tremblait qu'une impru-
dence ou une délation ne livrassent à son père un
secret dont il pourrait mourir, alors qu'il devait en j
vivre. Elle pesait son audace, ce qu'elle appelait menta- *
lernent son a crime utile » et demeurait étonnée. En
même temps, la vue de ses amis autour de Gauduile
et le remerciant lui serrait le cœur d'une émotion
étrange. Enfin elle ne pouvait s'empêcher d'aimer cet
homme pour sa loyauté, son effort immédiat et hardi,
sa victoire...
Cependant Rournine continuait :
RÉBELLION. — SACRIFICE -213
— Je ne sais si Gouvès, ému comme il Tétait, vous
a bien exposé son cas.
— Si, si, fit Sébastien. J'ai narré les moindres dé-
tails avec méthode.
Il lui déplaisait de passer, aux yeux du magistrat,
pour un lunatique, un enfant sublime.
— C'est que, mon pauvre ami, j'ai de la méfiance,
tu es si distrait — et d'un ton solennel le vieux libéral
levait le doigt. — Mercier, Ephraïm Mercier est le
type de ces parasites qui vivent de la substance d'au-
trui, puis rejettent la coquille vide. Il a mené son
affaire de fort loin.
— Oh, oui ! Oh, oui, acquiesça Julie Gouvès avec
de vifs mouvements de sa vieille tête ridée.
— N'est-ce pas, madame Julie?
— • Mon fils Paul s'en méfiait, eut-elle l'audace
d'ajouter, mais trop bas; l'observation fut perdue pour
le public.
|t — Il a mandé Sébastien à Paris, comme il avait déjà
fait pour un autre, dont on m'a cité le nom et qui
est le véritable auteur des fameux travaux sur le suc
gastrique. Comme il n'arrivait pas à ses fins directe-
ment et que sa victime se méfiait, il a pris, pour aide
de laboratoire, un rusé coquin, nommé Quiton.
— Guilon, rectifia Gouvès, avec un soupir.
— Guilon, Quiton, peu importe, qui a évidemment
accompli le vol des papiers.
241 SÉBASTIEN GOUVÈS
— Il faudra le retrouver et le soudoyer, ce Guilon,
fît GauduUe, pris d'une idée subite; cène sera pas diffi-
cile. — Puis, pour couper court à des indignations sur
lesquelles il était blasé, il dit à Gouvès : — J'ai trouvé
réditeur auquel nous confierons l'impression de votre
grand travail. Un nommé Yauiier, rue de Bourgogne,
en qui j'ai toute confiance... C'est un puits de discré-
tion que cet homme; et il est nécessaire que la chose
soit secrète jusqu'à la mise en vente de l'ouvrage. '
Vous entendez, messieurs, nous comptons sur voire
silence. Quant aux frais, il vous laisse la plus grande
latitude.
Marianne comprit que, là encore, la générosité de
son ami levait les plus difficiles obstacles. Elle le
remercia d'un long regard.
Ensuite on décida, en conseil et après délibération,
que le savant ne devait pas quitter son poste au labo-
ratoire, résilier le contrat.
— Vous êtes au centre de la place. Vous le gênez
bien plus dedans que dehors, déclara sagement
Gaudulle. Il n'y a point de scrupule pour vous à être |
rétribué des services que vous rendez à cette canaille.
Guilon renvoyé, votre dignité est à Tabri. Cependant,
comme la rupture paraît immanquable, lorsque
éclatera en bombe la publication anticipée de votre
mémoire sur la Pesanteur, lorsqu'il verra son dernier
espoir perdu — car, à l'heure actuelle et malgré
RÉBELLION. — SACRIFICE 245
ma franchise, il conserve encore, peut-être, quelque
illusion scélérate, — il faudra que vous entriez dans
une -place toute prèle, d'où vous braverez ses me-
naces. Et c'est de quoi je vais m'occuper immé-
diatement.
Cédant à sa nature, rouge de joie, frémissant, Gou-
vès se leva de son siège et se jeta au cou de GauduUe;
celui-ci, peu fait aux effusions méridionales, garda le
souvenir de ce contact chaud et piquant, car les émo-
tions ne laissaient guère au brave homme le temps de
se raser avec soin .
Pendant ces épisodes, quatre personnes, liées par
des intérêts et sentiments variés aux principaux ac-
teurs de cette tragédie bourgeoise, passaient par des
émotions bien différentes. C'est une des surprises de
la vie qu'elle procède, dans les mêmes milieux, par
lents agrégats de petits faits, de coïncidences ou de
contrastes, puis par désagrégations soudaines. Le
drame se tisse, puis il éclate. La période des prépara-
lions est celle du clair-obscur, des nuances ; celles-ci
se perdent dans la catastrophe et il devient difficile à
comprendre comment tel trait de caractère, telle pa-
role ou tel geste, qui paraissaient de minime impor-
tance, ont pu occasionner, par une mécanique sou-
terraine et merveilleuse, des héroïsmes, des hontes,
des cribles et des désastres.
Dans les sentiments, qui forment la trame inces-
'21.
246 SÉBASTIEN GOUVÈS
samment défaite et refaite de notre âme, tel qui sem-
blait un comparse va prendre brusquement le pre-
mier rôle. Nous ignorons si ce souvenir ou ce regret
qui nous traversent, et auxquels nous n'accordons
qu une attention distraite et passagère, ne détermine-
ront pas bientôt un mouvement d'esprit ou de corps
par quoi notre destinée sera bouleversée de fond en
comble. De même, il n'est pas, dans un visage humain,
une parcelle d'expression ou de grimace qui ne soit à
considérer, car c'est peut-être là, dans cette appa-
rence fugitive, que réside l'individualité et que parle
l'oracle.
Paul comptait les jours avec une impatience inces-
samment accrue. Avides de trouver un objet, sa colère
et sa rancune, qui ne pouvaient se porter sur Henriette,
la vraie cause de son chagrin, étaient allées chercher
le capitaine de sa compagnie, un nommé Lebouin,
vraie brute d'ailleurs, qui dans l'ivresse ne se connais-
sait plus, injuriait et frappait ses subordonnés. Éner-
vée au contact de Coquilet, d'Audiffret, de Robert,
chauffée par leurs ardentes causeries, l'intelligence du
jeune homme se révoltait contre une servitude maus-
sadement consentie, qui par bonheur touchait à sa fin.
Presque chaque soir, il couchait à la salle de po-
lice. Là, il faisait des projets d'avenir, quand il serait
I
I
RÉBELLION. — SACRIFICE ±ïl
un peintre célèbre, songeait rageusement à sa perfide
maîtresse, relisait les billets de plus en plus rares el
laconiques qu'elle lui écrivait en baillant, entre deux
rendez-vous avec le joli Lourdemont, insoucieuse de
ses reproches, de ses accents pathétiques. Elle avait
bien vite, en dépit de ses protestations, deviné son
manque d'énergie, son absence de ressort : « Il est
défibré, d disait le père, qui le connaissait bien. Puis,
la vicieuse Henriette avait pris son jeune arnant en
grippe, pour la froideur de Marianne à son égard, de
cette Marianne qui troublait ses rêves et dont elle dé-
sirait l'amour, d'autant plus vivement qu'elle ne pou-
vait l'obtenir. Sachant l'affection de la sœur pour le
frère, elle espérait se venger par là, et lorsque, aux
réunions des Audacieuses^ on faisait quelque allusion
à ces choses, elle prenait le sourire cruel qui décou-
vrait la blancheur de ses dents et que redoutait Yalère.
A quelques rares exceptions près, chaque jour plus
rares, de serviteurs « ancien modèle » qui, semblables
à Moumette, font partie de la famille où ils vivent,
vieillissent et meurent, embrassent ses intérêts, ses
sympathies et ses rancunes et gardent ses secrets, la
domesticité forme à Paris la nappe souterraine et
bourbeuse par laquelle communique toute la fange
bourgeoise. C'est là que traînent et se mêlent en tour-
billons nauséabonds les détritus moraux, les stupres.
Il n'est pas de honte si bien gardée qu'elle n'aboutisse
i>48 SÉBASTIEN GOUVÈS
par Toffice et l'évier à cet égout commun, à ce
cloaque qui emporte tant de réputations et dissout
par la base tant de façades hautaines. Les commer-
çants de quartier, le marchand de vin, le boucher,
le boulanger, l'épicier sont le rendez-vous de tous les
racontars, de tous les mauvais propos tenus entre
chien et loup, tandis que la boue suinte au dehors
sur le pavé gras et que les camelots crient les derniers
scandales. Ces clameurs rejoignent ces chuchote-
ments. Les comptoirs de boutique sont les tribunaux
monstrueux où comparaissent la vertu de madame
et de mademoiselle, la dignité de monsieur, la tenue
générale de la maison. Ce qui se clabaude dans
l'alcôve, ce qui se discute au salon, ce qui se conte à la
salle à manger, a là son écho, son travestissement. De
bouche en bouche, tandis qu'on marchande le fil, le
sucre, le beurre et le poisson, passent et se déforment
les nouvelles. La société, qui se croit habillée, est
chaque jour dévêtue par ses subalternes, par ce qui
subsiste en elle de l'esclavage, se nourrit d'elle et
la hait. La rage de l'information s'aggrave. Le journal
est souvent le potin imprimé; le valet de chambre
instruit le reporter. Le tuyau d'égout aboutit à la
salle de rédaction, où Ton fait le tri des épkichures.
Ainsi s'expliquent ces bruits mystérieux qui attaquent
la réputation d'une famille riche ou d'un grand per-
sonnage, sans qu'on puisse deviner d'où vient le
RÉBELLION. — SACRIFICE 249
poison. Il fut transmis sous le tablier, en marge du
carnet de blanchissage, et de là aux entrefilets de
seconde page, entre un bruit de guerre, de Bourse et
le récit d'un enterre menl.
Or, s'il est des a maîtres » qui dédaignent les bavar-
dages de leur domesticité, les interdisent et par là se
font haïr, il en est d'autres qui les provoquent, s'en
repaissent, les colportent à leur tour. Ainsi se satis-
fait l'envie, la déesse jaune des temps modernes,
l'envie par qui se rattrape la différence de quartier,
de loyer, de vêtement et de nourriture, l'envie qui
fait la chaîne entre la curiosité et la calomnie, écrit
anonymement, parle à voix basse, récompense le
propos infâme, accueille tout bruit déshonorant, se
désole du bonheur d'autrui, prépare sournoisement
la catastrophe et rend la vie au sein d'une grande
ville plus dangereuse mille fois que celle du nomade
et de l'explorateur. Fléau des races ventes, oisives et
sédentaires, elle sévit surtout dans la caste moyenne,
démocratique, demi-libre de par les lois, demi-sou-
mise aux préjugés les plus vulgaires, demi-satisfaite,
demi-renseignée sur la politique intérieure et exté-
rieure. Elle déteste, cette caste moyenne, dominatrice
de notre époque, tout ce qui s'élève, tout ce qui se
distingue, tout ce qui tente un effort nouveau.
Prenant la publicité pour la gloire, elle a sa presse
qui diffame, son public qui siffle le beau drame, la
^50 SÉBASTIEN GOLVÈS
belle musique, dénigre le beau tableau, se tait sur le
beau livre. Entre le peuple et l'aristocratie, elle entre-
tient soigneusement la haine. Elle se réjouit de Tal-
cool qui corrompt l'un et de la vanité qui détruit
l'autre. Elle place au pouvoir ses créatures qui feront
des lois à son image, des lois basses, dangereuses,
dissolvantes. Et elle emploie à son œuvre néfaste ces
deux agents terribles d'espionnage et de révélation,
le domestique et le camelot.
Un semblable état de mœurs explique le pouvoir
d'un Anatole et la possibilité d'une Clorinde. Celle-ci,
d'extracùon plus noble, obéissait à des mobiles géné-
reux qu'ignorait profondément celui-là. Mais ils ser-
vaient aux mêmes besognes. Les précautions prises
par Gaudulle, qui se méfiait de son personnel, n'em-
pêchèrent pas ce personnel de connaître les visites de
Marianne, sa faute, et l'entreprise du maître en faveur
de Gouvès. Comme le valet de chambre du magistrat
n'aimait point M. Anatole, dont l'arrogance déplaisait,
le coquin fut moins renseigné et n'eut, au début, que
des lueurs vagues. Par contre, Clorinde, plus souple,
aimable, obligeante, reçut d'emblée tous les détails de
cette passionnante aventure. Elle les transmit à sa
maîtresse, laquelle en fut bouleversée. Cette Marianne,
qu'elle aimait, lui devint un objet de haine. Elle apprit
aussi par une imprudence de M"'* Constans, instruite
elle-même par la trop confiante Moumette, que la
RÉBELLION. - SACRIFICE 251
jeune fille ne portait plus sa bague, le masque porte-
poison dont son amie lui avait fait cadeau et qui
créait entre elles deux un lien mystique. C'était vrai.
Marianne l'avait vendue pour obliger Jeanne Rou-
mine dans une occasion pressante, comme elle avait
obligé Louisette. Celte dernière trahison mit le
comble au dépit d'Henriette Yalère. Chez cette femme
passionnée, l'antipathie croissait aussi vite que la
sympathie.
— Que t'a-t-elle donc fait, cette pauvre petite?
demandait son mari, étonné de ce brusque revire-
ment .
— Elle m'a fait que je la déteste.
Cependant elle hésitait à arracher du cœur de Paul
toute espérance, car elle comptait, par là, assouvir
sa rancune.
Tandis que Sébastien Gouvès, entouré de ses amis,
témoignait à GauduUe son expansive reconnaissance,
une scène douloureuse avait lieu, faubourg du Temple,
chez Roumine, en l'absence du vieux, entre Audiflret
et Jeanne. Une main anonyme, celle de Degraize,
comme le comprit tout de suite le révolté, avait appris
à la jeune fille l'existence d'un fils de son amant, élevé
à la campagne en nourrice, héritage d'une ancienne
maîtresse, morte poitrinaire à l'hôpital. Il avait tou-
jours tenu cette liaison secrète, connaissant lajalousie
25-2 SEBASTIEN GOL'VES
passionDée de celle qui ne s'était donnée à lui que
comme à l'homme d'une seule femme, et portait dans
ses idées sur l'amour le mysticisme héréditaire.
— Tu m'as trahie, je ne te connais plus, disait-elle
d'une voix sèche, âpre, et son visage était méconnais-
sable, subitement dur et haineux.
Comme il ne répondait rien, écrasé par cette révé-
lation, plein du désir de se venger :
— Tu m'as prise pour une prostituée. Cette doc-
trine, la mienne, que tu prétendais partager, mais
que tu dégrades, exige des âmes sincères, d'autant
plus qu'elle méprise les lois et les conventions
sociales, tous les appuis du monde bourgeois, inventés
à cause du mensonge. Tu as menti comme un bour-
geois. Cet enfant est un lien qui t'attache à jamais à la
morte. Elle aussi, tu l'as trahie, et son fanlôme se ven-
gera.
Puis, toute proche de lui, et le brûlant de ses yeux
froids, les bras croisés :
— Tu mentais en m'assurant que j'étais la seule.
Tu mentais en m'appelant ton unique compagne, ton
unique soutien. Le soutien de l'homme, c'est son fils.
Et la femme sert à créer le fils... Un fils... mon
espoir... celui qui lavait la fausse honte... la honte
vraie, aujourd'hui, puisque je ne servais qu'à ton
sale plaisir.
Elle frappa du pied. Le chat Belzébuth effrayé se
RÉBELLJO:^. — SACRIFICE 253
réfugia sous un télescope, unique ornement de la
petite pièce.
— Jeanne î fit Audiffret d'un ton de reproche. Il
s'efforçait de rester calme, blond el pâle dans son
vêtement noir.
— Ya-t'en, conclut-elle brutalement. Je racon-
terai tout à mon père. Va-l'en. Je te méprise. J'ai été
fidèle à mes idées, moi. J'aurais pu me donner à un
riche* J'en vois, des riches, au magasin. Ils accom-
pagnent des filles couvertes de bijoux ; elles des-
cendent de belles voitures. J'aurais pu avoir des
bijoux, des voitures. Même, restant sage et digne,
j'aurais pu épouser un savant, un élève de père. In on,
j'ai voulu l'amour libre d'un ouvrier. Je te croyais
supérieur aux autres. Tu vaux moins qu'eux, toi, un
menteur. Ya-t'en!
11 obéit. Son désespoir était dominé par la fureur.
Non content de l'avoir torturé, l'infâme Degraize,
furieux de ce que sa proie lui échappait, avait trouvé,
pour briser sa vie, cet ignoble moyen de police. Ah,
il était bien renseigné, le misérable! Ses agents n'a-
vaient pas volé la gratification. Jeanne perdue, c'était
son âme à lui qui s'en allait à la dérive. Il n'avait
plus d'espoir, plus d'avenir, plus d'ambition, plus
rien. Cette fille miraculeusement généreuse et bonne,
■qui lui avait fait le sacrifice de sa beauté, était si
intimement mêlée à son destin, qu'une rupture était
254 SÉBASTIEN GOUVÈS
comme une mort... La vraie mort... L'autre... ud
simple passage.
Devenu un automate, la rage seule guidant ses
actes, il rentra chez lui, prit son revolver, s'assura
qu'il fonctionnait bien, écrivit trois lettres : l'une, à
Robert; l'autre, à Nicolas Roumine; la dernière, à
Jeanne, puis sortit la tète haute, le regard brillant,
les muscles tendus.
La rue était boueuse, le ciel noirâtre. On allumait
les premiers réverbères. Il s'achemina vers la préfec-
ture, d'un pas alerte. Ilcomptaitarriver pour la sortie
de Degraize. Il connaissait les habitudes du chef des
mouchards. Son dîner serait plus chaud qu'il ne pen-
sait.
En descendant vers les boulevards, il se rappelait
les débuts de leurs amours, les promenades d'été
€t d'hiver, les rues joyeuses, pleines de monde;
chaque boutique était une date, une circonstance.
Ici, l'on achetait une petite bague; là, un manteau
d'homme dont elle exigeait qu'il fît l'emplelte, à
cause du froid. Et que de rêves, que de projets ! Mais
il ne voulait pas s'attendrir.
La petite porte du quai par où devait sortir Degraize
était fermée. Devant elle un agent à figure bonasse fai-
sait les cent pas. Audiffret lui demanda du feu poli-
ment et attendit. La haute silhouett-e de Notre-Dame
disparaissait lentement dans les ténèbres, comme un
RÉBELLION. — SACRIFICE "255
grand morceau de dentelle grise. Cette vieille croyance,
et sa propre croyance, jeune, turbulente, avide de
sang nouveau!... Il revit certains visages de cama-
rades, des résolus, aujourd'hui dans les bagnes, et
qui mourraient sinislrement, sous le fouet de la
chiourrne... Lui, au moins!...
Sept heures sonnèrent avec gravité. Un instant
après, la porte s'ouvrit. Degraize parut, causant avec
un employé, gros, lourd, soufflant selon son habi-
tude. Audiffret bondit, mais l'adversaire a deviné
l'attaque, a perçu la silhouette et l'élan trop hâtif.
Toujours sur ses gardes, le policier sort son revolver.
Les deux détonations se succèdent. L'anarchiste est
tombé, frappé en pleine poitrine. L'autre reste debout,
intact, son arme fumante à la main, et, sans trouble
apparent, avec un éclair de ses yeux glauques dans
sa face lymphatique :
— Je le connais, c'est un dangereux. Un de moins...
Vite, qu'on l'emporte!
Et, tandis que la foule s'attroupe, que les gamins
accourent en sifflant, que l'agent de faction soulève le
cadavre, Degraize, toujours impassible, rentre à la
boite pour faire son rapport.
CHAPITRE Al
LE CALVAIRE
Zebio Ourlac fut, comme le disait plaisamment
Avan, délégué par le Coiriité d'étude et de vigilance
des samedis soirs de la rue Lhomond^ pour assister au
lameux congrès du mois de septembre, baptisé « le
congrès du vol ». Coquilet s'était récusé, malgré son
dévouement, déclarant qu'il ne pourrait point ne pas
faire un esclandre. On avait dû calmer la fougue de
Robert, proposant de territier l'assemblée, qu'il appe-
lait le bureau, avec l'aide de compagnons énergiques,
et de proclamer la déchéance de « Mercier le Juif »,
« Mercier la Fraude ». Ni Marianne ni M""' Gouvès ne
se sentirent les nerfs capables de subir une pareille
épreuve.
Comme il arrive dans les grands centres et plus
qu'autre part à Paris, ville turbulente et bavarde, la
nouvelle qu'une injustice scandaleuse allait recevoir
au prochain congrès de médecine sa consécration
258 SÉBASTIEN GOUVÈS
publique, cette Douvelle, déformée, modifiée, am.pli-
fiée, circulait parmi le public de l'Ecole et, par les
accointances de la presse spéciale avec la presse poli-
tique, des docteurs avec leur clientèle, arrivait presque
au grand public. Les gens renseignés expliquaient
qu'il s'agissait du docteur Mercier, du bel Ephraïm,
dont la photographie en redingote grise s'étalait aux
devantures. « Heu heu » faisaient en haussant les
épaules, et sans se compromettre, les opportunistes,
tous ceux, nombreux en France, que leur tempéra-
ment prudhommesque essouffle sitôt franchie la zone
des a coteaux modérés », ceux qu'Avan baptisait les
€ pas tant que ça », vu qu'en toute circonstance, et
au milieu des pires catastrophes, ils se méfient de
Texagération, ramènent chaque événement, chaque
supposition aux mesures strictes du ne quid nimis.
— Le connaissez-vous d'abord, ce docteur Gouvès?
Quelle est sa vie privée ? Est-ce un savant consi-
dérable ? Il n'est pas illustre. Certes, le génie est
modeste, mais prenons garde aux réputations de clo-
cher, si vite construites à notre triste époque, prenons
garde surtout à l'envie. Le docteur Mercier est beau,
riche, jeune, parvenu à une situation considérable...
Rien d'étonnant s'il excite la jalousie de ses con-
frères...
Telles étaient les objections que, sous diverses
formes, faisaient ces doctes personnages à l'hypothèse
LE CALVAIRE 259
d'une communication frauduleuse. Pour eux, un cocu
n'est jamais complètement cocu ; on n'est jamais sûr
qu'une femme ait fait une sottise. Personne n'est
ruiné ni très riche, bon ni méchant, hypocrite ni
absolument sincère. La vie est une moyenne gri-
sâtre.
Parmi ces niveleurs de la réalité, quelques adroits
compères plaident ainsi le faux pour savoir le vrai, et
ne cherchent qu'à exciter Pire et la contradiction,
d'où sortiront des accusations plus précises.
Cest une infamie ! déclarèrent la plupart des femmes
du monde, admiratrices de Mercier et qu'il savait
si merveilleusement attacher à son char. D'abord des
compliments, énormes etvoraces, dont il accablait les
laides comme les belles, les arrogeantes comme les
timides, les grinchues comme les aimables, des com-
pliments sur le visage, les yeux si vifs, la bouche si
rieuse, les lèvres si roses, le nez si « français », des
compliments sur la parole, sur la démarche, sur le
costume, 'du chapeau à la pointe des petites mules,
des compliments variés à l'infini, rapportés par le
mari, l'amie intime, Tennemie, la jalouse, la femme
de chambre ; et certaines commères à triple ventre,
surchargées de bijoux, les « Bouddhas pour loges
d'Opéra)), servaient naïvement de commissionnaires^:
« Ah, ma chère ! 7iotre docteur vous aime tant... Il
vous trouve si gentille... Et il paraît que déjà son
260 SÉBASTIEN GOUVÊS
régime... Le fait est que vous avez singulièrement
maigri... »
Après les compliments, de la pitié : « Pauvre petite
femme, » la larme à l'œil, le geste qui regrette, qui
déplore, qui comprend à demi-mot, qui s'inquiète,
qui s'étonne : « Eh quoi, une personne si douce !... t>
Après la pitié, de la complaisance : « Sans doute, il
vous fatigue... Il est brutal {un sourire), cela se com-
prend. Voulez-vous que je lui écrive?... y) II, lui, c'est
l'ennemi, l'éternel adversaire, le mari, celui qu'il faut
combattre et avec qui l'on doit ruser, vis-à-vis de qui
toute manigance est licite et toute malhonnêteté ri-
sible. Aux alarmes sert, mieux que personne, le a bon
docteur», « espoir et refuge des amants », rempart
contre la maternité, préservateur de V alcôve sèche,
l'alcôve moderne où l'on ne parle que d'argent, et des
petits que fait la rente, car Vautre conversation
déforme. Souvent, on l'amène, le Mari. Dans le cabinet
de Mercier, penaud et gêné comme devant un prêtre,
il s'excuse et bafouille, promet de « ne plus recom-
mencer y>. En sortant, il revêt sa colère avec son par-
dessus, mais c'est fini, l'engagement est signé. Qu'il
s'adresse à ses gourgandines. Elles sont bien là pour
quelque chose.
Après la complaisance, l'intrusion plus directe dans
les affaires domestiques, l'éducation des enfants, leur
santé, rintluence opposite du père et de la mère. Et
I.E CALVAIRE 261
toujours et invariablement, Mercier donne raison
à la femme, sachant qu'elle est la souveraine du logis,
qu'elle remportera dans la lutte, par la fatigue et la
résignation du mâle, et qu'il bénéficiera de la vic-
toire... «C'est une manœuvre des antisémites, )) a
déclaré sa principale cliente, la duchesse deRestaing^
f^uand on lui porta la nouvelle; la duchesse de Res-
taing, c'est non seulement le faubourg, mais tout
ce qui gravite à l'ombre, tout ce qui espère ses
entrées, tout ce qui bâille au blason, au houto)i dans
les chasses, à l'invitation intime.
On se répète que Mercier n'est qu'à moitié Juif :
(( Il n'a pas le type... Il est le premier à railler ses
coreligionnaires. » Il na pas rôdeur non plus,
s'écria en un jour de verve Lourdemont, Fami de la
folle Henriette. Mais ce qui vient de chez les Yalère
est suspect. On connaît leur inimitié, après une amitié
trop tendre... Ephraïm fait tant de jaloux, déclarent
sérieusement toutes les sous-Restaing, toutes les
belles petites qu'émeuvent la barbe noire, le lorgnon
d'or et la voix brève.
A la tête du bataillon sacré marchent les privi-
légiées, les amoureuses, sensuelles ou platoniques;
elles sauront défendre « leur ;) docteur, celui qui
représente l'idéal masculin et dont un seul regard
fait frissonner... 11 est le maître du mystère. Devant
lui, on se déshabille avec un double tremblement. Il
^62 SÉBASTIEN GOUVÈS
est celui qu'on ne trompe jamais. El comme il pro-
voque bien l'aveu! Comme il le reçoit sans insister,
dissimulant un demi-sourire ! Quel admirable et par-
fait silence! Elles sont rares, celles qui peuvent se
vanter d'une faveur passagère... Pour aucune, la
chose n'est certaine. Les noms qu'on cite, avec mille
périphrases et des allusions significatives, comme on
s'entretenait jadis des amours du roi, les noms bénis
sont discutés. Ici l'envie a son jaune domaine. Ne
l'attendit-elle pas toute une nuit, couchée en travers
de sa porte, la fameuse duchesse aux passions irrésis-
tibles?
Parmi ses confrères mêmes, Mercier est détesté,
mais craint. Il a choisi ses créatures, des garçons
ardents, distingués, braves, qu*il a poussés, sou-
tenus, envers et contre tous, et qui, de bonne foi, le
défendent, le défendraient jusqu'à la mort. Ils ne
citent de lui que des traits généreux, car il a le plus
beau cabotinage, le discret, celui qui ne se livre qu'à
bon escient et quand le résultat est sûr. A ses élèves,
la lutte à peine engagée, comprenant qu'il n'aura
contre lui que deux adversaires sérieux, l'un appa-
rent, Gauduile de Lauminois, l'autre masqué, Yalère,
aux plus subtils de ses commensaux, il a donné le
mot d'ordre : Sébastien Gouvès est un raté aigri, un
malheureux provincial, à qui le bon Mercier a voulu
faire une situation. Il l'a tiré de sa chaire de Mont-
LE CALVAIRE 26^
pellier, s'illiisionnant sur son savoir, doté d'un labora-
toire, d'appointements fabuleux; il l'a lancé sur des
pistes sûres, lui abandonnant la broutille de son
génie, le guidant par la main vers des recherches sur
le point d'aboutir. Maintenant, selon Tordre des
choses et la triste loi de la nature humaine, il est vic-
time de sa délicatesse; la brebis galeuse est devenue
bélier. Le serpent récliaulïé distille son venin. Toute
la zoologie sert aux métaphores sous lesquelles on
accable l'infortuné méridional, dont on raille, par-
dessus le marché, l'accent, la vantardise, la redingote
râpée.
Des renseignements bizarres circulent sur l'inté-
rieur, le repaire de la rue Lhomond. Moumelte est
une parente réduite en esclavage. On martyrise, on
empêche de manger le vieux grand-père, que les voi-
sins nourrissent de rogatons par charité. Il y a un
fils, mauvais soldat. Une fois par semaine se réu-
nissent chez le savant aigri, pour comploter, les plu&
notoires révolutionnaires, des gaillards que la police
surveille... L'assassin de Degraize, AuditlVet, ce scé-
lérat qui, par bonheur, rata son coup, est l'amant
d'une autre fille de révolté, amie intime de Marianne
Gouvès. Sur celle-ci la calomnie s'acharne. Sa beauté,
sa vie humble et cachée exaspèrent des récils de
haine, où elle apparaît comme un monstre, une
prostituée, la honte du logis. Et le père sait tout^
2^^»4 SÉBASTIEN GOLVÈS
mais il ferme les yeux. Sa complaisance touche à l'in-
famie. Ainsi s'explique l'intervention probable d'un
magistrat impudique, l'opportuniste Gaudulle de
Lauminois, que la Marianne affole et lance dans
cette mauvaise affaire : a. Mon pauvre vieux Gau-
dulle, — s'est écrié Toulet Mabruze, le président de
cour, le rival, devant douze personnes, — il ne sait
guère où on le mène. » Des démarches furent, à
l'instigation de Mercier, tentées près de l'amoureux
du Gours-la-Reine. On représentait au magistrat qu'il
se compromettait, qu'il était victime d'une jeune
rouée et d'un vieil ambitieux : « Prenez garde.
L'accusation de plagiat est ridicule. Elle s'effon-
drera... Et alors... »
Gaudulle, sans vouloir l'effrayer, avertit sa tendre
amie de ces visites et objurgations :
— Nous aurons, comme je le pensais, affaire à forte
partie. Le Juif met tout en branle. Imaginez que le
ministre de la justice lui-même m'a envoyé son chef de
cabinet pour me dire que, d'après la rumeur publique, j
je tramais quelque chose contre Mercier, et qu'il me
voyait avec peine engagé dans cette sotte histoire de
procès. J'ai répondu qu'il n'y avait ni procès, ni trame ;
que la vérité aurait son jour. Mais, au nom du ciel,
soyez prudente, mon amie, pour vous surtout, et,
quoi qu'il nous en coûte, prenons des précautions. »
Marianne avait un cœur viril. Elle ne s'affola point.
LE CALVAIRE ' -265
Elle fut seulement heureuse d'avoir un prétexte
pour ne plus franchir le seuil de cette maison qui,
depuis la fatale soirée, était son cauchemar, le centre
ardent de son remords. Autour d'elle, dans la rue,
chez les fournisseurs, elle devinait une méfiance, une
hostilité sourde : « Pourquoi avons-nous quitté Mont-
pellier? > Elle se garda de prévenir son père. Il sem-
blait joyeux, rasséréné, plein de confiance. Il avait
fait la connaissance de l'éditeur Yautier, homme éner-
gique et entreprenant, qui le rassurait. Les mesures
étaient prises pour que le Mémoire sur la Pesanteur
parût prochainement. Il travaillait avec ardeur, ayant
Goquilet comme secrétaire, n'allait au laboratoire
que juste le temps nécessaire pour y remplir la besogne
commandée. Guilon parti enfin, et comme on lui
laissait le choix de son aide, il avait pris le neveu de
M"'' Conslans, la concierge, le maigre et pâle Arsène,
un brave garçon, ignorant de tout, mais très souple,
qu'il stylait à mesure et qui lui était dévoué comme
un chien. D'ailleurs, il faisait tout par lui-même, habi-
tué à se passer d'auxiliaire, et !3on adresse extrême
le servait, limitait les instruments et les expériences
au strict nécessaire.
Indifférent au bruit du monde, ignorant les infi-
nies ressources de la méchanceté humaine, il était
tout à son travail, à son espoir, à sa liberté recon-
quise. 11 travaillait une partie de la nuit, se soutc-
23
^^66 SÉBASTIEN GOUVÈS
nant avec du café; la hâte, la nécessilé d'être prêt
à une date fixe, exaspéraient sa fièvre cérébrale, |
lui rendaient aisés les plus ardus problèmes. Il man-
geait en un quart d'heure, dormait peu, d'un sommeil
traversé de rêves glorieux et scientifiques, où des
animaux parlants l'environnaient, où des images ré-
vélatrices prenaient corps, où sa découverte devenait
un vaste poème cosmique, dont Lucrèce ému lui
proposait l'impression, la traduction en vers magni-
fiques, qui sonnaient encore au réveil en sa tête de
bon latiniste.
"M"'' Gouvès faisait taire Moumette, que les bavar-
dages des voisins épouvantaient: « Votre maître en
lera tant qu'il ira en prison, » lui avait dit le boucher.
La pauvre fille en pleura jusqu'à l'aube. Le lende-
main, les yeux pochés, certaine d'être rebutée par son
patron, elle confia la chose au père Ensade, qui n'y
comprit rien, lui recommanda de corser la salade et
d'y ajouter un chapon. Comme les êtres d'instinct,
elle avait l'inluition d'un danger menaçant ceux qu'elle
aimait. Sa maîtresse était absorbée par les lettres de
Paul, de plus en plus aigres, violentes ou maussades,
de Paul qui, derrière la libération, ne distinguait pas
son avenir. Marianne lui imposait silence. Désespé-
rée, elle prit un grandparti, s'absenta une journée en-
tière pour aller faire visite à un oncle de passage, en
réalité courut chez Ourlac, rue de Ponthieu : « Ah,
LE CALVAIRE 267
monsieur Zebio, je me crève d'inquiétude, de mau-
cor. Yoilà ce que l'on raconte. >> Elle fit le récit pit-
toresque de ses tribulations, des vilenies qui lui ren-
daient la a villasse » odieuse.
Le peintre Técouta avec les yeux humides, tant ce
dévouement simple Fémouvait. Lui-même, par les
divers milieux où il fréquentait, se rendait compte de
la périlleuse situation de son ami. Il ne suffisait pas à
détruire les bruits calomnieux qui couraient et chaque
jour prenaient plus de consistance. Il rassura Mou-
mette, tout en lui recommandant de veiller. Ce qui le
désolait surtout, c'était l'atteinte à la réputation de
(( la Merveille », de sa chère Marianne. Il en souffrait
par le cœur autant que par l'esprit. Et il lui était
odieux et cruel de songer que le puissant Gaudulle
devenait le seul espoir de ces braves gens, par quelle
affreuse intrigue, il rougissait d'y penser. Aucun
recours viril, Paul étant si faible. Et seule la crainte
eût muselé l'opinion.
La veille même du congrès, Marianne reçut une
lettre de son nouvel et important ami Edouard David-
son. Celui-ci, en quelques mots, la mettait en garde
contre les sottises de ses compatriotes :
« Il circule de méchants propos sur votre père. Je
mets, bien entendu, mon journal à votre disposition,
et tout ce que v«us désirerez passera en première
268 SÉBASTIEN GOUVÈS
page. Je ferai moi-mêrne les articles, si vous voulez
bien me transmettre les indications nécessaires. Mais
le second Humbug (c'est aussi le nom de mon bateau)
est également votre serviteur. Quand vous m'aurez fait
rhonneur de le visiter, vous vous rendrez compte
que, bien que petit, il peut servir de refuge à toute
une famille en cas de peste ou de calomnie. Ceci n'est
pas une parole en l'air, à la française... »
Suivaient les assurances d'un dévouement passionné
et immuable.
La jeune fille réiléchit longtemps, seule, dans sa
chambre, devant sa veilleuse. Pour la seconde fois,
l'intervention directe du destin apparaissait nette-
ment à son àme superstitieuse. Elle se promit bien de
ne pas négliger ce protecteur tombé des nuages, si
galant, si discret, et elle lui fit savoir, par la voie
qu'il lui indiquait, qu'elle aurait prochainement un
entretien avec lui, à bord de son yacht : « Mais je suis
espionnée de près; nous choisirons une soirée où je
me rendrai libre. >* *
Dans le grand amphithéâtre de la Faculté, brillam-
ment décoré pour la circonstance, le professeur
Ephraïm Mercier vient d'achever sa communication
sur la Fièvre en tant que syndron|^ bacillo-médul-
LE CALVAIRE 269
laire, au milieu d'un tonnerre d'applaudissements.
11 n'a parlé de son collaborateur qu'une seule fois, en
insistant sur les syllabes sonores de Sébastien, et des
murmures ironiques, bienveillants pour lui, ont
accueilli cette malice grossière, car les auditeurs sont
prévenus, par une campagne adroite et sourde, à la
muette, ce qu'on a surnommé la guerre des Hébreux.
Ses collègues entourent le triomphateur. Ourlac
distingue des crânes chauves, des chevelures grises,
noires, argentées; on s'empresse, on colporte des
nouvelles. Il descend des gradins, se mêle à la foule.
Une voix assurée déclare :
— Il paraît, cher maître, que vous nous ménagez
prochainement une surprise.
— Certainement, répond le Juif avec aplomb.
Ourlac tressaille. Pourvu que Gouvès arrive à
temps! Le scélérat a repris toute son assurance. Fort
de l'appui de ses élèves, il projette le crime complet,
la publication anticipée du fameux mémoire sur la
Pesanteur et le Langage dont il a tous les éléments.
Zebio retrouve son indignation, sa malice d'autrefois.
Il se glisse vers la sortie, et là, profitant d'un moment
de silence, sa petite personne invisible dans le tam-
bour de la porte, il crie de toutes ses forces : ^ Filou ! »
par deux fois, pour qu'il n'y ait pas de doute, et s'en-
fuit comme un voleur, sous l'œil des huissiers stupé-
faits.
53.
270 SÉBASTIEN GOLVÈS
Mercier eul une presse admirable, sans une note
discordante. Les grands organes parisiens reprodui-
sirent le compte rendu total de la séance et de son
exposé, ce qu'ils ne font qu'exceptionnellement. Ici
et là on retrouva, en termes dithyrambiques, cet es-
poir que a le maître préparait une découverte reten-
tissante, que retardait le seul désir, bien légitime,
de la porter au point de perfection ». Suivaient
quelques phrases banales sur le bon renom de la
France à Tétranger, l'injustice qui refuse aux Israé-
lites l'esprit scientifique et l'initiative, le regret que
des scrupules exagérés remissent à un autre congrès
une révélation de cette importance. Quant au nom de
Sébastien Gouvès, il fut intentionnellement passé
sous silence ou estropié.
Deux jours après, Gouvès, cà nouveau inquiet et
morose, reçut la visite de Guilon.
— Patron, dit le gamin cynique, j'ai, avec l'aide et
à Vinsiication de Mercier et de son Anatole, volé vos
paperasses, qu'ils ont copiées en une nuit, puis remises
dans le tiroir. Ils croient que je ne pourrais faire la
preuve. Voici — et il tira de sa poche crasseuse une
feuille de papier que le savant reconnut aussitôt et
dont il n'avait pas constaté l'absence — voici ce que
j'ai conservé de cette petite opération. Je le garde, en
cas de besoin. Mon témoignage vaut mille francs en
justice. Si le cœur vous en dit, v'ià mon adresse.
LE CALVAlPvE 271
Et il disparut, laissant sur la table une carte de
marchand de vin, sans queGouvès, pétrifié, eût Tidée
de le retenir.
Cette démarche de Guilon avait été conseillée par
Gaudulle et Coquilet, qui, en cas de procès, se ména-
geaient ainsi un coup de maître. Mercier, se méfiant,
avait, lui aussi, chargé Anatole de ne point perdre de
vue leur dangereux complice; mais celui-ci avait en
haine ses employeurs et, à bénéfice égal, se réjouis-
sait de les livrer. Il expliquait la chose solennelle-
ment, avec de grands détails, le soir, entre deux
parties de manille, chez son mastroquet de Tavenue
Montaigne, à deux pas du Juif, et la valetaille du
voisinage exultait, lui payait à boire, s'enorgueil-
lissait d'apprendre maints détails ignorés des jour-
naux.
D'ailleurs la presse, qui recueille les scandales avec
quelque retard, puis les attise, les perpétue, com-
mençait à s'émouvoir d'une aventure, d'abord res-
treinte, mais qui, maintenant, faisait la tache d'huile.
La haute situation de Mercier expliquait cet intérêt
subit, ainsi que la pénurie de nouvelles, car la mort
d'Audiffi-et parut un sujet assez banal. Le résultat fut
qu'une nuée de reporters s'abattit sur la rueLhomond
eirondutrecommanderàMoumette de tenir sa langue.
Goiivès en reçut d'abord quelques-uns, déclara
devant eux ne lien comprendre à tout ce vacarme.
272 SEBASTIEN GOIVES
— La preuve qu'il n'y a pas de quoi Ibuelter un
chat, c'est, messieurs, que je suis toujours chef de
laboratoire du professeur Mercier.
— N'avez-vous pas renvoyé votre aide?
— C'est une affaire intime qui n'intéresse pas îe
public.
— On raconte que votre fils a dépéché des témoins
au docteur; on dit aussi que la communication sur la
Fièvre serait votre œuvre.
— Mon fils est au régiment, où il achève son stage.
Quant k la communication, j'ai fourni quelques notes.
Les visites et interrogatoires ne cessant pas, le
savant prit le parti de fermer sa porte au nez des jour-
nalistes. Ceux-ci, alors, inventèrent de toutes pièces
des conversations compromettantes, qu'il dut démentir,
jurant, sacrant, maudissant ces mœurs de sauvages,
regret tant sa bonne tranquillité provinciale, sa modeste
chaire de Montpellier.
Coquilet lui transmettait les conseils de Gaudulle,
lieureux d'aider son maître et le père de Marianne,
malheureux d'être en rapports constants avec celui
qu'il soupçonnait de compromettre sa bien-aimée,
celle qu'il s'obstinait à adorer.
— Ne perdez pas l'espoir, lui répétait la bonne
M"" Gouvès, désireuse d'une union qui calmerait ses
craintes et la déchargerait d'une lourde responsa-
bilité. Elle sera touchée de votre fidélité à son père.
LE CALVAIRE -273
Par là, vous atteindrez son cœur. Je remarque déjà
qu'elle parle de vous avec plus de fréquence.
— Hélas ! soupirait le mélancolique prétendant.
Le magistrat recommandait d'éviter tout énerve-
ment, toute perte de force, de hâter le fameux
mémoire. Il écrivait : « Je ne vais pas vous voir pour
ne pas rallumer les colères. Vautier a confiance. Il
pense que votre travail est d'une originalité admirable,
bouleversera les mauvais projets de nos ennemis.
Pour qui connaît le personnage, cet éloge est invrai-
semblable. Achevez au plus vite, dussiez-vous, dans
la suite, revenir sur le détail. Ayons un corps de thèse
à opposer aux calomniateurs. Mes renseignements me
permettent d'aftlrmer que l'adversaire, lui aussi, sour-
dement s'agite et complote. »
Par une de ces coïncidences fréquentes à Paris,
Berthet le voisin, le musicien du cinquième, donnait
des leçons de piano à une amie de Mercier. Il se
rendait compte ainsi de l'intrigue, des multiples
démarches, de l'ardeur déployée. Il venait raconter
ces choses discrètement à M""* Gouvès, qu'il trouvait
seule ou causant avec l'abbé Cuypin. Celui-ci n'avait
qu'un mot à la bouche, toujours le môme, qu'il
répétait avec une mimique ridicule de sa grosse
face poupine : « De la prudence! De la prudence! »
Quant à Marianne, elle était réellementau supplice.
Sa vive imagination lui grossissait encore les périls
"27i SÉBASTIEN GOLVÈS
de celle lulte inégale d'où dépendait toute la répu-
tation, toute la vie de son adoré. Tantôt son angoisse,
tantôt son remords prenait la première place. Elle ne
dormait plus, ne mangeait plus, maigrissait à vue
d'œil. Elle marchait beaucoup et vite, ruminant mille
projets, que venaient interrompre des souvenirs. En
proie aune fièvre perpétuelle, elle courait chez Avan.
Là, elle trouvait Louisette en larmes, tapie dans un
coin de l'atelier, au milieu des marbres. Le cerveau
faible de Lupit se détraquait décidément. Elle n'osait
plus le laisser seul. Il lisait aux enfants de longs frag-
ments de drames en vers de sa composition, qu'il
déclarait devoir être joués prochainement à l'Odéon,
aux Français. Ses copies dramatiques lui tournaient
la tète. On le gardait par charité dans l'administration
où il était employé, mais on ne lui confiait aucun
travail. Les petits suppliaient leur grande sœur de ne
pas les quitter. Il fallait qu'elle leur donnât la soupe
chaque jour et l'on ne pouvait vivre d'aumônes,
quoique la générosité du sculpteur fut infinie. Il
écoutait son malheureux modèle en tirant d'énormes
bouffées de sa pipe, dissimulant sous des mines
bourrues sa profonde pitié. Jamais il ne la laissait
partir sans un secours.
— Il faudra que nous trouvions une maison de santé
qui se charge de ton malade. Tu te tueras, ma pauvre
petite. Et sans toi que deviendraient les gosses?
LE CALVAIRE -275
Elle répondait par des sanglots qui secouaient son
corps maigre. L'hiver arrivait à grands pas ; le feu, le
vêtement, « tout cane tombe pas du ciel ».
Confiant son déplorable logis à des voisines chari-
tables, car le peuple est bon pour le peuple, elle allait
faire des poses chez des amis d'Avan, qui, prévenus,
lui payaient ses séances double. Elle se brûlait les
yeux, le soir, à la couture, métier mal rétribué, qui
lui usait son peu de forces, et souvent on refusait une
besogne hâtivement faite. Les patrons redoutent la
détresse. Les visages creusés, entrevus au bas crépus-
cule dliiver ou à la lueur d'une lampe dans l'atelier,
les attristent, comme des remords. Les portes se
fermaient devant elle. Ses quelques prolecteurs
l'abandonnaient. Elle connut l'horreur des vieilles
dames charitables, leurs rebufades, leurs remon-
trances, les stations dans les sociétés de secours où
les malheureux secouent, avec la vermine, la même
lamentable légende. Robert enfin, son Robert, son
unique refuge, était un autre sujet d'alariPiC. Cette
anarchie, qu'elle maudissait, le lui prenait du matin
au soir, et elle menlait au sculpteur, pour évitera
son ami des reproches.
Depuis la mort d'Audiffret, le jeune homme était
devenu ombrageux, violenl, d'une intransigeance teLe
qu'il rebutait même ses camarades. Il avait adoré
le mécanicien. C'était par son influence qu'il avait
276 SÉBASTIEN GOLVÈS
cherché à s'instruire, devenir un artiste, prendre
rang dans celte société mauvaise, mais indestruc-
tible et qui opposait sa masse inerte au courage
individuel, à l'esprit d'initiative, à la révolte. Par
bonheur, un architecte, qui réparait la cathédrale de
Chartres, eut besoin d'un surveillant adroit. On lui
recommanda Robert. Il avait du scrupule à accepter
ce travail qui Téloignait de Paris, de a son devoir »;
mais Louisette elle-même l'encouragea. Elle le pré-
férait à Tabri du péril, loin des compromissions,
des contacts dangereux. Elle n'entendrait plus sa
maussade complainte. En attendant, elle accomplis-
sait le tour de force de vivre et de faire vivre les
siens, mais la moindre indisposition, une bronchite,
car elle toussait souvent, deviendrait une catastrophe.
— Ah, la vie est dure aux pauvres bougres, répé-
tait A van.
Marianne soupirait. Elle avait honte de son infor-
tune personnelle en face de pareilles angoisses. Elle
partait donc. Irait-elle chez Ourlac? Le peintre
révitait dans ces derniers temps, car il ne pouvait
s'empêcher de la questionner et il avait horreur du
mensonge. Alors, par les quais et les Halles, elle
montait au faubourg du Temple. Chemin de misère,
sous le ciel triste! Les cris mélancoliques des mar-
chands semblaient de longues plaintes parmi les-
quelles s'empressait un peuple hâve.
LE CALVAIRE 277
Quelquefois Jeanne Roiimine était seule, avec le
chat Belzébuth, dans sa petite chambre. L'atelier
chômait. En dépit de son habileté connue, les com-
mandes nouvelles se faisaient rares depuis le rouge
scandale et les lâches calomnies des journaux. A la
mort d'Audifïret, elle avait m.ontré un eaime surpre-
nant. Après les formalités judiciaires, l'enterrement
eut lieu, sinistre. Derrière le corbillard des pauvres,
sous l'œil hargneux des sergents de ville, marchaient
quelques compagnons, Robert, Coquilet, Berthet,
Louisette, Avan, Ourlac, deux ou trois parents
dépaysés et craintifs, Jeanne au bras de son père,
tremblante de froid et de douleur, mais les yeux secs.
M fleurs, ni discours. Après une vie manquée,
Audiffret entrait à la muette dans la paix profonde
du tombeau, en un coin obscur du Père-Lachaise,
et Roumine paya les frais de sépulture.
Au retour de cette corvée, Marianne, qui avait
tenu à accompagner son amie, la laissa, par discré-
tion, seule avec son chagrin, mais elle venait chez elle
de temps à autre. La solitaire parlait peu, assise dans
un vieux fauteuil qui tenait toute la petite pièce.
Une implacable décision se lisait dans ses yeux de
couleur changeante. Cette blonde giasse, aux traits
potelés, avait une àme d'une extrême énergie, que
démentaient ses calmes allures et son langage modéré.
Elle était sa:îur de ces filles russes, de ces nihilistes
•24
-278 SÉBASTIEN GOIYÈS
qui, au nom d'un sanglant idéal, affrontèrent les
pires supplices et dépassèrent les hommes en
héroïsme, a Je me vengerai, » avait-elle dit au sortir
du cimetière, en embrassant son amie. Nul doute
qu elle ne s'apprêtât à tenir parole, qu'elle ne méditât
mûrement les représailles.
Elle interrogeait Marianne sur la grande affaire,
lui donnait quelques conseils, parlait comme d'une
autre rive, comme une personne détachée des inté-
rêts vulgaires.
— Pourtant, tu aimes aussi ton père, ma chérie,
murmurait sa compagne en lui prenant les mains.
— Sans doute, et je vous le»recommande. Mais,
différent du tien, il supportera bien des choses. Il
en a déjà tant vu î
La vie de Piournine, en effet, n'était qu'un tissu
d'expulsions, de fuites, de séjours forcés à l'étranger.
Éternel proscrit, il supportait stoïquement le boule-
versement de ses habitudes, perdu dans ses calculs et
dans son idéal, « Où qu'on m'envoie, j'emporte avec
moi les étoiles », indifférent aux clameurs de haine,
enflammé d'un immuable amour pour cette humanité
qu'il jugeait maintenant basse et méchante, parce que
leslois la déforment, mais capable d'atteindre à l'apo-
théose delà liberté, de la fraternité, de la justice. Le
portrait de Llanqui était le seul ornement de sa
chambre. 11 lisait et relisait sans :esse l'admirable livre,
LE CALVAIRE 27'J
la biographie de prison et de flammes qu'a consacrée
Gustave Geffroy à la mémoire du grand révolutionnaire.
Quelquefois, le savant rentrait, chargé de livres. Le
regard ému qu'il jetait à sa fille prouvait qu'ils étaient
d'accord, qu'il suivait dans son esprit les progrès de
sa résolution et l'admettait tacitement. Il appartenait
à cette forte race pour qui les paroles et les actes ne
font qu'un. 11 se refusait le droit d'intervenir dans les
résolutions de son enfant, de contrôler sa haine. Il
avait aimé Audilfret comme un fils, plein de confiance
dans cette franche et loyale nature, et la mort de son
disciple lui avait été particulièrement douloureuse,
bien qu'il jugeât la vie un court passage, sans au
delà que le vestige intellectuel ou moral, où l'on doit
distribuer en hâte ce que Ton a de bon, de sage,
« son privilège », comme il disait.
Il témoignait à Marianne une bonhomie charmante.
Sa haute affabilité émouvait la jeune fille, dont Tima-
ginalion lyrique admirait par ailleurs une existence
conforme à l'idéal, et menée sans détours vers l'étoile,
même incertaine.
— Où en sont les affaires?... Le père, que dit-il
depuis samedi?
Il donnait son avis avec une grande sagesse, ni trop
prudent ni trop hardi, connaissant par expérience les
embûches sociales et la témérité de la lutte, lorsque
l'adversaire est un puissant :
•2.S0 SÉnASTlEN GÛLVÈS
— La vérité triomphe toujours.
Il discutait souvent avec ses amis là justesse de
rct axiome, car la jeune génération, de crainte d'être
diipfi, méprise les lorrnules sentimentales et ne
croit guère qu'à la force : « L'application des doc-
trines de Darwin à la vie aura été une grande
erreur. » Les paroles, dans cette bouche, avaient
une valeur insolite, mûries dans le silence et voisines
de Texemple.
Quelquefois :
— J'ai besoin de prendre l'air, veux-lu rn'accom-
pagner? disait Jeanne, car elles se tutoyaient main-
tenant.
Elles sortaient toutes deux. Un livide soleil
illuminait les rues populeuses d'une joie fausse. Elles
marchaient en silence. Une ruelle tout à coup s'ou-
vrait entre deux maisons et Ton voyait du linge étendu,
de maigres enfants, un alcoolique tâtonnant, une dis-
pute.
— Pauvres gens, soupirait la révoltée, qui n'ont
jamais le temps du rêve î
Parfois un voyou aux yeux trop noirs complimen-
tait rudement ces jolies passantes. Mais, leur dignité
l'impressionnant, il n'insistait pas; une déplorable
fdle, un châle roug^e aux épaules, leur lançait un
regard d'envie. Par un long trajet de boulevards
déserts, elles se dirigeaient vers le cimetière.
i
LE CALVAIRE 281
Soudain un bruit d'orgue, de pistons, debonimenls,
une odeur de friture annonçaient une fête foraine.
La somnambule ravaudait au seuil de sa roulotte, en
haut du petit escalier, un chat sans couleur sur les
genoux. Le photographe, d'une voix morne, proposait
un joli groupe. Un lamentable pierrot, des palettes
de bois en main, près de la roue qui tourne et des
verroteries, invitait à tenter le sort. Le dompteur
roux et musclé, dans l'intervalle des séances, instrui-
sait un ours brun au poil rare, répondait sans entrain
aux questions d'un petit bourgeois, curieux de zoo-
logie ambulante.
— Je sais où est l'enfant d'Audiffrel ; père m'a
juré de s'en occuper, je suis tranquille, disait Jeanne
Roumine, indifférente à ces spectacles. A toi aussi, ma
chérie, je laisserai, en cas de malheur, quelques
indications...
Elle serrait fortement la petite maio de sa jolie
compagne, puis, avec un sourire douloureux:
— Ai-je été assez sottement cruelle? Comme si
tous les hommes n'avaient pas un passé, ne dissimu-
laient pas quelque chose! Dire que c'est moi, moi
seule^ qui l'ai envoyé à la mort, le pauvre ami !
Marianne n'essayait pas de la contredire, sachant
l'inutilité des discours.
L'hiver fut précoce, cette année-là. Un vent aigre
soufflait sur les hauteurs du Père-Lachaise. Les jeunes
24.
282 SÉBASTIEN GOCVÈS
filles gravissaient les pentes, entre les demeures basses
des morts, les souvenirs révolutionnaires et la sombre
végétation. Dans la brume verte du crépuscule, Paris
fumait, caravane immobile, où désirs et besoins
luttent sur place, âprement, et son dessin formait
une immense écriture, un mot dont le sens redou-
table torture l'imagination.
La tombe d'Audiiïret était bien modeste, dans un
petit coin, fraîchement fleurie. La pierre distincte-
ment portait deux initiales entrelacées, une date et
la place d'une autre date , comme une menace et une
promesse.
— Là, je viendrai bientôt, dit Jeanne.
Son visage était calme, et, comme Marianne s'age-
nouillait pour une courte prière, elle sentit d'une
manière aiguë le vide que laisse la foi défunte au
cœur des modernes c( dépossédés », l'angoisse infinie
de l'irremplaçable.
Comme elles redescendaient :
— Tu l'aimais à ce point? demanda Marianne, que
la disproportion d'une intelligence aussi fine et d'un
cerveau fruste d'ouvrier intriguait.
— J'avais pitié, répondit Jeanne, du héros qu'il
eût souhaité d'être. Il y a l'épouse du vainqueur. Je ■
suis, moi, l'épouse du vaincu, comme je suis la fille
du proscrit. Jules possédait un cœur charmant, qui
s*i,;norait, et c'était mon orgueil de le révéler à lui-
LE CALVAIRE . 283
même. Ah, les étranges causeriesd'amoureux que nous
eûmes! Elles t'auraient étonnée, ma mignonne. C'est
que je suis d'une autre race. Les seules peines qu'il
m'ait causées, je ne parle pas du drame final, tenaient
aux arrêts de son esprit, à ses ignorances butées, à
ce que... — elle réfléchit un instant, puis, avec une
douceur grave — ... il ne pouvait monter, très haut,
là-haut, vers les astres intimes...
Au retour de ces promenades, Marianne trouvait
un billet de Gauduile plein d'amour et qui, chaque
fois, ravivait la plaie : « Moi, je me suis livrée, son-
geait-elle. Heureuse Jeanne qui fit un don sincère! »
Sous la lampe, dans sa chambre, la mère relisait les
lettres de son fils. Le père, dans son cabinet, tra-
vaillait ou dictait à son élève.
Sentant qu'elle faiblissait, Marianne voulut réagir.
Les Valère ne donnaient plus signe de vie. Elle ras-
sembla son courage, allarueSaint-Honoré. A la porte,
elle rencontra Glorinde, qui sortait pour quelque
course. Songeant à Anatole :
— Au nom du ciel, Glorinde, ne pai'lez pas de ma
visite. Vous savez que l'on me surveille.
— Je Vous le promets, mademoiselle.
La fille paraissait émue. La nature de « la petite
Gouvès )) lui plaisait. Elle éprouva le besoin d'une
confidence, et, après un regard aux alentours :
"ISi SÉBASTIEN GOUYÈS
— Cela va mal avec M. Paul, on ne lui écrit plus.
— Je m'en doutais, murmura Marianne.
Son dessein était double. Servir son frère, que sa
passion déçue pouvait désespérer et qu'elle se repro-
chait de trop négliger, servir « la cause » par l'ap-
point redouté de Yalère.
Introduite auprès d'Henriette, qu'elle trouva froide
et indifférente, lisant auprès de la fenêti'e dans un
petit salon rempli de bibelots, elle fut, selon son
habitude, d'une sincérité immédiate :
— Oubliez mes torts, si j'en eus, mon amie. Aidez-
nous dans cette grave conjoncture.
— Je serai franche aussi, Marianne (la voix se
radoucit peu à peu); j'oublierai volontiers, car j'ai
pour vous une extrême tendresse que vous avez fol-
lement dédaignée. Mais votre ennemi est le nôtre et
me tient. Apprenez que jadis j'appartins à ce monstre.
Comment, par quelle méprise, c'est ce qu'il est trop
tard pour examiner. Il a la preuve. De plus, il sait sur
moi des choses qui, révélées, me perdraient. Cet
homme, dont votre père est victime, n'a pas son
pareil pour l'intrigue et la scélératesse. Approchez-
vous, ma pauvre petite... Là, tout près de moi,
comme jadis... N'ayez pas peur... je suis... vous
m'avez stylée... on ne me rebute pas deux fois... je
sais tout... vous avez... ne niez pas... ne rougi.s3ez
pas... par amour filial... Commentée vieillard, sans
LE CALVAIRE 285
cela, vous eût-il séduite?... C'est tout ensemble
héroïque et bas... Donc, cela plaît à la triste Hen-
riette, Tu n'es plus vierge, Marianne... Cela se devine
à tes yeux, aux moindres mouvements de ton corps...
Et ce corps merveilleux porte aujourd'hui l'empreinte
dont rien ne le lavera jamais... Tu peux m'em-
brasser mamtenanl.
C'était à la fois doux et cruel, si doux et si cruel
que la jeune ûUe cacha son visage sur la poitrine de
son ancienne amie, qui, miséricordieuse, la caressait
do ses mains brûlantes.
— Comme tu as dû souffrir, toi si fièreî... Ah,
j'ai vécu la scène, je pourrais te la raconter. Pauvre
petite proie du destin, cœur excessif qui veut se
sacrifier, et qui ne connaît plus que la détresse...
car à qui te confier?... Écoute... Tu ne vivras pas dans
la honte. Tu périrais sous le fardeau. La cuirasse qui
me protège et que je me suis tressée maille à maille,
c'est la tunique de Nessus... Oh, l'illusion sans l'il-
lusion, le faux rachat î... Mon dernier effort fut pour
ton frère, pour Paul. Je voulais me refaire une foi...
Quelle erreur !... Mais parlons de toi... Cet élève de
ton père qui t'aime...
— Coquilet...
— Un nom ridicule, et, sans doute, un brave
garçon; n'importe : au bord du gouffre, attache-toi à
cette dernière branche. Tu pleures?
286 SÉBASTIEN GOLVÈS
Marianne leva sur sa conseillère un visage brûlé
de larmes. C'était pour elle une détente, une crise
délicieuse. Depuis longtemps, elle n'avait pas connu
une telle douceur, et elle se reprochait sa dureté vis-
à-vis d'Henriette. Gomme si celle-ci la devinait:
— Le vice t'a fait horreur, chez vous, ce samedi...
Hélas! je suis une malheureuse qui a fait un pacte
avec le désir et mes sentiments les meilleurs sont
tous souillés de volupté. Je ne sais même si de te voir
si belle et languissante n'est pas ce qui m'émeut
en ce moment. Donc, efforce-toi d'aimer cet amou-
reux. Ton âme est assez fraîche pour un effort sem-
blable. Utilise la pitié, le grand recours des géné-
reuses, utilise ton amour filialj la circonstance, la
fièvre de la luUe qui transforme les choses et les
gens. Lui l'adore et te pardonnera. Avoue ta faute et
son mobile... Délivre-toi, sans scrupule, quand tu te
sentiras assez de tendresse. Et fais-en ton mari. Alors
vous aurez une existence amère, mais ces déchire-
ments te seront utiles et tu l'aimeras de souffrir par
toi, de te faire souffrir, Marianne... Je te parle en
femme dégradée que la mort menace... Éteins en toi
l'héroïsme, car il te mènerait au crime. Eteins l'en-
thousiasme. Sois faible et soumets-toi. C'est notre
destinée de subir. Celles qui essayent de lui échapper
se perdent sans rémission ni grandeui'.
Maii mne ne pleurait plus. Ses beaux yeux encore
LE CALVAIRE 287
humides ne quittaient plus les yeux de celle qui lui
parlait, dans un tel abandon. Elle se pencha :
— Merci, Henriette, merci ; je t'aime.
— Tais-toi. Ne tente point Timpulsive, car mon
démon est toujours prêt... Tais-toi et va-t'en, sans
te retourner. J'ai eu une minute de grâce. Emporte
de moi une image intacte; malgré ma chaîne, je
vous aiderai de tout mon pouvoir... Tu sentiras ma
lointaine influence... Ya!
Brisée de sentiments divers, la jeune fille se leva,
envoya de ses doigts légers un baiser à sa bienfai-
trice, puis, sur le point de sortir, en une demi-prière :
— Et Paul?
— C'est fini, répondit vivement Henriette. Je n'ai
plus la force de me mentir.
Ce même soir, par la faible Glorinde, Anatole averti
rapportait à son maître la visite de Marianne. Ce même
soir, Yalère faisait venir chez lui, en grand mystère,
deux directeurs de journaux des plus acharnés contre
Gouvès, avec lesquels il s'entretenait longuement.
L'absence pesait tellement à Gaudulle qu'il finit par
se décider et par décider son amie à passer avec lui
une journée entière. Tant de précautions seraient
prises qu'il n'y aurait aucune indiscrétion possible.
Maiianne consentit. Une curiosité la poussait. Elle
288 SÉDASTIE.X GOLVÈS
avait besoin de revoir cet homme dont elle ignorait le
nom Tannée précédente et qui, par le jouet de la fata-
lité, tenait maintenant le premier rôle dans sa vie.
Elle avait besoin de lire clair en son propre cœur et il
fallait pour cela sa présence à lui. Elle éprouvait,
avec une sorte d'angoisse, cette attraction mystérieuse
de la vierge pour l'homme qui le premier l'a possédée,
quel qu'il soit. Elle avait, en plus, la forme d'imagi-
nation la plus rare, la sensible, de sorte que les
moindres circonstances de ces heures révélatrices
avaient poussé des branches dans tout son être, tel
un réseau veiaeux de formation soudaine. Une nuit, à
quinze ans, déjà formée, elle se levait pour prendre
dans la bibliothèque un livre que son père avait, après
le dîner, montré en cachette à un ami. Elle le recon-
naissait à sa couverture rouge, gaufrée. Tremblante
comme une voleuse, elle le posait sur le sol et le feuil-
letait rapidement. 11 renfermait une gravure, une
seule, qu'elle regarda avec une avidité inquiète à la
lueur vacillante du flambeau, mais qui projetait par
tout son être un frisson de volupté à défaillir. Une
jolie et grasse nymphe, toute nue, subissait l'assaut
d'un satyre. On voyait la force du demi-dieu, la joie
douloureuse de sa victime, et cela se passait au boid
d'une source, sous un arbre touffu. Que de fois cette
révélation tourmenta les rêves de la jeune fille! Elle
y pensait lorsqu'on parlait devant elle d'un mariage.
LE CALVAIRE -289
d'un enlèvemeot, d'un scandale quelconque. Elle y
pensait en marchant à côté de Pierre Trousselin dans
la campagne languedocienne, et, tandis qu'il lui tenait
des propos d'amour, elle se représentait l'arbre et la
fontaine. Elle y pensait plus fort, quand il s'enhardit
jusqu'à la prendre dans ses bras au crépuscule, sous
le ciel si rose, devant la campagne brune et dorée.
Elle y pensait, enfin, quand Gaudulle s'emparait d'elle,
lui devenait monstrueux et cher tout ensemble.
Dans une pareille nature, les empreintes germaient
aussitôt. Elle eût pu dénombrer les baisers qu'elle
avait subis. Elle les sentait distincts sur sa peau et ils
la gênaient devant ses parents, comme s'ils eussent
été, au cou, au front, aux mains, des brûlures
visibles. Or, ce frisson du mauvais livre, elle l'avait
retrouvé dans ce lit étranger, tandis que la pluie
battait les vitres, et c'était chez elle une impérieuse
nécessité que de revoir la cause, le mâle, le vain-
queur.
Elle avait dit en partant : « Je passerai la journée
entière avec Jeanne. » Celle-ci était prévenue qu'elle
servait d'alibi, sans d'ailleurs soupçonner la vé-
rité.
M"" Gouvès avait renoncé à faire des observations
inutiles; mais le père, qui travaillait ayec son élève,
â5
290 SÉBASTIEN GOUVÈS
eut un mouvement de mauvaise humeur. Il lui arri-
vait ainsi d'oublier l'âge de sa « grande » et de la trai-
ter en enfant.
— En vérité, fillette, on ne te voit plus. Tu choisis
mal le temps de tes promenades. La maison n'est pas
si gaie.
Elle rit gentiment :
— C'est une exception, vieux père. Ne fais pas
celte vilaine figure, M. Coquilet va me croire une
Benoîton.
A peine avait-elle fermé la porte que Gouvès,
selon son habitude :
— Est-elle jolie I la petite masque, avec son regard
de flamme et sa taille si souple... C'est une exception ^
vieux, père... Ah, mon cher Jérôme, comme je serais
heureux si elle se décidait...
L'élève soupira :
— Ilélas, palron, je ne suis pas riche, je ne suis
pas beau... et je ne...
Sébastien l'interrompit :
— Comment, pas beau! Peste, vous êtes difiicile f
Vous avez, mon ami, un profil de César — il arti-
cula Vr rudement, à la provençale — et, quant à la
fortune, — il frappa sur son manuscrit — elle est la
dedans en pépites.
Coquilet, habitué à cette confusion, ne s'étonna
point, mais répliqua avec douceur :
LE CALVAir.E 291
— Non la fortune, patron : la gloire. Ce n'est pas la
même chose.
Le rude visage tanné de Gouvès s'assombrit :
— Tu as raison. — Tanlôl il disait tu, tantôt vous,
selon les hasards de son humeur ou son besoin
d'expansion. — Même si je réussis à confondre les
canailles, je serai pauvre comme devant... Bah, vous
travaillerez. L'enfant tient de ma race, elle est labo-
rieuse. Sais-tu mon rêve, camarade? Un joli petit mas,
moitié castel, moitié domaine rustique, dans la cam-
pagne d*Arles, sur cette route jaune de Monlmajouroii
défdèrent les Sarrasins, où la poussière est faite d'os-
sements. Moi, je me repose, ma femme fait de la mu-
sique. Toi, tu exerces ton métier, sans te fatiguer,
avec une voilure attelée d'un camarguais, une belle et
bonne clientèle de voisinage et un petit laboratoire,
si ton cerveau te brûle et si le mien flambolte encore. . .
Tu es mon second fds bien-aimé... Et de jolis enfants
me sautent sur les genoux, malgré les rhumatismes,
me demandent de conter des histoires. Hein, ce sera
gentil !
Le « profil de César » était accoutumé à ces mirages
qui ne faisaient qu'exaspérer sa peine. Il cherchait
une réponse convenable, quand la }iorle s'ouvrit len-
tement.
C'était le père Ensade : il avait un air grave qui, par
son accoutrement, devenait comique, car la mèche
292 SÉBASTIEN GOUVÈS
de son bonnet de coton dansait encore sur sa tête.
— Voilà ce que j'ai trouvé dans le corridor.
Gouvès prit, avec un tressaillement, le papier que
lui tendait son beau-père. Il devinait quelque dés-
agréable surprise. Dès qu'il Feut parcouru :
— Bon Dieu! fit-iî. — Et il leva le poing et sa physio-
nomie devint terrible. Puis, se ravisant, avec un sourire
forcé, tel qu'une horrible grimace, il mit la feuille
blanche dans sa poche et s'écria d'une voix fausse-
ment allègre : — Encore quelque réclamation de four-
nisseur... Il n'en manque pas ici, de ces pestoioiars !
La lettre, de l'écriture de Marianne, était brève :
Impossible aujourd'hui. Trop dangereux, .hitre ren-
dez-vous bientôt. Tendrement. M.
Coquilet, flairant un mystère, devint soucieux.
Quant au sourd, il restait là debout, sa haute taille
voûtée, solennel et burlesque, espérant du grabuge,
car il avait cette étrange perversité des vieillards qui
les pousse, ainsi que les enfants, à prononcer les
paroles dangereuses, à révéler les secrets compromet-
tants, à attiser les discussions et les rancunes.
— Laissez- nous travailler, grand-père, hurla
Gouvès, qui le connaissait...
— Est-ce que, murmura-t-il, déconfit, ce n'était
pas de...?
— A tout à l'heure, à tout à l'heure !
Et le savant, sans le laisser achever, reprit la dictée
LE CALVAIRE 293
interrompue. Mais, comme le vieillard allait quitler
la pièce, quelque chose de sombre tomba sur le sol,
avec un bruit sec, de la poche de sa robe de chambre
et se cassa en plusieurs morceaux.
— Quoi encore? gronda Gouvès, extraordinaire-
ment pâle,
Coquilet ramassa l'objet et répondit en riant :
— Une tablette de chocolat!
Le glouton s'approvisionnait ainsi de gourmandises
qu'il dérobait dans le buffet, au grand désespoir de
Moumelte.
Gouvès travailla mal ce matin-là. Une douleur aiguë
lui serrait le cœur ; il songeait aux pressentiments
d'Ourlac et de sa femme, se reprochait, dans ce Paris
de malheur, de n'avoir pas assez surveillé sa grande
chérie.
Après plusieurs détours, destinés à tromper les sui-
veurs, Marianne, au coin de la rue Tronchet et de la
rue de Castellane, monta dans un landau aux stores
baissés qui l'attendait là depuis quelques minutes.
Aussitôt, deux bras la saisirent. UUe fut pressée
contre une large poitrine, tandis qu'une bouche cher-
chait sa bouche et, dans le baiser, murmurait :
— Mignonne, mon adorée! Enhn.r. Que c'était
long ! Que je t'aime !
â9-i SÉBASTIEN GOUVÈS
On la serrait à l'étouffer. Elle ne répondait rien,
reprise par sa fièvre au point où elle l'avait laissée
l'autre soir, sans pouvoir annuler ni sa volupté ni son
remords. Elle entendait des mots d'amour, une his-
toire passionnée où se mêlaient le nom de son père,
le sien, celui d'un éditeur, et des promesses, et des
rêves d'avenir :
— Tu seras ma femme devant tous... Fiassure-toi.
Je mourrai vite.
— Méchant î...
Ce fut sa première parole et sincère, car là,
dans cette demi-obscurité, et pouvant se duper sur
l'âge, elle avait pour son maître un sentiment très
doux. Ces m.ains sur elle ne la révoltaient point. Cette
haleine parfumée plaisait à ses lèvres, car Gaudulle
prenait un extrême souci de lui-même.
La voiture roula longtemps, longtemps, tantôt sur
des pavés, tantôt sur la route élastique ; il ne se las-
sait pas de la caresser, de la flatter, perdu de ten-
dresse, lui le débauché, au point qu'il ne se rappelait
pas, même dans sa jeunesse, une griserie semblable.
A elle revint l'image de la nymphe, ardente et pré-
cise, en même temps que le souvenir de la cachette
qu'elle faisait, petiie, entre les jambes de son père,
pour mieux écouter les histoires. Gouvès alors imagi-
nait qu'on était en voiture, de nuit, pendant l'orage :
Le petit cheval va vite. F lac, c'est la boue I... Broum,
LE CALVAIRE 295
c'est la tempête... Cra, cra, un éclair. Comme on a
peur!
Elle se bloUissait contre son amant, malheureuse
de s'être livrée, heureuse d'être pour l'instant déli-
vrée des craintes, des angoisses, des scrupules.'
Quand le charme cessa, ils causèrent raisonnable-
ment de leur péril, de l'autre péril, de Mercier,
de Guilon qu'avait acheté Gaudulle, d'Henriette
Val ère.
— Méfie-toi d'elle. Je suis affreusement jaloux.
Sur ce mot, Marianne, songeant à Coquilet :
— Et si je me mariais un jour î
Il oublia sa récente promesse et soupira profondé-
ment, comme s'il acceptait cette hypothèse. La jeune
fille en fut froissée. Extrême en toutes ses manifesta-
tions, elle eut envie de faire arrêter la voiture, là, en
pleine banlieue, de le quitter et de rentrer à pied.
Tout à coup, sans raison apparente, il lui parla
d'Edouard Davidson.
— C'est une de mes relations... Un drôle de
corps... richissime... divorcé deux fois... je le crois
honnête... Il t'a rencontrée dans le monde et il
t'admire... oh mais... à la folie...
Elle devint rêveuse. Ils passèrent une singulière^
journée, prisonniers de la voiture, avec la seule halte
du repas, dans une auberge perdue; la petite chambre,
mal chauffée par une cheminée qui fumait, possédait
296 SÉBASTIE.N GOUVÈS
une table à deux couverts, deux fauteuils et un lit.
Sur celui-ci, un immense édredon. Par la fenêtre, on
voyait des plaines jaunes, humides, une longue avenue
de peupliers, le ruban bleu de la rivière.
La grosse bonne, à l'air madré, sur l'ordre de
Gaudulle, apporta en une fois tous les plats, une
matelote fumante, du saucisson et un Difteck entouré
de pommes dorées qu'elle cala sur un vieux réchaud,
vestige d'un château des environs.
Marianne regardait son amant, et son amant la
regardait; elle, mélancolique, les yeux noirs embués,
ses beaux cheveux de reflets plus vifs sous le jour
terne, son petit nez subtilement mobile de la pointe,
la bouche aux lèvres moelleuses. La chair du cou,
des poiîinets et des joues mêlait une blancheur
mate à des parties glissantes, et tout le corps était
ainsi, satiné, duveteux par endroits, vêtement chan-
geant d'une âme diverse, gardeuse d'impressions
légères, oublieuse de sentiments forts, selon que se
jouait la lumière de conscience, fanal promené par le
démon intime. Lui, rajeuni de dix ans, d'une cer-
taine beauté ironique et froide, s'efforçait d'être gai,
alerte, de bannir le souci, le perpétuel scrupule de sa
compagne.
Assis en face d'elle, il tenait entre les siennes ses
longues jambes de déesse. La table élant étroite, il se
levait souvent, lui embrassait le front sur cette lisière
LE CALVAIRE 297
pâle OÙ les doux cheveux commencent, d'une ligne
adoiablement nette.
— Allons, tu as bon appétit. Le ciel s'éclaircit,
Marianne capricieuse, ..
— Ne dis pas cela. On se porte malheur.
— 0 superstition ! Et dans quel monde tu me lais
vivre ! Ce brave Goquilet connaissait l'assassin. Son
ami intime est un anarchiste de la plus belle race...
Quand je pense que c'est Gaudulle de Lauminois,
président de cour, qui, obéissant à sa petite fée,
fit libérer Jules Audiffret, « sujet dangereux j,
disaient les notes de police... Et, pour une fois, elles
ne se trompaient pas. Degraize doit me garder ran-
cune.
— C'est une canaille, Degraize ! déclara-t-elle en
choisissant une pomme soufflée du bout de ses doigts
minces.
Le magistrat aimait la voir froncer ses soyeux
sourcils, quand elle rapportait des lambeaux de con-
versation révolutionnaire : « Cher petit orateur !... t
Et il éteignait l'éloquence sur les lèvres rouges.
— Ce Roumine paraît intéressant. Il faisait bonne
hgure l'autre jour, dans mon cabinet, lors de l'am-
bassade reconnaissante.
Elle vanta le père de son amie, s'exalta, cita des
traits héroïques dont Jeanne renlretênail souvent.
Soudain Gaudulle devint sérieux :
298 SÉBASTIEN GOLVÊS
— La vraie héroïne, c'est toi, toi qui t'es immolée
à un vieillard.
Il éprouvait une joie cruelle à s'humilier ainsi.
— Pourquoi me gâtes-tu la joie «le cette journée?
Réponse émouvante et simple, accompagnée d'un
regard tendre.
— C'est vrai, pardon, mignonne.
Il se leva, la prit dans ses bras. Le lit était tout
proche :
• — Veux-tu, veux-tu?
Il l'implorait maintenant, à genoux devant elle
assise sur l'édredon tassé, il lui embrassait les
pieds. De nouveau le vertige envahit Marianne.
Était-elle donc damnée, que le contact de cfet homme
expert l'affolait ainsi ?
Elle s'était déshabillée complètement. Les draps
rugueux fleuraient l'herbe. La nuit venant vite, les
lueurs rougeâtres du foyer dansaient -sur le plafond
bas. Anéanti de tendresse et de reconnaissance, il la
tenait frémissante contre lui, lui contait tout bas son
existence, dans un grand besoin d'aveu, pour que les
cœurs adhèrent comme les corps.
— Je suis puissant, riche ; je suis seul. J'ai eu bien
des aventures, certes; mais jamais, jamais, je n'ai
aimé comme je t'aime. Je redoutais la mort, car la
vie m'a donné ce qu'elle a de bon, de savoureux;
LE CALVAinE -209
maintenant, c'estétrange, je souhaite la mort.. . ainsi.. .
contre ta chaii , dans le reflet d'un foyer rouge...
Elle lui parla d'Henriette Valère, qui, elle aussi,
mêlait des pensées funèbres à la débauche. Quand il
ïipprit sa tentative, une jalousie atroce l'attaqua,
d'Ile de possession, qui saisit et brûle dans le contact
même, exacerbe la volupté jusqu'au cri. Impression-
nable, communicative, Marianne, à son tour, s'en-
liévra tellement qu'elle se donnait sans réserve. La
nymphe appartint au satyre, et elle souhaitait qu'on
allât plus loin, plus avant dans la douleur; elle lui
])arla de Pierre Trousselin. Il tremblait, pleurait, la
l'ioyait de baisers, La sueur couvrait leurs membres
j is. Leurs visages, éclairés par le reflet du feu, se
I niuractaient d'ant'oisse et de désir.
— Marianne, mon enfant, j'ai à te parler.
Le ton de Gouvès était grave. Elle pressentit un mal-
heur. Lorsqu'ils furent dans le cabinet de travail, la
porte close, il tira de sa poche un papier qu'elle ne
reconnut pas tout d'abord.
— Qu'est-ce que cela veut dire? Réponds-moi fran-
chement.
Malgré la fatigue et la surprise, Tinspiralion libé^
ratrice lui vint nette et soudaine, dès qu'elle se fut
assurée des ternies vagues de la lettre.
300 SÉBASTIEN GOUVÈS
— C'est vieux, cela, père... du temps de Trous-
sclin...
Puis, voulant être indiguée :
— Quoi, vous me soupçonniez déjà!
— Assieds-loi, petite.
Depuis longtemps il ne lui avait parlé de tout près,
d'un air grave et tendre cà la fois, et ses moindres
paroles pénétraient au fond du cœur de Marianne,
y demeuraient vivantes avec l'intonation et le geste.
— Tu vois dans quelles misères je me débats. J'ai
fait une folie en quittant Montpellier... Ta mère avait
raison. Les femmes ont un instinct. Ah, mon Dieu !
Elle eut envie de pleurer pour n'avoir pas remarqué
son changement d'expression, les rides nouvelles au
coin des yeux.
— J'aime, certes, ta mère et ton frère, j'ai aimé
la science ; mais, tu le sais, c'est toi, ma grande chérie,
que j'aime au delà de tout, que je voudrais heureuse
€tsage...
... Il réfléchit un instant, si noble, de regard si pé-
nétrant, qu'elle en devint bouleversée, et elle n'eut
plus qu'une idée : « Résiste, n'avoue pas... Tu le tue-
rais. » Car le désir de la confession immédiate et com-
plète lui remuait l'âme avec l'amour plus ardent que
jainais pour son père.
— Sage... Il y a tout dans ce mot si simple... Ma
fnère l'employait, ta grand que tu n'as guère connue.
LE CALVAIBE 301
mais de qui je liens mes quelques qualités elle sens des
cliosijs honnêtes et droites. J'habite en loi, ma mi-
gnonne, moins que quand lu tenais ma main, répé-
tant -.Prenez garde aux petites pierres, papa, assez
néanmoins pour deviner le trouble qui l'agite
depuis quelques semaines et ses raisons secrètes...
Comme il vil deux larmes suspendues k ses longs
cils, il lui prit la tête dans ses paumes robustes et la
baisa au front, à la place que préférait Gaudulle,
puis coniinua ;
— Tu m'aimes trop. Pour me venir en aide, tu
serais capable de... Je chasse des idées qui me ren-
draient fou. Ta mèie pourra te raconter nos longues
conversations le soir. C'est une femme excellente. Tu
as grand toit de ne pas récouter davantage. C'est un
peu de ma faute... Donc, j*ai remarqué que ce magis-
tral l'admire et te courtise... Et tu le laisses faire,
parce qu'il est puissant et mon unique prolecteur
contre les gredins qui veulenl me perdre. Eh bien,
écoule ceci.
11 se dressa, et, solennellement :
— J'aimerais mieux, et lu sais si je liens à ma dé-
couverte, j'aimerais mieux jeter au feu mon mémoire
cl sacrifier ma juste vengeance que de la devoir,
non certes à une faute, lu es trop fière et de trop
bonne race, mais à une défaillance de ma fille; mon
véiilable orgueil, c'est toi, loi seule.
20
302 SÉBASTIEN GOUVES
Il y eut UQ silence. Marianne se contraignait pour
ne pas s'attendrir.
— Ce papier apeu d'importance. Tu me l'expliques
et je te crois, ce serait trop affreux de te supposer
fourbe et indigne. Mais tu vas me jurer que tu n'as
à te reprocher rien, rien de contraire à Tiionneur...
Elle rassembla tout son courage, et, d'une voix
assurée, pleine de dégoût pour elle-même :
— Je le jure...
— C'est bien.
11 l'embrassa violemment, rassuré parce mensonge,
dont il la croyait incapable. Puis, pour la distraire, il
renti'etint de Paul, de sa colère, de ses craintes, de son
avenir.
— Cette Henriette Valère lui a tourné la tête. Je
sais heureux que tu ne la fréquentes plus, quoique
Jeanne Roumine !... Enfin, celle-ci, c'est une exaltée
comme son père. Pour ce qui est de Paul, malgré les
affirmations d'Ourlac, qui flatte ta mère, je ne le vois
pas encore à l'Institut. Dès qu'il sera libre, Zebio va
lui procurer du travail, des copies, des portraits d3
bourgeois. Encore faudra-t-il de l'assiduité. Etcegas-
là n'a que du sirop dans les veines. Que n'es-tu le
fils, maladroite !
Depuis quelques instants, il cherchait un biais, pour
arriver à la chose importante ; mais, renonçant à l'ar-
lifice :
LE CALVAIHE 303
— • Fillette, lu devrais épouser Coqiiilet. Nous tra-
vaillons ensemble, et, chaque jour, je lui découvre
une qualité nouvelle. Il t'adore. Il tremble quand tu
entres. Il réussira. Ce serait le bonheur... Et quelle
joie pour ton vieux pèreî...
Elle n'eut pas de révolte.
— Je verrai. Je réfléchirai... Il m'est devenu
extrêmement sympathique. Je veiLcVaimer et... il est
fort possible que je réussisse...
Quand Jérôme Goquilet, le lendemain matin, apprit
de la bouche de son maître l'heureuse nouvelle, il se
sentit envahi par une telle joie qu'il redouta un coup
de sang. Toute Ténergie refrénée de son ardente na-
ture lui apparut; il ferait, lui aussi, des découvertes.
Il gagnerait beaucoup d'argent, serait illustre, achè-
terait à sa bien-aimée des bijoux magnifiques, un
hôtel, des voitures, des robes, des chapeaux... Bijoux,
robes et chapeaux, c'était, d'après sa courte expérience,
avec cela qu'on éblouit les femmes. Quand, en compa-
gnie de Robert et de son amie, ils se promenaient le
long des boulevards et rue de la Paix, l'émerveillement
de la candide Louiselte aux devantures lui révélait
le co}ur de la Parisienne.
— Sont-elles heureuses, celles qui portent tout ça !
Dans l'instant même une dame sortait d'un maga-
sin. Grande, vêtue avec un luxe discret, elle semblait
l'âme de ces belles choses, leur vie manifeste. Dans la
30i SÉBASTIEN GOUVÈS
voiture armoriée, dont un valet stylé tenait ouverte la
portière basse, elle entrait, bijou dans l'écrin, et le
petit talon de sa bottine semblait son seul point de con-
tact avec rhumble univers, ce qui la rattachait k la
planète.
— Maître, je sens bien que ce matin je ne pourrai
rien faire. Donnez-moi le travail, que je l'emporte à la
maison.
— Ne te monte pas la tête, animal. Ce uest
pas encore décidé. Ah, je me repens de t'avoir
dit...
— Oh, non. non — le brave garçon lui baisait les
mains, — ne vous repentez pas. C'est si bon, un peu
de joie, si rare ! En admettant même que ça ne se réa-
lise jamais, j'en aurai eu rillusion,.. Votre fils! Ima-
ginez cela!... Chez vous, dans votre maison... Mais
comment oserai-je sortir avec elle... si élégante...
une reine ?
— Sois élégant, toi aussi. Elle sera sensible à la
métamorphose. Achète des souliers, une redingote,
que sais-je?
Gouvès ouvrit son tiroir, prit dans une petite boîte
un billet bleu et, saisissant les doigts de son élève, le
mit dedans avec autorité.
— Oh, oh, que faites-vous?
— Je t'ordonne... Tu me dois obéissance. Je suis
un peu ton père déjà... T'imagines-tu que je t'em-
LE CALVAIIŒ 305
ploierais à l'œil... Ça, petit, c'est pour la toilette, le
dandysme.
L'émotion de Coquilet se traduisit par une horrible
grimace, qui se perdit dans sa barbe noire.
Le Paris que vit le jeune homme ce matin-là fut
une ville particulière. Le ciel était terne, mais le peu
de soleil rouge que cachait une buée compacte lui
parut aveuglant. Les maisons riaient du haut en bas
de la rue Soutflot. Les réverbères riaient. Les oens
riaient au seuil de leur boutique. Il demanda du feu
à un petit vieillard avec une tendre politesse. Il donna
quarante sous à un ignoble mendiant professionnel
qui traînait son moignon sur l'asphalte. Les arbres du
Luxembourg embaumé riaient de toutes leurs
branches, et la façade du Sénat semblait telle qu'un
géant hilare.
Dans son appartement de la rue Monsieur-le-
Prince, qui lui offrit une douceur charmante, un
aspect de bien-ê(re et de confort, il trouva justement
une lettre de Robert, venu de Chartres pour deux
jours, et lui fixant un rendez-vous immédiat. Une
autre lettre, d'une longue écriture d'étranger, était ainsi
conçue : a Je sais, monsieur, que vous êtes le secré-
taire du docteur Gouvès. Mon journal, le Humbug,
est à votre disposition pour toutes les communications
que vous voudrez bien nous faire quant à la grave
discussion qui occupe le monde savant. Comptez sur
306 SÉBASTIEN GOUVÈS
notre discrétion absolue. Edouard Davidson. Hôtel
Bristol. Post-scriptum. Ces communications, tenues
secrètes, vous seront payées à raison de cinq louis
chacune, quelle que soit leur longueur matérielle.
J'ajoute que nous avons, depuis quelques semaines,
une nouvelle rubrique de médecine. Si vous en
désirez la rédaction, c'est chose faite. Appointe-
ments, cinq cents francs mensuels et l'usage d'une de
nos voitures. Un reporter zélé à votre disposition. »
— Q.j'est-ce que ceci? s'écria gaiement Jérôme.
Décidément, le ciel me veut du bien! Certes, j'irai
vous voir, cher Edouard Davidson.
11 criait si haut, la porte ouverte, que sa voisine,
une longue et maigre et brune fille de brasserie, du
nom d'Emma, qui l'admirait en vain, car il était
chaste, lui dit en passant, sa boîte au lait à la main-:
— Tous avez-t-y gagné aux courses, mon voisin,
que vous causez tout seul ainsi ?
Il la fit entrer, lui baisa les mains et lui donna cent
sous. Elle le crut complètement toqué.
Il trouva son ami Robert grave, vêtu de noir
comme pour un enterrement, assis devant une tasse
de chocolat :
— C'est toi, Jérôme. J'ai des choses très impor-
tantes à te dire. Mais tu as l'air bien content...
— Je te raconterai. Commence.
LE CALVAIRE 307
— Lupit est fou. Oq s'y attendait. La folie est
déclarée et deviendrait dangereuse. Avan le fait
entrer dans une maison de santé à Yincennes. Je
prends avec moi Louise tle, son frère et sa sœur. Je
les emmène à Chartres, où j'ai déniché un petit loge-
ment pas cher.
— Ah! c'est bougrement hien, ce que tu fais h'i,
mon frérot!
Coquilet, très ému, serra vigoureusement les mains
du révoilé.
— Louisette est une brave fille. Quoique modèle,
elle n'a été qu'à moi. Elle m'aime et je l'aime...
oui.,, somme toute, je l'aime. Avan m'a montré mon
devoir. Naturellement la cause y perdra. Je ne l'aban-
donne point, mais, pour faire manger les mioches,
je suis forcé de pactiser avec la bourgeoisie...
Coquilet réprima un sourire. Ces formes solen-
nelles l'amusaient.
— Et puis, continua Robert, depuis la mort d'Au-
diffret, je me sens capable de quelque bèlise. Je vou-
lais tuer un policier, un juge, n'importe qui. Pendant
plusieurs jours, j\ai eu la caboche à l'envers. L'aflaire
de Lupit m'a guéri.
— Bravo, je te félicite...
— Enfin, ça n'est pas touL II faut que tu saches,
maintenant que c'est mort, que j'ai été amoureux, oh
mais amoureux, à en claquer, de M'*" Marianne,
308 SÉriASTIEN GOL VÈS
— Elle est presque ma fiancée, dit Coquilet,
impatient d'annoncer la nouvelle.
— Je m'en doutais. Je te savais très emballé aussi.
Et, comme tu m'avais fait faire sa connaissance, tu te
rappelles, au restaurant du Luxembourg, j'avais des
remords, de rudes ruades.
— Pauvre 1 fit Jérôme, attendri.
— Le samedi soir, chez le père Gouvès, où je n'al-
lais, tu comprends, qu'à cause d'elle, je me faisais une
bile de chien, quand elle parlait aux autres sans s'oc-
cuper de moi. Et puis, vous jabotiez de choses diffi-
ciles, de gens et de livres que j'ignore, et ça m'étouf-
fait. J'aurais voulu avoir du bagout, comme Roumine,
de la science comme toi, de l'art comme le petit Ber-
thet, enfin n'importe quoi qui lui fît tourner vers moi
ses beaux yeux, qui la fît songer à moi la porte fermée.
Il soupira profondément, sortit de sa poche un
ruban bleu...
— Un jour, elle a laissé ra sur la tab'e. Je l'ai pris.
Je te le rends. A cette heure, je n'en ai plus besoin.
Ah, c'est une triste affaire que d'être un gosse aban-
donné, à qui un cocher a appris à lire dans le journal,
un sculpteur à travailler la terre ; je sens que j'avais
là (il frappa son front osseux et ses yeux verts bril-
laient — une légère roseur montait à ses joues
blêmes), que j'avais là de quoi faire, si on m'avait
éduqué comme les autres. Mais Âvan est venu trop
l.E CALVAIRE 309
tard, lu es venu trop tard. Audiffret aussi. Ça se
durcit, la cervelle humaine. Les choses n'entrent phis
dedans qu'avec peine. Il y a des soirs, sais-tu, que je
pleure sur les bouquins, de rage de ne pas com-
prendre. Aimer mademoiselle Marianne! C'était de la
bêtise. Je ne suis pour elle qu'un pauvre diable
d'ouvrier, malgré que je sois adroit de mes pattes...
et que je prépare un groupe pour l'Exposition, cette
année. C'est un prince qui joue de la guitare, avec une
princesse à côté de lui. Louiselte, au moins, ne m'iui-
miliera pas. Elle ne fera plus de séances^ tu com-
prends. Je ne mange pas de ce pain-là. Elle m'admire.
Tout ce que je dis est merveilleux. Nous lisons des
vers de Lamartine dans le livre que tu m'as prêté...
Et elle pleure quand ca sonne bien... J'ai de petites
économies... Enfin... voilà... Tu me pardonnes, dis?
Les deux hommes s'embrassèrent. A ce moment,
un léger bruit de pas sonna dans le corridor. La porte
s'ouvrit. C'était Louisette, changée, embellie, modes-
tement vêtue de sombre, ses cheveux dorés et flous
encadrant bien sa maigre figure. Elle fixait sur son
amant des yeux bleus d'une exquise douceur.
Après le premier altendrissement, elle raconta
l'état de son père, la fiayeur des petits.
— Ils sont chez une voisine. C'est ce soir qu'on
l'enfei-mc. Cher prre ! Nous irons le voir souvent. Et
peut-être q\i'il guéiira.
310 SÉBASTIEN GOUVÈS
Elle tenait à la main un paquet.
— J'ai fait des emplettes. Sans doute qu'on ne trouve
pas de cafetières à Chartres. Et le café t'est indis-
pensable pour ton travail, ajouta-t-elle respectueu-
sement.
Robert rit de son innocence. Quand elle apprit de
Coquilet que Marianne se faisait moins farouche et
lui ouvrait l'espoir, elle le complimenta. Mais elle
n'était pas sincère, et, Jérôme à peine dehors, elle
confiait ses inquiétudes à Robert :
— Elle est belle et généreuse, M"' Marianne.
Je sais que tu l'as adorée en secret, et cela ne
me rend plus jalouse maintenant. Mais je ne la sou-
haite pas comme femme à notre ami. Coquette, indé-
pendante... et puis quelque chose que je ne m'ex-
plique pas, qu'un savant comme toi devinerait... Il y
avait autrefois dans notre maison la fille de l'ancienne
concierge, qui est entrée au Conservatoire et devenue
cocotte. Eh bien, elle parlait comme Marianne, elle se
taisait comme elle, elle regardait comme elle. Elle lui
ressemblait d'ailleurs. Un soir elle m'avait montré des
bijoux qui venaient... Dieu sait... « Tu ne voudrais
pas en avoir des comme ça, petite?... — Non, je lui
dis, pas à ce prix-là... » Elle m'a regardée avec
colère et, d'une façon que je n'oublierai jamais :
Quand on est belle, il faut être riche... Quand
on est pauvre, il faut mentir aux hommes. Je veux
LE CALVAIRE 311
être la plus chic, qaon parle de moi dans les jour-
naux et que la femme de V épicier en crève de
jalousie.. ,
Puis, avec une petite moue charmante :
— C'est des jolies filles assurément. Mais ce n'est
pas bon pour un savant ou un artiste, ces orgueil-
leuses-là, mon amour; parions qu'elle ne sait même
pas tremper une soupe.
Gouvès reçut une lettre de Gaudulle : « Vous avez
tort, disait le magistrat, de rester claquemuré chez
vous comme un coupable. Prenez quelques heures et
fréquentez vos collègues, les hôpitaux, les cours, la
Faculté : qu'on ne dise pas que vous avez honte.
Naturellement boyez discret quant à l'affaire. La
bombe de l'édition Vautier éclatera mieux à l'impro-
viste. Maïs Vautre s'agite et votre tranquillité finirait
par devenir suspecte. C'est aussi l'avis de Valère. »
Sébastien ne pouvait qu'obéir à ceux qui jusqu'ici
l'avaient si bien guidé. Les tribulations commen-
cèrent. Timide et violent, accompagné de son cher
Coquilet qui manquait d'éloquence, mais non d'en-
thousiasme, il connut les accueils glacés, les paroles
ambiguës, les regards moqueurs. Chaque matin, dans
chaque service d'hôpital, le chef fait le tour des lits
suivi de son interne, de ses externes, d'un bataillon
312 SÉDASTiEN GOUVÈS
de visiteurs. On diagQOstiqiie les cas inléressants,
on suit la marche des maladies chroniques, on
ausculte, on percute, on discute. Parfois un savant
étranger survient avec ses lunettes d'or, son air pro-
fessoral, admire par convenance la propreté, Fex-
cellence du système français, les méthodes française.:,
l'enseignement français.
Depuis plusieurs semaines, l'affaire Gouvès-Mercier,
Gaudulle-Mercier, Yalère-Mercier, selon que les
phases se succédaient avec un secret enchaînement,
cette lutte muette et di-amatique où se jouaient la répu-
tation d'un charlatan avéré et l'avenir d'un homme
de génie, bouleversait les services hospitaliers, les
salles de garde, les réunions magistrales, comme les
conférences d'internes el les soirées de professeurs.
On faisait des cotes, on pariait : Yabrant va-t-il
prendre parti? Q.iel est l'avis d'un tel? Certes Mer-
cier avait des ennemis, mais ceux-ci lui ressemblaient,
gros personnages zélés poar leurs prérogatives, à qui
la révolte de l'humble confrère méridional semblait
d'un détestable exemple. Leur intérêt général dépas-
sait leur intérêt immédiat. C'est ce que le chirurgien
Cornet avait expliqué tout haut dans une réunion
récente et avec une grande éloquence. Depuis quelques
années, certains symptômes annonçaient une sourde
irritation des petits, des simples docteurs sans titres
supplémentaires, sans chaires ni privilèges, contre les
LE CALVAIilE 313
bêles à concours, les gros seigneurs qui les pressu-
raient, les exploitaient, les méprisaient, leur raflaient,
à l'aide du procédé nommé dichotomie, ou partage
égal, le plus clair de leur bénéfice. De vaillants jour-
naux indépendants s'étaient fondés qui raillaient la
fausse science des hauts bonnets, leur arrogance,
leur manque d'égards.
L'histoire du vol des papiers tombait au moment
psychologique, venait après d'autres aventures moins
retentissantes, mais révélant une atmosphère mal-
saine, orageuse, le « quelque chose de pourri »
d'Hamht. Tel professeur faisait rédiger ses cours par
un malheureux, dont il rognait le salaire. Beaucoup
bâclaient à la hâte, à l'aide de noies et d'observations
douteuses, de gros livres sans intérêt qui nuisaient à
la science française. L'accès des laboratoires était
-interdit aux indépendants. On n'y accueillait que des
scribes et des médiocres, ceux dont la concurrence
n'était j»oint menaçante. Seul, fadmii'able Institut Pas-
leur, avec son équipe d'hommes de génie, maintenait
le i ang de notre pays dans la recherche désintéressée.
Il résultait de cet ordre de choses que les partisans
de Gouvès se recrutaient parmi les modestes travail-
leurs, les médecins absorbés par leui' besogne, inca-
pables physiquement et moralement d'intiiguer, de
lutter d'une manière efficace. Certes il est, chez les
professeurs de Faculté, quelques hommes rares,
314 SÉBASTIEN GOL'VÈS
quelques cœurs délicats qui sentaient bien où se
trouvaient la vérité et la justice; mais ceux-là, par leur
essence même, se tenaient en dehors des querelles,
des compétitions, de tout ce qui dérangeait leur vie
austère et sereine.
Donc les égoïstes défenseurs de Mercier, liant leur
cause à celle du Juif, se groupèrent pour faire face
au péril qui menaçait leur corporation et mirent en
branle les énormes influences dont ils disposaient
dans la presse et dans l'opinion. Ils s'acharnèrent
surtout à la réputation de Marianne, comme s'ils
eussent eu la prescience des efforts désespérés de la
jeune fdle.
C'est parmi ces adversaires irréductibles que le naïf
Gouvès cherchait, sur le conseil de son grand ami, à
recruter des partisans. Alors il gravit son calvaire.
Le plus souvent le maître célèbre, dont il suivait obsé-
quieusement la visite, feignait d'ignorer sa présence ,
affectait, au cours de sa démonstration au lit du
malade, de citer le nom de Mercier, les remarquables
travaux de Mercier, le zèle de Mercier. Alentour les
élèves ricanaient, guettant, sur le visage robuste de
l'intempestif assistant, les effets du panégyrique.
Celui-ci prenait, comme les timides, sa résolution d'un
coup. Il attendait que le professeur eût achevé l'exa-
men du pauvre diable qui grelottait d'angoisse sous
les couvertures, rentré le corps maigre dans le lit
LE CALVAIRE 315
et se préparût à passer au suivant. Alors, délibéré-
ment, il s'avançait :
— Mon cher maître, vous venez de nous donner
une leçon bien remarquable.
L'accent, que doublait l'émotion, ajoutait à la
joie de l'auditoire. Mais Sébastien, sans se décon-
certer :
— J'ai moi-même eu à Montpellier un cas sem-
blable. Je vous communiquerai l'observation, qui, j'en
suis certain, vous intéressera.
L'interpellé devenait très dii^ne, très froid, répon-
dait du bout des lèvres, rompait Tenlretien poliment
pour interpeller son interne, le pharmacien ou la
surveillante.
— 11 n'a pas l'air commode, grommelait Gouvès
en descendant le large escalier à chaque étage duquel
s'ouvraient les hautes portes vitrées : Salle Saint-
Julien, — Salle Saint-Severs.
— 11 est d'abord un peu rude, mais nous le con-
vaincrons, répliquait hardiment Goquilet, qui, depuis
les bonnes paroles du patron, ne connaissait plus
d'obstacles ni de rancœurs. Marianne elle-même ne
l'encourageait-elle point par de gracieux sourires,
qui transportaient d'extase le pauvre amoureux ?
Tout dans son attitude indiquait qu'elle l'autoriserait
bientôt à faire sa cour. Et M""' Gouvès, ravie de ce
changement, le prenait à part pour lui glisser dans
316 SÉBASTIEN GOUVÈS
l'oreille : (( Ses sentiments sont tout mitres. Elle vient
à vous. Courage! Persévérez. »
S'il persévérait î Le jeune homme se rappela le
conseil de son maître. 11 devint coquet, ridiculement,
se parfuma d'une manière exagérée, s'acheta des
souliers vernis trop larges, une redingote trop
longue, qui ne le quittait pas, enfin un chapeau haut
de forme, exactement cylindrique, qui complétait
l'aspect d'employé supérieur des pompes funèbres.
Un matin, lors d'une de ces vaines tentatives, car
Gouvès ne se laissait rebuter par nul maussade
accueil, Coquilet aperçut derrière un rideau de lit
la face méchante et ironique du vil Carcavet. Celui-ci,
pour f.ûre sa cour à Mercier, se multipliait, espionnait
chez Yalère, arrachant à Clorinde ce qu'Anatole plus
suspect ne pouvait obtenir, se répandait en affreuses
calomnies sur Marianne, qu'il avait désirée basse-
ment. Quand il aperçut Jérôme, proie qu'il savait
facile, il se pencha vers son voisin, lui dit à l'oreille
quelques phrases, où apparut le nom de Gaudulle.
Le postulant se sentit envahi par une de ces colères
blanches qui bouleversent les natures tranquilles, les
pousseraient à l'assassinat. Il attendit que la visite fût
terminée; puis il quitta Gouvès sous un prétexte
quelconque, courut après le fat qui déjcà s'esquivait,
Taborda résolument et, les dents serrées, les poings
serrés, les muscles prêts, lui jeta au visage :
i
LE CALVAIRE 317
— Vous êtes un misérable drôle ! La prochaine fois
que vous vous permettrez une altitude comme ce
matin, je vous fendrai la figure, bandit!
Carcavet balbutia, effaré, deux ou trois mots
d'excuse, et, devant la mine de son interlocuteur,
disparut prudemment sans prolonger une explica-
tion si bien commencée.
Mercier semblait se désintéresser de son labora-
toire, où il tolérait Arsène; mais celui-ci reçut l'ordre
de fermer ceitains placards renfermant des substances
rares, de porter la clef avenue Montaigne. Gouvès
dévora cette insolence et s'obstina dans sa résolution.
Chaque semaine, il envoyait son rapport, relatant Ips
travaux en cours, les résultats des expériences.
Par le courrier suivant il recevait, avec la carte de
Tennemi, le programme autographié de la semaine
suivante et le remplissait scrupuleusement : «. Aurai-je
la force d'alier jusqu'au bout? » se demandait-il avec
angoisse. Il savait GauduUe en pourparlers avec Yau-
tier et un autre pour une place bien rétribuée, soit
comme lecteur, soit comme surveillant dans une grande
maison de produits cliimiques, ce qui permettrait de
vivre en attendant quelque chose de mieux. Une fois
sûr du lendemain, il jetterait son contrat au nez du
bienfaiteur! Il quitterait pour toujours cette petite
318 SÉBASTIEN GOUVÈS
pièce où il avait été tout ensemble si heureux et si
malheureux.
Parmi les multiples projets de veugeance que
roulait le Juif dans sa tête, Taccusation de vol s'élait
une des premières présentée. Vol de livres, vol d'in-
struments ! C'était dans ce dessein qu'il n'avait pas
essayé de chasser sa victime, dont les appointements
l'entageaient. Puis il avait reculé devant l'énormité
de la chose, la révolte possible de l'opinion. Enfin il
n'était pas bien fixé sur le caractère de Paul et il
redoutait la colère du fils, des coups, un duel, une
issue brutale. Mais il ne manquait pas de faire
valoir sa générosité et l'indignité de ce rapace méri- ,
dional, vivant aux crochets de celui qu'il prétendait
l'avoir dépouillé. Vers ce temps-là le mémoire sur la
Pesanteur fut enfin achevé et envoyé à l'imprimerie
Vautier.
Un événement imprévu vint faire diversion aux :
tristesses des habitants de la rue Lhomond. Un
antique et fidèle ami du père Ensade mourut subite-
ment sans héritiers directs et lui laissa par testament
huit mille livres de rente, plus une jolie propriété
aux environs d'Arles. Le vieux sourd accueillit ce coup
de fortune comme une chose toute naturelle. Il ne
manifesta pas le désir de venir en aide à ses enfants,
mais il décida de quitter ce maussade logis, où l'on
pleurait et se querellait du matin au soir. Moumette
LE CALVAlflE 319
maigrissait de chagrin et des ennuis que lui causaient
les mauvais propos du voisinage. M"' Gouvès, pour
laquelle elle était plus un embarras qu'une aide, par
ses perpétuelles lamentations, lui persuada que son
devoir était d'accompagner le vieillard dans sa
retraite :
— Ya, ma fille. Nous irons vous voir et M""' Cons-
tans, la brave concierge, suffira aux besoins du
service.
Gouvès fut enchanté de cette combinaison qui le
débarrassait d'un commensal grognon et maniaque.
Son beau-père, depuis qu'il ne travaillait plus, mau-
gréait sans cesse, s'amusait à souligner les ennuis,
la détresse commune, et grossissait singulièrement
le budget par sa voracité insatiable. L'affaire fut
promptement réglée. On accompagna le bonhomme et
Moumette à la gare de Lyon, où eut lieu le repas
d'adieu.
— Hélas, Paul nous manque aussi, soupirait
M"* Gouvès.
Ourlac était présent. Marianne, que gênait l'in-
sistance de son regard, embrassa Moumette en pleu-
rant, et la vieille lui glissa dans foreille, comme le
train s'ébranlait : « Marie-toi vile, mignonne. Il
n'est que temps. ))
Le même soir, comme ils revenaient de cette mé-
lancolique accompagnée, Marianne, qui marchait
320 SÉBASTIEN GOUVÈS
au bras de Coquilet sans parler depuis quelques mi-
nutes, lui dit soudain d'une voix claire :
— Avant que nous échangions des paroles défi-
nitives, j'aurais un lourd récit ta vous faire, nmon ami,
qui chanp:era peut-être vos résolutions et vous écar-
tera de moi à jamais.
Il tremblait des pieds à la tête. Il n eut pas la
force de répondre. Toutes ses craintes le ressaisis- ^
saient. Quant à elle, tranquille et décidée, après d'af-
freuses angoisses, un cruel débat inlime, elle était
résolue à tout avouer à ce brave homme, dût-il la
haïr et partir, la livrant À son noir destin.
Rentrée chez elle, elle écrivit à Gaudulle une
longue lettre où elle lui faisait part de sa double réso-
lution : (.( Nous aurons encore une entrevue. Là,
mieux que sur ce bout de papier, je vous dirai ce qui
m'oppresse. Et vous m'approuverez, j'en suis certaine,
car notre amour n'avait pas d'issue.
« D'ailleurs je vous sais généreux. L'aide que vous
portez à mon père, vous la continuerez, j'en suis sûre,
en reconnaissance de ma franchise, en souvenir de
celle que vous appeliez : votre chère petite victime.
(( Si, après ce que j'ai à lui confier, mon fiancé
renonce à m'épouser, un autre avenir m'attend, que
je puis accepter ou refuser, sans crainte ni remords,
en pleine conscience. »
— Elle a raison, se dit Gaudulle à la lecture de ce
n
LE CALVAIRE 321
billet, qu'il recul au moment de se mettre au lit.
Mieux vaut interrompre, avant la lassitude réciproque,
ce qui un jour ou l'autre se dissout dans les larmes
et la colère.
Son égoïsme même lui ouvrait les yeux. Il savait
que les sentiments les plus vifs ont une marche défi-
nie et certaine, qu'un vieillard ne suffit pas au cœur
d'une jeune fille ardente et belle. Tôt ou tard il eût
été trompé. Cette solution, qu'elle avait choisie, était
après tout la meilleure. Pourtant il avait du cha-
grin. C'était là sa dernière passion, le bouquet du
feu d'artifice, son adieu à la vie sentimentale :
— Que ne l'ai-je rencontrée il y a vingt ans, cette
délicieuse fille aux yeux francs! Elle eût trouvé
près de moi ce qu'elle aime, le luxe et la satis-
faction d'orgueil... Tout en ce monde arrive trop
tard.
Coquilet, à dîner, avait raconté sa visite à Edouard
Davidson, après la lettre inattendue, comment il avait
reçu un charmant accueil, et devait le lendemain
même entrer au Humbug en qualité de collaborateur
avec des appointements réguliers.
— C'est un homme admirable et tendre, s'écriait-il
avec feu, un audacieux, ami des vrais savants et qui
embrasse violemment notre parti.
Marianne, avec un sourire intérieur, entendait le
I
322 SEBASTiE^ GOLVES '
récit de ces prodiges dont elle était la cause ignorée.
Tout à coup M""* Constans, qui faisait le service, en-j
trait en coup de vent, abominablement essoufflée,
levant au ciel ses petits bras courts, brandissant un
journal. ]
— Ah, mon Dieu ! Ah, mon Dieu ! Il ne manquait
plus que cela !
— Quoi donc? Qu'y a-t-il, mère Constans?
Dans l'embrasure de la porte parut le visage pâle|
et effaré d'Arsène, qui, sa tâche faite, venait dîner
avec sa tante.
— M"^ Roumine qu'a tué un homme... Voyez...
La feuille du soir portait en effet une énorme
c manchette » :
ASSASSINAT LU POLICIER DEGRAIZE
Gouvès lut à haute voix la note de la dernière
heure :
La nouvelle d'un crime affreux, qui continue la
série rouge des meurtres anarchistes^ nous parvient au
moment où nous mettons sous presse.
Le secrétaire de la sûreté, Degraize, qui récemment
encore échappait miraculeusement à Vattentat lon-
guement prémédité d'un dangereux compagnon\
nommé Audiffret et abattait celui-ci d'un coup de
LE CALVAIRE 325
revolver, ce courageux défenseur de la société, dont
nous avons maintes fois vanté la bravoure et le désin-
téressement, vient de tomber victime de la haine que
lui avait vouée Vimplacable parti de la révolte.
La maîtresse d'Audiffret, une nommée Jeanne
Roumine, fille du fameux théoricien anarchiste —
qu'on nie après cela Vinfluence de la propagande ! —
a tué ce soir Vadversaire de son amant d'un coup de
poignard dans la gorge. Elle l'avait attiré, pour lui
demander Vaumône, au coin d'une ruelle assez sombre
et déserte, à quelques pas de la préfecture, de sorte
qu'elle a pus'échapper avant l'arrivée des agents que
les cris de la victime avertirent aussitôt. Degraize,
dans son agonie, a eu la force dénommer la misérable,
dont on a le signalement.
Elle n'a point reparu à son domicile, faubourg
du Temple, que son père Nicolas Roumine a quitté il
l) a deux jours pour une destination inconnue. On
s'attend à sa très prochaine arrestation, car tous les
commissaires de police ont été prévenus télégraphi-
quement, et les départs de Paris ainsi que lesregistre s
d'hôtel sont étroitement contrôlés. Ces gens viva?it en
solitaires, il est peu probable que le père et la fille
aient cherché refuge chez un compagnon.
Marianne avait écouté cette émouvante lecture
avec une attention extrême. Quand son père en fui
321 SÉDASTIE.X GOLVÈS
aux dernières lignes, elle poussa un soupir de soula-
gement. Elle savait, elle, où était réfugiée son amie
et elle espérait bien que jamais personne no s'avise-
rait d'aller la chercher là. N'était-ce pas d'ailleurs
un asile inviolahle ?
CHAPITRE VII
L'AUBE DOULOUREUSE
— Certes, mou frérol, Lu arrives à temps et il
s'en est passé, des choses, en ton absence !
Ainsi parlait, au retoiu' de la gare, dans sa petite
chambre, Marianne à Paul Gouvès depuis la veille au
soir redevenu civil. Il avait maigri, ce qui donnait à
son visage quelque chose de plus énergique qu'aupa-
ravant.
— Dis-moi tout, tout, tout. Je déjeunerai ensuite.
Profitons du temps que maman est au marché.
11 s'assit dans l'unique fauteuil, sa sœur auprès de
lui, et de temps en temps, pendant qu'elle parlait, il
lui embrassait les mains, tant il était heureux de la
revoir, après de si longues angoisses.
— Et pat»a?
— Sorti également... Mère t'a raconté l'héritage,
l'installation de grand-père et de Moumetle au mas
d'Anglorc, où nous irons les voir, dès qu'on aura un
peu d'argent. Leurs lettres sont bonnes...
8
1
.326 SÉBASTIEN GOLVES ■
— Et Henriette?
— Patience, je déblaye... Le père Roumine est en
Hollande, à Amsterdam; Jeanne en sûreté, une
cachette de moi seule connue. Robert et Louisette
sont à Chartres avec les mômes, heureux ensemble,
depuis la folie de Lupit.
— Je t'en supplie... et Henriette ?...
— Enfin, hier, premier novembre, grâce à Jérôme
Coquilet, le dévouement fait homme, le mémoire sur
la Pesanteur, paru chez Yautier, a été envoyé à toutes
les sociétés savantes, aux professeurs, et mis en vente
dans Paris, où j'ai été le voir aux étalages... Ouf...
nous sommes sauvés !... Par un hasard comique, mais
qui double la fureur de Mercier, le mémoire sur la
Fièvre, où GauduUe Ta forcé à citer père, était publié
la veille. De sorte que le nom de Gouvès retenlit de
Belleville au Panthéon, llein cela t'intéresse tout de
même, mon joli frérot. Et crois bien... (le charmant
visage s'assombrit) que ça n'a pas été commode pour
obtenir un résultat si simple. Maintenant (elle eut un
grand geste héroïque) on attend la gloire et... la ven-
geance.
— Gare là-dessous î...
— Ne plaisante pas. Ce sera terrible. Baste! le dra-
peau flotte ! Troué de balles, il n'en sera que plus
beau... Et maintenant, jeune homme, quand je vous
aurai appris qu'Où dac, ditZebio, est en parfaite santé.
L'AUBE DOULOUREUSE 327
ainsi que l'illustre Avan, que tous deux vous ont
déniché une place de peintre d'affiches, fructueuse
paraît-il, que le directeur d'un grand journal franco-
américain, nommé Edouard Davidson, devenu notre
ami par enthousiasme pour père et moi, s'il vous plaît,
a engagé, avec des appointements fabuleux, le voisin
Berthel, comme critique musical — c'est d'hier, ça —
et Tami Coquilet comme critique scientillque, j'arri-
verai, fière de vous avoir dompté, d'avoir mis votre
aimable caractère à l'épreuve, j'arrive à la chose...
à la personne importante.
— Ouf, ce n'est pas trop tôt, dit Paul, souriant mal-
gré lui, tandis qu'elle l'embrassait.
— M"'' Henriette Valère et son digne époux se sont
d'abord assez mal comportés...
— Mais comment va-t-elle?
— Bien, saprelotte de saperlipopette! Celte per-
sonne, qui a tout le temps peur de mourir, a le tempé-
rament le plus robuste... Lors de ma dernière visite,
qui fut affectueuse... c'est drôle, nous sommes des
amies de dix mois et il semble qu'il y ait dix ans que
nous nous connaissons... lors de ma dernière ten-
tative, pour papa, toujours le vieux père, elle m'a
laissé entendre que vos rapports se rafraîchissaient.
— Je crois bien ! Elle ne m'écrivait plus.
— iMais, ajouta Marianne, qui jugeait inutile la
vérité entière (il la saurait assez tôt), j'ai cru remar-
G:8 SEBASTIEN GOLVES
quer que son regard démentait ses paroles. Petit frère,
crois-moi, c'a été une belle victoire... qu'elle ne
devienne pas à la Pyrrhus.
— Ça, ma chérie, ça me regarde... Est-elle très
fâchée?
— Fâchée de quoi? De ton amour... Tu es admi-
rable!... Non.
— Seulement indifférente?...
— Non plus, identique à elle-même, fantasque, et
désireuse de te tourmenter.
Paul soupira, et, un peu rassuré :
— Ce qu'elle m'a rendu ma fin de service détes- :
table et dangereuse ! Tu ne peux te l'imaginer. Mon
capitaine m'avait pris en grippe... ce Leboin dont je :
te parlais dans mes lettres... j'ai cru que je le gifle-
rais. Il était temps que ça finisse. Et ici, un aveu à te
faire, le plus tôt sera le mieux.
— Quoi donc?
— M. GauduUe, — Marianne tressaillit, — ton
ami, m'a rendu un fameux service. Décidément, cet
homme est une providence. Mais qu'est-ce que tu as?
Ça te contrarie...
— Parle, raconte...
— Ah! ah ! c'est à ton tour, la Merveille. Donc le
résultat des conversations avec Robert, ce pauvre
Audiffret et les autres, fut de me rendre indiscipliné,
malhonnête, furieux, et tous les soirs je trinquais de
L'AUBE DOULOUREUSE 329
]a boîte, je trinquais. Tant qu'à la fin il a été sérieuse-
ment question de me faire faire un rabiot de deux mois
supplémentaires comme mauvaise tête... Deux mois et
avec des chefs prévenus! Leboin qui m'avait dit :
« Mon gaillard, c'est Biribi qu'il vous faut. Je retiens
votre compartiment... » Et ill'aurait fait, le misé-
rable...
— Il n'aurait plus manqué que cela...
— Hein ! vous vois-tu tous ! maman apprenant que
je vais en Afrique comme un forçat... le déshonneur...
J'ai songé aussi à ce pauvre père à qui on aurait jeté
son fils au nez... j'étais désespéré, prêt au suicide...
Je te le jure, je regardais mon fusil pendant des
heures... L'histoire d'un de mes camarades qui s'était
fait sauterie caisson... assis sur son lit... La balle avait
traversé sa cervelle, le plafond et était allée crever la
cuisse d'un autre qui nettoyait tranquillement son
truc.
— Alors...
— Alors une inspiration m'est venue. Je ne voulais
pas m'adresser à Yalère... Mercier, l'ami intime de
ministre et son médecin... c'eût été fou... Quand,
tout à coup, je me suis rappelé ce brave papa Gaudulle,
dont tu me vantais la sincérité, Tesprit de justice,
la bonté... Oh! ne rougis pas... Je sais bien qu'il a
élé amoureux de toi, ma grande... peut-être môme
que ça dure encore... Non... C'est ton affaire... Bref,
330 SEBASTIEN COUVES
je lui ai écrit une longue lettre, où je lui racontais mes
ennuis, le danger que je courais, et je le suppliais
d'intervenir en ma faveur. Ça n'a pas traîné. Le sur-
lendemain matin, le colon — le colonel — me faisait
appeler. Il avait un air auquel je n'étais pas habitué :
— Soldat Gouvès, vous allez être libéré. Le capi-
taine Leboin réclamait pour vous une punition exem-
plaire...
Tu vois la semonce... paternelle. J'attendais la lin
avec une certaine émotion.
— Mais on vous recommande à moi en haut lieu
d'une manière si chaleureuse... qu'il ne sera plus
question de rien.
Puis, comme je faisais demi-tour, sans demander
mon reste :
— Vous êtes peintre?
— Mais oui, mon colonel.
11 le savait parfaitement. J'ai assez fait là-bas de
portraits et de décors.
— C'est une johe carrière... Une fois rentré chez
vous, envoyez-moi donc un petit souvenir...
Pendant ce récit, des sentiments divers agitaient
Marianne. Elle ne pouvait en vouloir à son frère, qu
ignorait sa honte; mais celle-ci s'augmentait des ser-
vices rendus par son amant... Voilà qu'il avait sauvé
le frère après le père :
L'AUBE DOULOLREUSE 331
(( La providence de la famille », comme le répétait
Paul en ce moment.
Singulier Jupiter, dont la pauvre Psyché déplorait
amèrement la passion... Enfin, c'était la destinée...
— Non, mon chéri, je ne t'en veux pas. Tu aurais
pu, toutefois, me prévenir...
— J'avais peur de t'inquiéter... et puis ça pres-
sait.
— Et tu l'as remercié, notre ami ?
— Je ne sais pas ce que je lui ai écrit, j'étais fou
de reconnaissance. Je dansais. C'est Léboin qui faisait
une tête! Nous irons le voir ensemble, ton Gaudulle.
C'est un fameux...
Son Gaudulle î
On entendit un pas pesant. La porte s'ouvrit. Gouvès
entra... Il était rayonnant, il serra ses enfants longue-
ment contre son cœur, et Marianne, sur cette chère
poitrine, avait envie de sangloter. Dieu, que cela lui
eût été doux!
— Mes chers petits... Réunis... Nous sommes réu-
nis... Nous pouvons tourner la corne au vent, virer
la bano au giscle... comme disent les gardiens de
Camargue... Eh bien, Pauloun, la Merveille Va-i-eWe
appris les deux grandes nouvelles?...
— Je sais tout, père, et suis bien heureux.
— Moi aussi, mes enfants. Coquilet va venir dans
quelques minutes. Il trotte pour son vieux patron.
332 SÉBASTIEN GOUVÈS
Marianne, si tu choisissais ce beau jour et le décidais
à parler, hein, comme ce serait gentil, et quelle juste
récompense du dévouement de cet excellent gar-
çon!...
Le visage de la jeune fille exprima une soudaine
angoisse dont Paul fut frappé :
— Mon père, je vous en prie, pas encore. Ne me
harcelez pas... je vous en conjure... quelques jours.
— Soit, ma petite, répliqua Sébastien, étonné,
lui aussi, de cette émotion. Mais ne te trouble pas
ainsi... C'est déjà une fameuse chose qu'elle lui ait
permis l'espoir, hein, mongas?
— Certes, et je serai bien heureux de ce mariage.
Coquilet t'a méritée deux fois, sœurette, par son grand
amour, que je connaissais dès la première heure, et
par son zèle à défendre la cause... Eh bien, père, ce
mémoire?
Gouvès frappa l'une contre l'autre ses mains ro-
bustes, puis leva les bras au ciel, et, à celle mimique
enlhousiaste, il ajouta d'une voix claire :
— Cela fait, paraît-il, un tapageénorme. Ce malin,
grand arlicle de Jérôme dans le Humbug, que le
Figaro, le Journal, la Libre Parole vont reproduire.
Après mes aventures, les collègues naturellement se
sont tous jetés sur ma brochure, et, quoique je ne
l'aie expédiée qu'avant-hier, elle fait, paraît-il, l'objet
de toutes les conversations. Les académicards, les
L'AUBE DOULOUHEUSE 333
solennels me reprochent de n'avoir pas suivi la voie
régulière, de n'avoir pas remis mon mémoire
au bureau... Le bureau! Ah! ouiche! le panier à
papier... pour nous autres, gens de province... Non,
non, au public, au grand public! mon seul juge, je
m'adresse et je dis :
(( Voilà mes expériences, ma conduite, mes hypo-
thèses... Prenez, lisez, jugez... Examinez... » Les petits
sont avec moi... Et avec mes notes sur la Fièvre que
ce sacripant de xMerciera du, grâce àGauduUe, citer
en marge de son vol, avec le deuxième mémoire qui,
par miracle, voit le jour en même temps, c'est coup
double.
— Voici pourtant ma récompense, songeait dou-
loureusement Marianne devant cette exaltation.
Parvenue au but tant souhaité, elle était pleine de
craintes... Gouvès, d'ailleurs, les augmentait, poussé
par ses scrupules de Méridional qui redoutait la
chance et son choc en retour.
— Je me fais petit, mes enfants, tout petit, tout
modeste. La fortune m'a si peu gâté. Elle m'épou-
vante. N'empêche que ce matin, il y a deux minutes,
j'ai rencontré, devant l'École, Cornet le chirurgien,
qui ne me saluait plus. Et il m'a tiré son chapeau, fait
un geste amical de la main. EtVabrant, mon ennemi
déclaré, l'âme damnée de Mercier, Vabrant qui me
déclarait foutu, prêt au suicide, Vabrant lui-même
3^14 SÉBASTIEN GOUVÈS
m'a abordé devant cinq ou six professeurs, après son
cours :
— Papa Goiwès, fai lu... Cest la gloire, vous
m'entendez, la gloire. Ah, je suis heureux et fier de
vous avoir défendu envers et contre tous! Finies les
tribulations...
Les autres se sont approchés. Gigade, qui ne me
connaît pas, a demandé à m'être présenté. Quelle
poignée de main, l'animal ! J'ai cru qu'il me cassait
les doigts :
— Mon cher collègue, avec cette découverte, digne
du grand Darwin, vous entrez tout droit à l'Académie.
— Comment donc î mais c'est sûr, ont répété, sur
des tons différents, les camarades qui, avant-hier, me
tournaient le dos.
... Paul, reste-t-ildu chocolat? Je meurs de faim.
Il s'assit, le triomphateur, et la sueur coulait sur
son large front. Marianne l'essuya pieusement. Tout
en trempant le pain dans la tasse, il continuait, les
yeux brillants, plus jeune de dix années :
— C'est à toi, ma petite Marianne, que je devrai
ma délivrance... Tu es une magicienne... Ah! ce
brave Gaudulie! (Paul regarda sa sœur impassible.)
Et le Davidson ! J'ai su que, depuis quinze jours, il
s'agitait, corrompait, menaçait, creusait des sapes et,
au bout, il trouvait l'ennemi. Mercier le lâche, qui se
sauvait comme un rat d'égout. Celui-là, par exemple...
L'AUBE DOULOUREUSE 335
Il faudra ouvrir l'œil... Il doit jaunir de haine, et il a
plus d'un tour dans son sac. Mais nous sommes de
braves gens; que craignons-nous?
M°' Gonstans apporta deux télégrammes.
— Hein! ça commence. Chère M""' Gonstans... notre
fidèle amie. EtMoumelte qui n'est pas là !... Elle nous
croyait déshonorés, figure-toi... à cause des potins
du quartier. . .
Une des deux dépêches était d'Henriette Yalère :
« Pour mon mari et pour moi, sincères félicitations.
Le génie triomphe... »
— G'est pourtant vrai que tu es un homme de
génie... et de grand génie, vieux père !
Et Paul considérait le vaillant homme avec une
vive tendresse,
La sonnette retentit. Quelques secondes après,
Goquilet frottait sa barbe noire contre les joues des
assistants. Il baisa en tremblant la blanche et longue
main de Marianne et posa immédiatement sur elle un
regard brûlant d'amoureux.
— Est-il chic! Est-il élégant! fit Paul, admirant la
métamorphose de son ami, dont il devinait l'origine.
— Un rédacteur du Humbug ne se refuse rien,
déclara le jeune homme, délivré de sa gêne habituelle.
Patron, ça se déclenche. Tous ces lâches se retournent
contre Mercier. On comprend fort bien l'apologue
de la double publication. Je viens de chez M. Gau-
330 SÉBASTIEN GOLVÊS
duUe. Il se demande s'il ne faudrait pas raconter la
chose tout au long avec preuves à l'appui.
— Comment, des preuves?...
— Eh oui, la feuille de vos papiers volés, conservée
par Guilon, et qu'on a achetée mille francs au petit
gredin. Ce serait un procès... merveilleux. Davidson
aussi est de cet avis.
— Non, non, répondit Sébastien, après une courte
réflexion. Ne forçons pas la chance. Rabelais parle
d'un capitaine qui ne poursuivait pas les ennemis au
delà d'une certaine limite, laquelle suffisait à la vic-
toire. Imitons ce capitaine. Je suis, moi aussi, un ne-
quld-niifiisle, ajouta-t-il avec un bon sourire. Si Mer-
cier se trouve aplati, sans qu'on révèle son indignité.
foncière, c'est suffisant. Je ne demande pas sa tête...
— Vous êtes trop généreux.
— Ce n'est pas de la générosité, c'est du scrupule.
Dans une semblable lutte, ce qui est inutile est nui-
sible. Tenez. — Il tira un papier de sa poche. — Voici
ma démission, qui, elle, sera livrée à Davidson et à
ses presses. Il réclame la primeur ;
« Monsieur le professeur et cher collègue,
« Vous m'avez, au mois de mai dernier, libérale-
ment appelé à Paris, moi modeste travailleur de pro-
vince, et mes appointements, que vous avez spontané-
ment élevés de huit à dix et même douze mille francs,
rétribuaient largement ma besogne; celle-ci consistait
L'AUBE DOULOUREUSE 337
àréaliserles expériences nécessaires à vos découvertes
et à contrôler vos recherches cliniques.
(( Aujourd'hui que j'ai pu, grâce à vous, travailler,
dans l'intervalle, pour mon compte, et m'atteler à
une besogne délinie, laquelle réclame toutes mes
forces, il me devient impossible, à mon vif regret, de
vous continuer mon aide.
(k Je vous remercie donc, monsieur le professeur ci
cher collègue, de m'avoir permis de mener à bien
'" ^' j.G, qui, bcixii vous, eût été sans nul doute
relardée, et je vous demande humblement d'accepter
ma démission de chef de votre laboratoire. Je n'ou-
blierai pas nos bons rapports et votre constant souci
de vérité et de justice.
« Recevez, mon cher maître, l'assurance de mon
respectueux dévouement. »
... Hein! qu'en dites-vous?
— Un peu trop d'adverbes, objecta Paul, qui était
puriste. Sauf cela, parfait.
— Et toi, Jérôme?
— Excellent, mon cher maître. On rira bien à lu
Faculté. C'est d'une ironie merveilleuse.
— Et Marianne?
— Père, dit la jeune fille avec gravité, je crains que
justement cette ironie ne soit mal comprise, comme
étant peu dans votre caractère. J'eusse préféré quelque
chose de plus nef.
2'J
338 SÉBASTIEN GOUVÈS
Et, séance tenante, elle rédigea le projet suivant :
« Monsieur le professeur, etc., je remets entre
vos mains ma démission de, etc., etc., où vous
m'aviez appelé, etc., etc.
<( La divergence de nos opinions scientifiques et le
désir de travailler pour moi-même, à Tabri d'indis-
crétions inévitables, m'oblige cà cette mesure qui, par
ailleurs, coûte à ma reconnaissance.
c( Yeuillez, etc. »
— Excelleni, déclara encore Coquilet, avec le
même feu, ce qui fit rire, surtout que Gouvès poussa
aussitôt un parbleu retentissant.
Il fut décidé qu'on prendrait le meilleur de chaque
formule et que la lettre paraîtrait le lendemain
matin.
M""' Gouvès rentra enfin du marché. Elle vou-
lait, par un menu soigné, fêter le retour de son chéri.
Un certain malaise naquit de ce que la grosse affaire
était pour elle la présence de son fils et de ce que,
malgré son désir, elle témoignait mal sa joie du grand
mémoire enfin paru. Puis cette réunion de la famille,|
pendant un moment de silence, appelait quelque
chose de solennel à quoi tous pensaient, et les regards
allaient de Coquilet à Marianne avec une insistance
telle que la jeune fille, très émue, sous un vague
prétexte, sortit.
— Patience, mon camarade, nous y venons, dit Paul
L'AUBE DOULOUREUSE 339
à Jérôme, dans une étreinte. Mais l'attitude de sa
sœur l'inquiétait.
— Eh ijien, Clorinde. et Anatole?
Paul, dans l'antichambre, attendant avec impa-
tience qu'Henriette fût prête à le recevoir, interro-
geait ainsi la brave fille.
— Je le hais, monsieur Paul, et je le lui ai dit en
lace. Son dernier coup atout rompu. Imaginez que
ce coquin, furieux de la mort de Degraize, son digne
patron, a cherché à connaître la retraite de M"' Rou-
mine, pour la livrer à la police. Je l'ai flanqué à la
porte, et raide, pas plus lard qu'hier.
— Il reviendra.
— Que non. C'est bien mort, d'ailleurs. J'étais une
bête, je le sais maintenant. Ces choses-là, monsieur
Paul, ne se raccommodent pas.
Sur ces paroles peu encourageantes, le jeune homme
fut introduit.
Henriette le reçut avec une extrême froideur. Sa
décision d'en finir apparaissait jusque dans son
silence, qu'elle eut soin d'opposer aux ardeurs de son
ancien amant. Et lui, dans son cœur, éprouvait une
étrange et soudaine transformation. Ce moment si
longtemps souhaité, parmi les rêves et les angoisses,
ce moment pour lequel il avait failli subir les atrocités
3i0 SÉBASTIEN GOUVÈS
de la discipline, ou déserter ou se luer, lui paraissait
vide et glacé. A ce monstre implacable, il donnait
sa jeunesse, son ardeur et sa foi, quand tant d'autres
eussent été heureuses de posséder ces dons si rares,
d'aimer et d'être aimées franchement. Elle devina sa
pensée, et, après quelques félicitations pour le succès
de son père qui s'annonçait éclatant :
— Vous-même, mon ami, comprenez bien que je
suis le contraire d'une fidèle, A quoi bon mentir, pro-
longer une situation impossible, d'autant que Valère
est devenu jaloux? Je suppose que Mercier, selon son
habitude, furieux de son échec, dont il nous attribue
la cause, lui a envoyé quelque nouvelle infamie. Quand
on vous a annoncé tout à l'heure, il est devenu pâle
et m'a quittée brusquement. C'est pourquoi je ne
m'enferme point. J'aurai été la distraction de votre
congé.
— Une distraction... cruelle.
— Mais non, fit-elle d'une voix caressante. Il faut
qu'un jeune homme comme vous, bouillant et hardi,
rencontre une Henriette, cela le blinde... Il est bon
d'avoir joué avec le feu.
— Comment vont Carcavet et M. Lourdemont?
— Oh! — elle eut un sourire désabusé — ne croyez
pas que je vous remplace. J'ai assez de l'amour...
comme du reste. . . Nous avions fondé une petite réunion
de femmes et d'hommes, je peux bien vous l'avouer, les
L'AUBE DOULOUREUSE 311
AudacieuseSs qui me distrayait... la Davelle, la
Trousselin... Cela même m'assomme et me répugne.
Je n'ai plus que deux plaisirs : la lecture et le voyage.
— Alors, un romancier nomade?
— Ne soyez pas insolent. Les romanciers écrivent.
Ils n'aiment jamais et, s'ils se déplacent, c'est la
plume à la main. Les métiers, à notre triste époque,
sont plus forts que les sentiments. Je crois que Valère
veut m'emmener dans le Midi. Il est fou de soleil
et de solitude. La politique l'écœure. Je n'en suis
pas fâchée.
— Nous nous retrouverons peut-être.
— Oui, je sais, le mas d'Anglore... près d'Arles.
L'héritage... Marianne m'a dit... Ah! nous sommes
loin du petit étang de Fontainebleau, vous rappelez-
vous?
— Si je me rappelle !... Souvent je l'ai revu, dans
les longues nuits de la caserne, qu'interrompaient des
ronflements affreux. Et je m'y suis cru noyé, flottant,
chair molle en proie aux mouches, aux libellules.
— Gomment, à ce point-là!
— En doutez-vous? Ce matin encore, je croyais
mon amour immense.
— Et vous vous apercevez qu'il a fondu brusque-
ment. Une courte bougie, je connais cela, je connais
tout... et désormais, comme le grand homme, je
baille, je baille ma vie.
2J.
*
34-2 SÉBASTIEN GOUVÈS
Elle fit le geste de s'étirer, montra des dents
étincelantes. Il jugea l'entretien terminé.
— Adieu, ou au revoir.
— Au revoir... sûrement, là-bas... Dans le
beau pays.,. Nous ferons de la bicyclette, les routes
sont excellentes et nous parlerons du passé.
Une heure plus tard, le jeune homme, encore
surpris de son calme inattendu, sans dire le nom,
racontait la chose à Avan dans le vaste atelier où
s'achevait lentement le magistral tombeau de Vidée di-
vine.
— C'est assez curieux, déclara le sculpteur. Je
devine la personne.
Il se leva, alla prendre dans ses bras robustes le
plâtre d'Henriette, et, le rapportant :
— Hein! dans le mille?
— Hélas ! fit le jeune homme.
— Eh bien, mon petit, ces issues-là, qui sont les
plus fréquentes, sont inexprimables en sculpture.
C'est le défaut de notre art. Il lui faut du drame, des -
contractions, je parle du moderne, car l'antique. Un,
était calme, d'où sa grandeur et son charme éternels.
Il continua par l'éloge de Robert qui avait fait son
devoir, de Louiselte, une brave petite femme, mais pas ,
assez de hanches, de Jeanne Roumiue enfin, unehé-
roine celle-là, une vengeresse.
— J'ai ébauché quelquesmaquettes. Un gros homme .
L'AUBE DOULOUREUSE 343
à terre, égorgé, et une femme debout, le couteau à la
main, car elle l'a tué classiquement, la bougresse. Ça
viendra. C'est un beau sujet !
Enfin, il se félicita de ce que la gloire tombait d'un
coup sur Gouvès, comme une tuile d'or.
— Il ne l'a pas volée, le cher papa. J'ai appris à le
connaître, à nos petites soirées du samedi soir. Un
rude homme. Il faudra que je le fasse pour le prochain
Salon, en pleine passion, avec son beau front ridé et
ses méplats d'ouvrier génial. Une gueule d'artisan...
Ça ne trompe jamais.
— Ces artistes, se dit Paul en sortant, rapportent
tout à leur délire. Ils détruisent, exterminent ou
déforment et ils n'éprouvent plus qu'une seule joie :
la création. C'est sans doute ce qui fait que Dieu ne
s'occupe là-haut ni de nos joies ni de nos peines. Cela
lui suffit : faire des êtres. Deviendrai-je un sem-
blable monstre !
Sitôt le repas achevé, et profitant de l'émoi causé
par l'arrivée d'Ourlac, enchanté, lui aussi, du mémoire,
Marianne s'était esquivée.
Elle prit d'abord une voiture qui la mena aux bou-
levards. Là elle la quitta, fit plusieurs détours, et,
sûre enlln de n'être pas suivie, arriva aux quais à la
tombée de la nuit : le Hiimbug se balançait dou-
344 SÉBASTIEN GOUVÈS
cernent, amarré au débarcadère du Palais-Bourbon.
La petite passerelle franchie, elle dit, dans sa
langue, un mot convenu à un marin anglais qui rac-
commodait un cordage et fut sur le pont. Elle se
dirigea vers l'escalier des cabines ; une fois dans Tétroit
corridor aux parois de sapin verni, elle frappa trois
fois à une petite porte.
— C'est moi, Jeanne.
— Entre, chérie.
Contre le gros hublot pâle, l'eau clapotait. Une lampe
suspendue éclairait la pièce exiguë, la couchette, la
îable, un pliant.
Jeanne Roumine était en train d'écrire, semblable
à une brave petite bourgeoise qui fait sa correspon-
dance. Elle embrassa son amie, se fit raconter les évé-
nements, l'arrivée de Paul, l'apparition de la bro-
chure.
Depuis six jours, depuis l'assassinat de Degraize,
elle était là, abritée par le navire et les lois interna-
tionales, car le Hamhitg était terre anglaise.
L'ingénieuse Marianne, sûre de Davidson, avait
imaginé cette retraite pour son amie.
Sitôt l'acte accompli, Jeanne, profitant de l'obscu-
rité, du tumulte, avait couru l'espace de quelques pas
jusqu'à une voiture fermée, sur le siège de laquelle
était un compagnon. Le rapide cheval partait à fond
de train. Maints badauds se vantèrent par la suite
L'AUBE DOULOUREUSE 315
d'avoir vu passer le coupé-fantôme. Ce fut une course
folle à travers Paris, puis, au bout d'une heure de
circuits tellement embrouillés que le cocher ne put se
les rappeler, le fiacre amenait la fugitive au débar-
cadère du bateau. Personne sur les quais à cette heure
tardive. Les matelots étrangers avaient été prévenus
de l'arrivée nocturne d'une dame. Elle fut introduite
aussitôt dans sa cabine par Davidson lui-même, que
son rôle et le charme de la justicière exaltaient :
— Vous êtes ici chez vous, mademoiselle. On vous
portera vos repas, dont vous commanderez le menu,
car nous autres Saxons forçons un peu la viande
rouge. Mon stewart, garçon discret, est à vos ordres!
A la première alerte, nous sommes prêts et nous
partons pour Amsterdam rejoindre votre père.
— J'étais en train de lui écrire, à mon Nicolas Piou-
mine, dit Jeanne tendrement.. D'ailleurs il a reçu un
télégramme conventionnel. Assieds-toi sur la cou-
chette, mon mignon... Je suis si heureuse de te voir,
je suis si seule! Mon sauveur est un homme admi-
rable et timide, plein de tact. Pour la première fois
aujourd'hui il m'a demandé la permission de me faire
visite. Nous avons causé deux heures de choses
sérieuses. Son esprit vaut son cœur. Il est le type
saxon dans ce qu'il a de meilleur.
— Parions qu'il va devenir amoureux de toi.
— Ne raconte donc pas de bêtises. Il ne pense
346 SÉI^ASTIEN GOUVÈS
qu'à Marianne et ne s'en cache point. — Elle devint
mélancolique. — Non, non, si Audiffret mentait en
s'aftirniant l'homme d'une seule lemme, je suis, moi,
la femme d'un seul souvenir... Quand Davidson aura
terminé ses affaires, que la victoire de Gouvès sera
certaine, que le bruit sera apaisé, dans quelques
jours nous chaufferons pour la Hollande ; j'irai re-
trouver mon chéri et nous vivrons libres, tranquilles,
5'il plaît aux dieux. Oh! Marianne, ma belle, l'étrange
soirée que celle où, après quelques scrupules, je lui fis
part de ma décision î II m'a regardée longtemps, avec
sa fixité ardente et claire, longtemps, afin de déchif-
frer mon âme peu lisible. Puis un profond soupir lui
souleva la poitrine. C'est horrible de ne pas pou-
voir s'empêcher d'observer... Puis, sans un seul mot,
il m'a prise dans ses bras et il m'a serrée très fort,
comme pour me défendre de la honte, car, après
tout, je suis une criminelle, mais c'est l'intention
qui nous sauve.
— Le crois-tu? fit Marianne avec un geste d'acca-
blement.
— Certes! qu'est-ce donc que l'héroïsme le plus
souvent, sinon un péché sublime?
Elle saisit la main de sa chère visiteuse :
— Et chez toi? que se passe-t-il? Ton père, ton
frère... Es-tu décidée?
Marianne secoua tristement la tête :
L'AUBE DOULOUREUSE '317
— Moi, je voudrais... Mais est-ce mainlenant pos-
sible?
— Tout est possible, répondit Jeanne, avec de la
sincérité. Je ne te demande pas tes secrets. Si l'aveu
te semble dur, songe que le silence est plus dur encore.
Moi, meurtrière par vengeance, j'éprouve un senti-
ment bizarre. J'ai honte de me cacher. Tout acte
porte en lui le désir de sa révélation...
- Eiea vr;r, hélas!
— La force sociale repose sur ce besoin de confes-
sion... la religion aussi. C'est un ressort de l'àme
humaine...
— Oui, métaphysicienne chérie.
— Plus que jamais ; on ne guérit pas du sensible
par l'intelligence.
Le soir après le repas, étant présents Berthet et Co-
quilet, vinrent à la file déposer leur carte chez le
modeste confrère, dont le génie éclatait brusquement,
plusieurs étrangers de passage, des docteurs pari-
siens, dont quelques-uns privés de titres, mais fort
habiles, enfin quatre professeurs à la Faculté, dont un
membre de l'Académie, le fameux Couste.
— Un compatriote, disait Gouvès en riant. Il se le
rappelle un peu tard (il prononçait : un pétard).
— Oh ! qu'il a une riche voiture avec des lanternes
348 SÉBASTIEN GOUVÈS
brillantes, ajouta la mère Gonstans émerveillée. Et il
s'en est fallu de peu qu'il n'entrât. Il n'a pas osé.
— Tant mieux, déclara Julie, nous n'étions pas en
tenue.
Elle portait cependant une robe de chambre verte
à falbalas, d'une forme héroïque, qui désolait Ma-
rianne, et ses pieds, qu'elle avait petits, s'agitaient
dans des babouches de cuir soufré, présent d'un na-
bab arménien.
— Eh quoi! ma Pérette, déjà! Je suis sûre qu'avec
ta cervelle bouillonnante d'Ensade, tu nous vois
dans un palais, entourés de serviteurs chamarrés et
de princes.
— Quand nous serons riches, déclara Paul, nous
achèterons un beau Rembrandt, que lu dénicheras,
n'est-ce pas, Zebio, quelque chose comme la Leçon
d'anatomie?
— C'est un morceau trop froid, ce n'est pas cela
que je choisirais, répondit le peintre.
L'air visiblement angoissé de Marianne le préoccu-
pait. Elle semblait attendre et redouter quelque chose,
tressaillait à chaque coup de sonnette.
— L'article du Temps est fameux, ût Paul après
un silence.
Le grand journal du soir publiait en effet de longs
extraits du mémoire sur la Pesanteur et le Langage.
L'auteur, évidemment renseigné, de l'article exal-
L'AUBE DOLLOUREUSE 3i9
tail, en termes enthousiastes, la découverte de Sébas-
tien Gouvès : îtn de ces hommes mtodestes et siiblunes
comme en recèlent encore heureusement les pro-
fondeurs de la science française. Gela se terminait,
après deux colonnes de discussion, par des allusions
transparentes à la lutte du pot de terre et du pot de
fer. Cette fois, par extraordinaire, le pot de terre
est vainqueur. Cest aussi qu'il est lourd d'un trésor.
— Hein, un trésor, qu'en penses-tu, fillette? Le
vieux père passé à l'état de trésor. Ah ! le pot de Mercier,
jo sais ce qu'il renferme!...
On rit ; mais Zebio, sérieux :
— Je suis étonné que la presse ait ainsi marché
pour toi, comme ils disent dans leur argot. Il faut que
ce Davidson ait joliment travaillé.
— L'étranger me protège. Je suis veillé par Pitt et
Cobourg.
— Et par un autre encore... €ar le Juif doit en ce
moment préparer sa bombe. Espérons qu'elle éclatera
sans blesser personne.
— Poui'vu qu'il n'envoûte pas! dit Coquilet par
plaisanterie.
— Taisez-vous, taisez-vous, s'écria Marianne avec
une expression d'effroi. Je crois à l'envoûtement : j'en
ai eu des exemples. Ces Juifs sont tous un peu sor-
ciers. Et voulez-vous que je vous raconte mon rêve?
— Nous l'écoutons, mignonne.
£0
350 SÉBASTIEN GOIVÈS
— C'était le soir, mais il faisait jour encore, par iinQ
de ces anomalies... Enfin, maman lisait en pleurant
une lettre qui nous apprenait Tarrestation de Paul et
son départ probable pour Biribi — résultat de ta
conversation, frérot. — Il avait .aiflé son capitaine,
ce Leboin qu'on ne reconnaissait pas, mais qui
avait dans Voir la figure d'Avan. Et, pour sauver
Paul, nous savions, de cette science profonde que l'on
a dans les songes, qu'il fallait implorer Mercier, seul
capable d'agir auprès du ministre. «Vas-y .), déclarait
papa. Je me révoltais. Je résistais. Maman criait et
suppliait. Enfin, je me décidais à cette abominable
démarche.
Un coup de sonnette, qui la fit tressaillir, interrom-
pit la narratrice. M"' Gonstans apporta un petit
paquet soigneusement ficelé, à l'adresse de Sébastien
Gouvès.
— Recommandé, dit-elle. Pourvu que ça ne vienne
pas des anarchistes !
— Les loups ne se mangent pas... Comment, Zebio,'
une surprise?...
— Moi ! répondit le peintre stupéfait... Je ne l'ai
rien envoyé...
— Cependant ton nom est sur le paquet. Piegarde :
Eusèbe Oicrlac, rue de Ponthleu. Alors, continua
Gouvès d'une voix altérée... c'est quelque canaillerie
de notre homme... Je vais voir ça seul.
L'ALBE DOULOLUELSE 351
Tous étaient troublés.
Il passa dans la pièce à côlé. Quelques instants
après, il appela Marianne et, quand elle fut entrée,
ferma la porte :
— Regarde.
Dans un petit carton, sur lequel était une date en
caractères gras d'imprimerie, se trouvait enfilée une
jarretière de soie blanche, qne la jeune fille reconnut
aussitôt comme lui appartenant et oubliée par elle
chez Gaudulle, le soir de honte. Comment, par quel
diabolique artifice, Anatole — car ce ne pouvait être
que lui — s'était-il procuré ce témoin?...
Comme l'autre fois, pour la lettre révélatrice, elle
demeura impassible. Gouvès vibrait sur place de tous
S3s membres, et les muscles, dans la profondeur de sa
figure, s'agitaient par petites saccades brèves, sous ses
yeux noirs, pleins de colère.
— Eh bien, mon père, qu'avez- vous?... C'était
prévu...
— Mais, ton nom, ton nom!... Ah! le misérable!
Marianne. Les lettres noires se détachaient net-
tement sur la soie blanche.
— C'est fort simple. Moumette aura laissé traîner
mes affaires de toilette. Clorinde, qui venait ici quel-
quefois, l'aura prise comme souvenir ou, par coquet-
terie, comme modèle... Je lui donne souvent mes
mises bas... Anatole est son amant... Il a machiné cela
352 SÉBASTIEN GOUVES
avec Mercier ou, plus simplement, Anatole, lors d'une
visite, aura dérobé... cela...
— Évidemment, c'est une explication. Mais tout de
même...
— Je vous jure, mon père chéri, que vos soupçons
me désespèrent. (Elle pleurait sincèrement, ce qui
la servit.) Yous reconnaissez la main de ces ban-
dits... Ils sont même très maladroits dans leurs ma-
nœuvres scélérates... Et pourtant vous hésitez, vous
m'accusez presque.
— Oh! je t'accuse !...
— Enfin, vous avez de moi une bien triste opinion
pour...
Il rinterrompit avec une tendre violence :
— Pardon, pardon... Je suis fou... Je suis une
bête... Jette ça...
— Je le garde... C'est un témoin précieux. Il en
viendra d'autres... Et vous croirez encore...
— Je ne croirai plus rien, si ce n'est que tu es une
brave et admirable enfant... Et le jour où tu te seras
décidée à dire oui, ce jour-là...
— Vous vous déchargerez sur mon mari de voj
inquiétudes, de votre surveillance.
— Méchante ! Ce jour-là, je ne craindrai plus les
attaques, le ressentiment de ce misérable... et je
mourrai tranquille...
— Ou'allons-nous raconter auxxiutres?...
L'ALBE DOULOUREUSE 353
— Qu'il y avait dans la boîte une lettre d'injures.
— C'est un peu naïf... restons dans leur for-
mule... Un mouchoir à mes initiales, qu'ils s'étaient
procuré comme je vous l'explique, destiné à me
perdre... Souvenir d'Othello...
— Parfait ! Rentrons vite. Encore pardon, ma
grande.
Et, sur un dernier baiser, il la poussa vers la porte.
Marianne ne dormit pas de la nuit. Le lendemain
matin, elle guetta Goquilet, qui venait pour sa besogne
journalière.
— Monsieur Jérôme, après le déjeuner, à deux
heures précises, rendez-vous derrière le Panthéon. Je
compte sur votre discrétion absolue.
Car elle savait qu'il s'ouvrait de tout à son maître.
— Je vous obéirai, mademoiselle.
Elle le trouva exact au rendez-vous, vêtu de noir,
très simplement, d'une certaine beauté digne et grave.
Il faisait un peu de brouillard. Ils étaient seuls sur la
grande place.
— Marchons, voulez-vous?
Le moment est venu, monsieur Goquilet, de vous
avouer ce qui m'oppresse... Vous m'aimez, et depuis
que vous m'avez vue, depuis notre arrivée, je le sais ;
quoique je vous ai peu encouragé, votre amour n'a fait
que grandir — vous m'interromprez si je fais une
erreur — et comme les miens sont très désireux d.j
354 SÉBASTIEN GOUVÈS
ce mariage que vous souhaitez si ardemment, comme
ils vous conseillaient de ne pas désespérer, vous
avez obéi.
Il y eut une pause. Elle parlait bas, mais distincte-
ment. Il l'écoutait, pâle et rigide, les regards sur elle,
tandis qu'elle fixait un point de l'espace embrumé.
— Une première fois, le >samedi soir que vous
vous êtes déclaré, je vous ai repoussé de façon
formelle. Puis les événements sont venus et j'ai
changé de conduite, de sentiment. Je ne vous aimais
pas encore, mais... j'avais pour vous une tendresse
profonde, qui venait de votre dévouement à notre
cause, car — la voix devint douce et caressante —
l'amour pour mon père, mon ami, a pris toutes mes
forces sensibles.
Encore un petit silence.
— Aujourd'hui enfin je vous aime, et cela m'est
très doux, et je serais prête à vous épouser, mais...
l'affreuse nécessité, ma folie filiale et quelque démon
d'orgueil déçu m'ont livrée à...
— Gaudulle! Parbleu!...
Il dit cela comme en rêve, avec une espèce de
terreur et un geste douloureux, mêlé d'angoisse et de
délivrance.
— Lui-même... Sans passion, c'est plus horrible;
brisée de remords avant, après, je me suis livrée,
Jérôme — oh! son nom, en cet instant, dans sa
L'AUBE DOULOUREUSE 355
bouche — et celle que vous voulez pour femme
est une créature souillée.
Contre son attente, il ne bondit pas, ne s'emporta
pas et supporta le choc héroïquement ; mais sa tête
se pencha en avant, comme si ses vertèbres se fussent
brisées soudain, et ses yeux élargis devinrent vides,
hagards, obscurs. Puis, comme elle se taisait, il écarta
les bras qui retombèrent.
— C'est affreux... affreux... Et je m'en doutais...
Mais je ne pouvais croire.
— Oui, j'ai deviné vos angoisses, pareilles aux
miennes... Donc, n'est-ce pas, c'est impossible?
Après quelques secondes, qui lui parurent à elle
immenses et désertes comme la place même où ils
étaient, le jeune homme se redressa :
— Mademoiselle Marianne... je sais la raison de
votre faute... vous vous êtes trompée sur votredevoir,
mais le devoir affole les consciences héroïques... Ma-
demoiselle Marianne, au risque de sembler ridicule...
je vous réponds ceci...
Comme ils marchaient côte à cùtc, il se plaça devant
elle, et, lui prenant les mains sans une hésitation :
— Si vous m'aimez, si vous déplorez votre... cette
action accidentelle et cruelle, je vous demande hum-
blement de consentir à être ma femme... et j'oublie...
Elle retint, à cause de l'endroit, un grand élan
de reconnaissance. L'émotion lui brûlait les yeux et
356 SÉBASTIEN GOUVÈS
le cœur. Elle était prête à défaillir. Alors elle eut une
tendre inspiration, et, lui saisissant le bras, qu'elle
serra contre sa poitrine:
— Merci, mon cher Jérôme. J'accepte ce sacrifice,
car je suis maintenant toute à vous, et, vous m'en-
tendez bien, pour toujours... Ce que vous laites là est
si beau : sauver une âme ! Je vous admire, mon ami.
Puis très bas, de très près, car elle était grande
presque autant que lui et pouvait lui parler à l'oreille :
— Nous souffrirons ensemble, nous souiYrirons
pour lui, le père, ton père bien-aimé, qui ne sait rien,
dont ce serait la mort. Et nous nous purifierons par
la douleur.
Ils rentrèrent ensemble rue Lhomond, dans ce
petit appartement, témoin de tant d'angoisses, que
doraient maintenant les rayons mêlés de la gloire
commençante et de famour.
Paul, sa mère et Gouvès étaient reunis au salon. A
leur vue, ils se levèrent, les yeux brillants de joie.
— Père, maman, frérot, je vous présente mon fiancé,
le docteur Jérôme Goquilet.
— Ah ! ma grande, s'écria Sébastien en les joignant
tous deux sur sa large poitrine, tu fais notre bonheur î
Et loi, mon fils nouveau, je te nomme enfin du nom
que, dès longtemps, tu avais dans mon cœur.
La scrupuleuse Marianne cependant faisait intérieu-
rement une courte prière : « Mon Dieu, qui voyez
L'AL'BE DOULOUUEUSE 357
nos erreurs et nos doutes, prenez pitié de voire ser-
vante. Ghàtiez-la de façon qu'elle soit seule à souffrir;
puisque vous êtes notre divin père, comprenez,
absolvez le péché lilial. Et que lui, mon chéri, lui,
rionore touiours: »
EPILOGUE
ou L'ON VOIT QUE LES PLUS SENSIBLES
SONT LES PLUS FORTS
— Et je crois, moi, mon cher ami, qu'il y a, dans
le Sensible, un vaste domaine peu exploré, aussi
bien par la science que par la littérature. Je crois
que nous vivons encore sur le platonisme, sous le
gouvernement des idées, des notions, des formules.
Gouvès parlait ainsi au philosophe kantien Jous-
semet de l'Orme, esprit cultivé et disert, dans une
enveloppe académique, yeux noirs demeurés vifs,
barbiche blanche et méplats roses ; métaphysicien
réviviscent du dix-huitième siècle, de salon et de cour,
érudit subtil, auteur de plusieurs ouvrages remarqua-
bles, tels que r Histoire comme révélation subjective
et la Mort des préjugés sociaux, dont la vigueur
nourrie avait atteint le grand public.
L'audace intellectuelle de Gouvès l'avait séduit,
360 SÉBASTIEN GOUVÈS
ainsi que sa lulle contre le malhonnête Mercier,
et celui-ci d'ailleurs n'avait-il pas fait une cour sui-
vie, d'aucuns disaient heureuse, à la jeune maîtresse
du galant philosophe, Madeleine Civien, dont s'enor-
gueillit l'art lyrique?
On était au commencement du printemps. Six mois
s'étaient écoulés depuis les aveux de Marianne à son
mélancolique fiancé. Le mariage, reculé par la jeune
fille à cause de son scrupule moral, devait avoir lieu
en août. Gouvès avait quitté son laboratoire et le
logis de la rue Lhomond, témoin de ses misères. Il
habitait, en haut de la rue des Ecoles, avec sa fille, un
appartement clair et vaste au rez-de-chaussée, dont
une partie était transformée en salles d'étude avec les
appareils indispensables. Là, Coquilet venait régu-
lièrement faire sa cour, travailler sous les ordres du
glorieux patron. Un gros événement avait été le
départ de M"'' Julie Gouvès pour le Midi. Fatiguée de
tant d'épisodes terribles et mystérieux pour son
imagination simple et croyante, elle s'était résignée
à vivre, en compagnie de son fils, au mas d'Anglore,
près du père Ensade et de Moumette. Sébastien
devait y séjourner deux mois francs chaque année,
sans compter les visites bimensuelles qui le retrem-
paient dans^l'air natal.
— Je ne puis passer un trimestre sans un coup de
mistral et une sieste au chaud dans un cagnard.
EPILOGUE 361
Paul, devenu presque laborieux et désireux de
célébrité, utilisait un des nombreux bangars du
mas comme atelier pour ses a Ticbes. Grâce à Ourlac,
les commandes se suocéilai<mt. Le jeune lioinnic
apportait à cet art spécial une extrême ingéniosité,
un sens aigu du coloris et du motif pittoresque. Il
ne venait à Paris que pour ses affaires. L'attrait
d'Henriette Valère le ressaisissait de temps à autre,
laquelle habitait avec son mari une délicieuse pro-
priété aux environs de Saint-Remy, dans cette contrée
merveilleuse qu'a réveillée le génie de Frédéiîc Mis-
tral. Elle chassait, péchait, faisait de longues prome-
nades en automobile, avec Glorinde assagie, embour-
geoisée, et souvent Valère l'accompagnait, dégoûté
des hommes et des choses, mais enthousiaste de na-
ture, de poésie provençale et d'exercicél physiques.
Il souhaitait de devenir un gentilhomme campagnard,
réglant les comptes de ses fermiers, récoltant ses
olives, vendangeant, élevant les vers à soie, se con-
formant à la sagesse antique. Et le voisinage de Paul
ne l'inquiétait guère, car il savait l'indifïéience de sa
femme et son mépris définitif pour les choses de
l'amour.
Le rêve d'Ourlac était de rejoindre son élève, quand
il aurait amassé les économies qui lui permettraient
de s'acheter un bout de terre et la petite maison à
quatre pièces où il était né cinquante-huit ans aupa-
31
36-2 SÉBASTIEN GOUVÉS
ravant. En atlendant, grâce à des permis de chemin
de fer, il apparaissait au mas d'Anglore, en heureuse
surprise, et travaillait paisiblement à sa besogne de
coloriage : « Le fils de la Merveille, de ma chère
Marianne, s'appellera Zebio, je l'espère, et héritera
de toute la collection des images dorées du parrain.
J'en suis à mon trois millième motif. » Entre temps, il
conseillait Paul, dont il admirait les progrès rapides,
car la nature originale du jeune homme apparaissait
peu à peu, sortait de la mollesse foncière et de la
fainéantise militaire.
— Comme c'est beau ! murmurait, devant les es-
quisses de son préféré. M""' Gouvès en extase.
— Cent mille francs par an qu'il gagnera! confiait
aux voisins la triomp?iante iMoumette, rendue aux
clairs commérages de sa race, loin des cruels et som-
bres potins de Paris.
D'ailleurs les huit mille francs de rente du père
Ensade, en dépit de sa parfaite santé, assuraient
Tavenir. « Il ne mourra que d'indigestion », disait
en riant Gouvès, qui aimait, par habitude, ce vieux
homme « corné et dur comme un pied de bœuf ».
La situation parisienne de Sébastien était, comme
celle de Jérôme, consolidée par la rente du Humbug.
Un traité, signé pour cinq ans, garantissait au savant
douze milley pour la haute surveillance de la partie
scientifique; au jeune, dix mille, pour ses articles
J
ÉPILOGUE 36:^
mensuels concernant la médecine, ses progrès, les
comptes rendus de sociétés savantes.
La générosité du directeur exigeait, en outre, que
tous les al ats de livres et d'instruments fussent
portés au compte du journal.
Quant à Davidson lui-même, on le disait amoureux
de Jeanne Roumine.ll ne quittait plus la jeune fille,
qui avait rejoint son père à Amsterdam. Tous trois
vivaient là paisiblemeni, TAnglaiss'étant déchargé sur
ses secrétaires de la mise en œuvre de son jowrnal,
dont le succès ne faisait que croître. Et Ton remar-
quait fort, dans le Hurnbugy des études de fond con-
sacrées à l'astronomie et aux mathématiques, où se
reconnaissait la main du vieux révolutionnaire.
— Vous savez, mon cher Gouvès, poursuivit Jous-
semet de l'Orme, que l'idée de votre banquet fait du
chemin. C'est la mode aujourd'hui, et maître Gaudulle
de Lauminois a pris l'initiative de ce juste hommage
rendu à votre génie.
Ce respect subit et neuf, cette intluence prise par
lui en quelques semaines étonnaient encore Sébastien.
Il se récria :
— Un banquet. . . Que de jaloux ! . . .
Vingt autres, plus que lui, méritaient cet honneur...
— Comment, comment?
36-i SÉBASTIEN GOUVÈS
Le philosophe assis se dressa, et, avec autorité :.
— De l'aveu unanime, vous avez rendu, mon cher,
à la science et ta la philosophie un incalculable service.
Cette action de la pesanteur sur les centres nerveux,
cette explication du langage articulé par le redresse-
ment de la colonne vertébrale, la libération des
membres antérieurs, sont des titres à la reconnais-
sance de quiconque médite et travaille. Vous êtes
l'émule du sublime Darwin.
Gouvès était rouge de joie et de confusion. Un tel
compliment, dans une telle bouche, le récompensait
de tous ses déboires.
Les traits fms de son interlocuteur s'éclairèrent
d'une joie malicieuse.
— Ce soir-là, de votre banquet, les ennemis de
Mercier, et ils sont nombreux et fidèles, illumineront.
Puis, baissant le ton, selon une vieille habitude,
comme quand on parle des gens qu'on déteste :
— La canaille s'est faite humble. On affirme même
qu'il désirerait se réconcilier avec vous. ..
Gouvès eut un haut-le-corps et une grimace de
dégoût.
— Oh ! je vous comprends!... Cet article si docu-
menté du Humbug, avec la preuve, la feuille volée,
manuscrite, en fac-similé, lui a porté le coup du lapin.
Et l'interview de cet espion qu'il avait placé près de
vous... comment donc déjà... de...
I
i
ÉPILOGUE 365
— Guilon.
— Une sorte de Ga\ roche, paraîl-il. Voilà du Mercier
tout pur. On reconnaît la griffe... Quand il es.saya de
me souffler Madeleine... Ah ! ses admiratrices ont eu
du mal à avaler le remède... C'est même le premier,
venant de lui... Hé! hé!
Ce rire de philosophe grinçait comme une porte
mal jointe. Le visage de Gouvès devint grave.
— ■ Nous avons payé la victoire.
— Sans doute, sans doute!
La curiosité de Joussemet était extrême. Il se rattra-
pait des idées générales par des. bavardages de
concierge.
— L'ami le plus sûr d'Emmanuel Kant n'élait-il
pas son fidèle Lampe! répondait-il à quiconque lui
reprochait son Cordon deSo7inéUsme, selon le mot du
beau Lourdemont.
— Sans doute, répélait-il... cherchant le biais...
mais M'" Marianne est au-dessus...
— Ma fille, ah! Dieu du ciel! la chérie est sortie
intacte de la bagarre. Et puis l'annonce du mariage...
avec mon élève... a fait taire toutes les calomnies.
— Parbleu! affirma l'autre, qui savait que les
calomnies en question n'avaient nullement cessé,
mais se transformaient, comme ces nuages noirs que
la tempèle secoue à l'horizon.
— Ya-t-il longtemps que vous n'avez vu Gaudulle?
èï.
366 SÉBASTIEN GOUVÈS
C'est singulier, poursuivit Gouvès, sans aUendre la
réponse. Il n'a plus donné signe de vie depuis
plusieurs semaines... sacs doute afin de ne point
laisser de prise... Ah ! le Mercier savait ce qu'il faisait
en s'en prenant à ma chérie. Et comme elle a été cou-
rageuse, cette vaillante enfant î Elle a tenu tête à tous
et à toutes. Il nous est venu bien des félicitations, des
encouragements; si quelques lâches nous ont écla-
boussés d'injures anonymes, nous avons eu des amis
inconnus, des dévouements extraordinaires.
— J'ai étudié ce cas, fit doctoralement Jousse-
met, votre cas, comme un phénomène psychologique
et social des plus curieux. Au fond, la réputation de
Mercier était illégitime, donc branlante; un de ces
fantômes donnant l'illusion de la vie, si fréquents
à notre époque. Nous nous agitons dans un perpétuel
décor, au milieu de personnages de carton. Vous
avez été le petit déclic qui remet toutes choses au
point après le bouleversement du mensonge. Est-il
vrai que même sa communication sur h Fièvre était
de vous?
— C'est vrai.
— Mais comment supportiez-vous un tel abus?
— J'étais le plus faible, sans amis influents, sans
appui d'aucune sorte, mal noté à cause de mon indé-
pendance...
— Ah! oui, les anarchistes! A ce propos, on parle
ÉPILOGUE 367
d'une amnistie, dont bénéficierait la petite Roumine.
— Je le souhaite... Les Roumine sont de braves
gens. Je vous fer.ai dîner avec eux... Donc, je n'avais
qu'à subir, en silence... puisque je voulais que les
miens eussent du pain tous les jours.
— Ainsi, sans Gaudulle...
— Sans ce brave magistrat, qui montra, dans la
circonstance, un courage héroïque, j'étais foutu...
littéralement foutu.
— Je ne le croyais pas capable d'un acte aussi
désintéressé... C'est fort beau.
11 y eut un silence, de l'ironie dans l'air. Gouvès le
sentit, en même temps qu'une courte angoisse, une
de ces vieilles douleurs réveillées que connaissent les
rhumatisants.
— Tu es triste ce soir, petite !... Pourtant les nou-
velles du mas sont bonnes. Est-ce que le fiancé tarde
trop?...
Ils venaient de dîner seuls, tous deux. On attendait
Jérôme, libre seulement après huit heures du soir.
Ils se tenaient dans le petit salon, meublé très simple-
ment, mais avec goût. Marianne, assise sous la lueur
de la lampe, paraissait soucieuse. Elle tenait sur ses
genoux, d'une main nonchalante, un livre entr'oiivert.
Ses beaux yeux regardaient le vide. Le savant vif deux
368 SÉBASTIEN GOUVÈS
larmes qui tremblaient au bord des paupières. Il
s'approcha d'elle, el, lui tenant les doigts dans ses
grosses « pattes )\ comme il les appelait:
— Qu'as-tu? Cela m'inquiète. Yeux-tu faire la Robin-
sonnade comme jadis... du temps de « Prenez garde
aux petites pierres, papa! »
Il savait ces tendres souvenirs capables de la
dérider, dans ses crises de mélancolie, depuis quelque
temps plus fréquentes.
— Non, rnon vieux père... Cela passera... C'est
déjà passé...
Elle l'entoura de ses bras moelleux. Puis, malgré
elle, ses idées noires se fondirent en un sanglot et il
sentait son cœur palpiter contre le sien, tandis que
ses joues étaient humides.
— En voilà une petite masque!... Rien de grave
au moins?... Réponds, fillette... Réponds donc...
Il s'impatientait déjà, car sa tendresse devenait
brusque très vite; puis la colère s'en mêlait; puis,
après la colère, c'était un besoin de se rache-
ter, de caresser, extraordinaire. Mais cette fois il
comprit que la jeune fille avait besoin d'être con-
solée.
— Tu es à la fois intelligente et sensible. Je l'ai dit
souvent à ta mère... J'avais trop de travail, de soucis.
Je n'ai pu te^surveiller, te guider...
— Hélas!
ÉPILOGUE 369
Elle ferma les yeux et ses narines délicates se con-
tractèrent ainsi que le pli de sa lèvre.
— Est-ce ton mariage?... 11 faut que tu sois heu-
reuse.,. Ah! mais, si tu craignais le contraire... tant
pis pour Jérôme...
— Non, non, mon chéri, pas cela.
Il y avait bien des choses dans son douloureux sou-
rire, que le vieux ne pouvait deviner. Dans le premier
moment d'enthousiasme, elle avait accepté le dévoue-
ment de Coquilet, sans songer au supplice que serait,
pour ce fiancé timide et jaloux, le souvenir du terrible
aveu. Certes il se montrait généreux. Depuis le soir
des accordailles, pas un mot, pas une allusion ne lui
était échappée. Mais elle lisait dans ses yeux naïfs sa
préoccupation constante. Alors qu'elle-même, grâce
à l'extraordinaire facilité d'oubli qu'ont les femmes et
surtout les amoureuses et qu'elle possédait plus
qu'aucune autre, comme un attribut moral de sa chair
glissante et douce, alors qu'elle-même arrivait à
éteindre en son cœur des voix ardentes, en son ima-
gination des tableaux cruels, lui les entendait, ces
voix, lui se déchirait avec ces tableaux que lui révé-
lait, lui ravivait la mystérieuse divination des pas-
sionnés. Les syllabes du nom de Gaudulle, incrustées
dans son âme, se mêlaient à ses songes, à ses actes, à
tous les bruits de la nature; il eût voulu l'interroger,
elle la coupable, se rassasier de l'atroce récit,
370 SÉBASTIEN GOUVÈS
avec chaque détail. Mais il n'osait le faire; il se con-
tentait de lourds silences où ses regards fïamboyonls
démenlaient ses tendres propos, tandis qu'il serrait,
avec une volupté mêlée de haine, la jolie rnain souillée
et moite.
En ce garçon fort intelligent, mais un peu lourd et
défiant de lui-même, Gouvès avec surprise remarquait
une métamorphose. La souffrance vive et continue
ouvrait cette faculté inventive, l'exaltait. Il devenait
poète, étonnait son futur beau-père par des intuitions
presque géniales, une hnrdiesse et une fécondité dont
s'ébahissaient aussi ses camarades.
Parmi ceux-ci, l'histoire de Marianne, la légende
Gouvès, circulait avec des variantes. Coquilet était
aimé pour sa bonté, sa générosité, son courage. On le
plaignait d'épouser cette intrigante, cette jolie fille
peu faite pour la vie de foyer, aux côtés d'un travail-
leur modeste. Jérôme sentait cette pitié autour de
lui et en souffrait. A tout propos, hors de propos, il
faisait l'éloge de sa future compagne, la représentait
méconnue, amie des pauvres, consolatrice, soutien
de son père et de sa famille, dévouée jusqu'au fana-
tisme à l'ambition du savant. « Je suis trop heu-
reux... j'ai trop de chance», répétait le brave garçon,
et Ton se retenait pour ne point sourire. D'ailleurs on
le savait violent, robuste, adroit à l'épée. Nul ne se
fût avisé d'affronter sa colère.
ÉPILOGUE 371
L'aventure de Gouvès, avec ses phases diverses,
avait bouleversé la Faculté. Certes Mercier était
vaincu, après bien des tiraillements et des retours
d'opinion, mais la fortune nouvelle du « Lunelois »
portait ombrage à ses hauts confrères. 11 avait atteint
le public, la grande renommée, alors que les privilé-
giés mettaient plusieurs années à se faire connaître.
Sa découverte retentissait par toute l'Europe, susci-
tait des émules et des admirateurs. Il relevait la
science française, depuis trop longtemps languissante,
et n'était-il pas l'image vivante et combattive du danger
des concours, compétitions, faveurs, Académies? Par-
venu à la gloire à travers les plus périlleux obstacles,
parvenu de la gloire, puisqu'il n'était d'aucune cote-
rie, il symbolisait la science future, celle qui se
débarrassera du dogme resté au fond des cornues, des
grimoires, ne réclamera plus la foi de ses adeptes et
supportera les contradicteurs.
Enfin, cette aventure, avec ses péripéties drama-
tiques, le vol, les menées ténébreuses, le dévouement
lilial, tout ce qui pimente Tinlérèt, cet épisode typique
de mœurs contemporaines, appelait cà nouveau l'at-
tention sur la justice. La Justice, loi suprême du
monde moral, par qui les astres de la conscience gra-
vitent sans choc ni fracas dans les espaces lumineux
et libres. Et tout ce qui s'agite dans l'injuste, dans les
grottes sombres de l'impitoyable, du mensonge, de
372 SÉBASTIEN GOL'VÉS
la calomnie, se sentait atteint par le triomphe du
vieillard.
Aussi les mauvaises langues et les cœurs durs se rat-
trapaient sur la partie sentimentale, le rôle de Gaudulle
et de Marianne, et, tandis que les uns exaltaient le prési-
dent et la jeune fille, les autres, hélas ! plus nombreux,
la traitaient, elle, d'intrigante, le traitaient, lui, de
vieux débauché, blaguaient diïîv eus emeni ce dévoue-
ment (( cubiculaire », cet (( héroïsme sous les draps :•>
et la (( magistrature couchée ».
Coquilet et Marianne, l'un près de l'autre, se tai-
saient. Gouvès les avait laissés comme chaque soir.
Le jeune homme portait au front le pli soucieux qu'elle
redoutait déjà, car il n'était pas un coin de son carac-
tère qu'elle n'eût exploré : € Il faut d'abord, disait-elle,
connaître bien les gens avec lesquels on est appelé à
vivre. »
— Mon ami, fit-elle soudain, en réponse à un de
ses soupirs muets, vous vous êtes cru plus fort que
vous n'êtes. Mais je vous surveille. Gela ne me blesse
pas, tranquillisez-vous, Jérôm.e ; toutefois cela m'in-
quiète pour l'avenir.
— Ne m'aimez-vous déjà plus?
11 eut un sourire amer.
EPILOGUE 373
— ^ C'est parce que je vous aime et que je vous désire
heureux que j'ai pris une décision. Nous ne pouvons
nous marier dans ces conditions d'angoisse. Il vous
faut me laisser, voyager, vous ressaisir. Regardez en
face votre sacrifice, pesez votre énergi;^ Alors, sûr de
vous, revenez vers moi et commentons notre exis-
tence conjugale en toute franchise, ainsi qu'il convient.
11 eut honte de lui, s'efforça d'être aimable, joyeux.
Mais elle persista dans sa résolution. Elle la lui rappela
au moment de le quitter et en fit part à son père.
Celui-ci ne cacha pas sa surprise et son mécontente-
ment.
— Mais qu'a-t-il, cet imbécile ! Comment, il mai-
grit d'amour, il languit, pâlit, tremble de tous ses
membres quand tu apparais, et puis, sûr de son
affaire, t'ayant obtenue de toi-même, par miracle,
il devient sombre, taciturne, boude son bonheur, et
fait tant que lu lui conseilles de remuer, de se rafraî-
chir la tête et le cœur. Ah ! par exemple, les jeunes
d'aujourd'hui !
Il flairait un mystère ; mais, à peine sorti de tour-
ments si graves, il n'avait pas le courage de s'enfoncer
à nouveau dans le soupçon et dans le désespoir.
--Oh! le splendide pays! s'écria Henriette.
32
374 SÉBASTIEN GOUVÈS
Elle arrêta sa bicyclette, sauta légèrement sur le
sol... Paul l'imita.
— Yalère nous aura perclus. Non, je l'aperçois.
Quelle bonne idée, ce voyage dans l'Hérault ! C'est ce
que j'ai vu de plus beau en France.
Ils avaient entrepris tous trois une promenade à
petites journées à travers le Midi des pierres^ où était
l'origine de la famille Gouvès, et que Paul déclarait
plus curieux que la Provence même.
Son costume gris de cycliste seyait à Henriette,
longue et fme. Elle était éblouissante de jeunesse,
savourant la nature et la rapidité. Il n'était plus ques-
tion de mort subite ni de palpitations. Son jeune
amant devenait parfois, pour sa fantaisie de coquette,
un camarade intelligent avec qui Ton cause et l'on rit
sans penser à mal. Naturellement, ces phases de
sécheresse coïncidaient avec des poussées de désir
chez Paul, et, dès que sa jolie maîtresse, revenue à la
volupté, se faisait moins moqueuse et rebelle, un
subtil démon le rendait alors, lui, indifférent et maus-
sade. Dans l'instant, il a vibrait », selon son argot
d'atelier.
— Et quel endroit pour s'aimer sans entraves î
L'entrave, c'était Yalère, dont on apercevait la
silhouette rapide et poussiéreuse au détour d*une
route blanche et rose. A droite et à gauche s'étendaient
de véritables plaines rocheuses, formées d'assises
i
ÉPILOGUE 875
plates et de niveaux divers, telles que des ruines de
temples, des faîtes de palais enfouis.
— Henriette, veux-tu... ce soir, dans l'auberge?...
Ce serait adorable!
ïl frémissait d'impatience. 11 fallait qu'elle se
décidai vite, car la forme du coureur grossissait.
Elle le fixa de ses yeux étranges.
— Bien dangereux.. .Nous serons fatigués. , . Enfin. . .
l'on verra.
— Vous allez d'un tel train!... fil Yalère essoufflé,
ralentissant la marche... qu'on à peine à vous suivre.
Henriette riait de plusieurs malices qui se succé-
daient dans son esprit vivace.
— Mon cher inari, ne voulez-vous pas vous reposer
un peu?
— Au prochain village. En route ! En route!
Et il passa, pareil, dans son costume de cheviotte
tabac, à un vieux gamin. Paul aida son amie à
remonter en selle.
C'est chose délicieuse que de glisser dans l'espace
côte à côte, à travers un noble paysage, lorsqu'on
s'aime et qu'on le dissimule. Alors la vitesse exaspère
le désir et l'on réalise cette image de se poursuivre
sans jamais s'atteindre, de s'envoler vers l'inacces-
sible, de se frôler à défaut d'étreinte. De temps à
autre, fort adroit, il détachait sa main du guidon,
touchait ses doi^its à elle qu'elle laissait pendre
376 SÉBASTIEN (iOLVÈS
au long de son corps souple, et ce contact rapide était
d'autant plus doux. Lorsqu'elle marchait devant, il
admirait sa grâce fugitive, son corps solide et fin, et il
devinait, sous les plis deTétoffe, ses jambes agiles dont
il connaissait les détentes, puis l'enveloppement lan-
goureux. Lorsqu'elle était derrière, il sentait son
souffle dans son dos. Elle le grisait de joie et de hâte
invisible. La splendide nature leur versait l'enthou-
siasme et criait à leurs cœurs : « N'hésitez point; les
jours se sauvent, eux aussi, le long de vos âmes qui
les regretteront ! d
Le paysage changea. Les roches cédèrent brusque-
ment, par une lisière abrupte et pâle, à une vallée
d'oliviers d'argent, telle qu'une brume brillante sous
le ciel gris. Au loin, vers les contreforts des Cévenncs,
un vieux château dressait ses tours carrées, d'un
jaune de lumière et de gloire; les vitres des fenêtres
étincelaient par un rayon étroit, uniquement lancé
pour leur magnificence.
Elle désira de petites fleurs bleues qui croissaient
au pied des arbustes. 11 descendit, cueillit un bouquet
qu'il baisa avant de le lui remettre, et qu'elle fixa,
parcelle embaumée de ce cher pays, à son cor-
sage.
Au soir tombant, printanier, que rafraîchissait une
brise légère, ils traversèrent un petit bourg formé
de maisons basses, à un seul étage ; et devant les
I
ÉPILOGUE 377
portes, sur des labiés vieillottes, luisaient des poteries
vernissées.
— C'est Soulargue, fameux pour sa céramique.
Je n'ai pas vu la Grèce; pourtant ceci la rappelle à
mon intuition.
Elle disait vrai. Ce hameau peu fréquenté, si ce n'est
par des enfants criards et des octogénaires fripées
aux yeux bruns qu'elles levaient ironiquement vers
les étrangers^ cette réunion de quelques feux sem-
blait une bourgade perdue de l'xVttique, une réminis-
cence des temps pi'odigieux où l'art se mêlait à la
plèbe, sortait riant de m^ains calleuses et de cerveaux
dont le besoin ne déformait pas l'harmonie.
Le dîner fut gai, au bout d'une longue table de
ferme, auprès d'un grand feu clair de sarments où
cuisaient de traditionnelles goumandises. Par l'exalta-
tion de la course, pour une fois l'ardeur de Paul et
celle d'Henriette coïncidaient. Ils échangèrent des
plaisanteries; Yalère les épiait de son œil froid, sans
qu'on pût deviner s'il avait ou non des soupçons.
La soirée était douce et calme. Une admirable lune
transmuait la vallée d'oliviers en poussière de dia-
manls. Paul, la fenêtre ouverte, goûtait la béatitude
de vivre, se sentait fort, capable de belles œuvres.
A l'horizon de ses rêves, Coquilet et Marianne unis,
son père, sa' mère, Ourlac — et Tinconnue...
On frappa si doucement à la porte qu'il crut d'abord
378 SÉBASTIEN GOUVÊS
à une illusion. Mais une forme blanche apparut.
C'était elle, nue sous le léger lainage que supportait
son sac de cycliste et qui gardait les plis de compres-
sion. Deux petites mules de bourre de soie blanche
gantaient son pied de naïade.
— Chuuuutî Yalère dort au-dessous, ne l'oublie
pas... Nous faisons une très grande folie...
D'abord, ils savourèrent le silence, la nuit, la lune.
Puis ils se chuchotèrent des monosyllabes chargés de
souvenirs : Fontainebleau... la mare... le labora-
toire... les points ardents dejeur amour; et la grande
clarté éparse dans la nature illuminait, rajeunissait
leurs cœurs dissemblables, un moment unis.
Le lit était étroit. Avec un rire muet, ils se blot-
tirent l'un contre l'autre. Tout à coup, du bruit...
ô terreur! Ils suspendent leurs haleines. La porte
du bas s'entr'ouvre... un chuchotement de voix...
Yalère a voulu, lui aussi, goûter cette nuit sublime,
apaiser ses nerfs toujours surexcités en dépit de ses
froides apparences.
Et les amants rassurés voient, avec une ironie
mélancolique, ce nocturne mari trompé, ce (( cocu
de la lune ;•, cheminer à travers les arbustes,
ombre rigide, que l'astre grandit, prolonge ta l'ho-
rizon, comme le remords qu'ils devraient avoir, si
leurs chairs ne s'accolaient pas, si leurs bouches ne se
fondaient point dans un baiser si frais qu'une aube...
ÉPILOGUE 379
Ils se réveillèrent au chant aigre du coq. La fenêtre
était restée ouverte, grave imprudence, Henriette
toussant un peu. Dans ses yeux délivrés du mystère,
comme il arrive aux voluptueuses calmées, flottait
une jolie reconnaissance pour son jeune et vaillant
ami.
Le jour paraît, là-bas sur les Cévennes, une bande
rose, puis rouge, puis dorée, et l'archer lance ses trois
flèches brillantes, qui rappellent à la vie le monde
terrestre.
— Adieu, ma chérie !... à tout à l'heure.
« Adieu! à tout à l'heure! » expression adorable,
d'un contraste si vrai, car on va reprendre les appa-
rences. Il l'enlace une dernière fois, son Henriette
qui se tord pour qu'il ait le contact de tout son être,
la caresse fauve des lourds cheveux illuminés par
l'aurore naissante.
— Père va mieux, dit Louisette Lupit à Marianne.
Il a reconnu les enfants.
— Et tu es heureuse?
— Très, très heureuse, Robert est si bon !
Elles causaient toutes deux dans la salle à manger,
Marianne en grande toilette, cà cause du banquet, où,
seule femme, elle était invitée et qui aurait lieu tout
380 SÉBASTIEN GOUVÈS
à l'heure dans les salons de l'hôtel Continental. Elle
était émue à la pensée de revoir Gaudulle, l'un des
principaux organisateurs. Coquilet, retenu par la cé-
rémonie, partait le lendemain pour deux mois, son
« voyage d'épreuve ». Elle-même, pendant ce temps,
achèverait de consulter son cœur.
Paul avait tenu à assister à cette cérémonie venge-
resse, annoncée par tous les journaux et qui devait
être le triomphe mérité de son génial père. Il arri-
verait du mas d'Anglore juste pour Theure fixée et
mettrait son habit dans une chambre de l'hôtel Conti-
nental, où il se rendrait en descendant du train.
Comme Louisette quittait son amie, entra le héros
de la soirée lui-même, Sébastien Gouvès, joyeux, mais
épouvanté par un tel honneur. Son corps trapu flottait
dans un habit trop large. 11 regarda, les yeux humides
de tendresse, la robe de satin noir décolletée de
Marianne, d'où ses bras nus, ses magnifiques épaules
à courbe d'amphore sortaient sans un ornement. Elle
était merveilleusement coiffée de bandeaux boufTants
qui laissaient visible le milieu du front pur et se re-
courbaient derrière les tempes, au-dessus des fines
oreilles roses, baptisées par Ourlac oreilles de fau-
nesse.
— Quel dommage que maman ne te voie pas ainsi !
Ah ! je suis fier d'être ton créateur! Et le fiancé, le
« nomade » ?
ÉPILOGIH 381
— Nous le retrouverons là-bas.
— C'est bizarre 1 De mon temps, j'aurais eu regret
de perdre une minute de ma bien-aimée... et une
minute — il montra le haut du corsage — si
instructive.
Marianne rougit. Ces compliments lui allaient au
cœur. Cette soirée glorieuse était l'apothéose de son
vouloir honteux et héroïque. Elle s'était promis d'être
heureuse, de savourer au moins le prix de son effort.
Dans la voiture de grande remise, commandée pour
la circonstance, qui les menait à. Fhôtel Continental,
elle se rappelait une promenade analogue qu elle
avait faite avec Gouvès, quelques mois auparavant,
alors qu'ils se rendaient chez Mercier. Que de choses
depuis cette époque ! La destinée pire ou meilleure?
Elle se le demandait sincèrement, la main dans la
main paternelle, regardant par la vitre ce grand Paris,
cuve immense où l'horrible mijote avec le sublime.
— Et le voisin Berthet, père, as-tu de ses nouvelles?
— Il est venu me voir, il y a huit jours. Il est con-
tent ; il a des leçons et espère que son opéra sera joué
à Bruxelles. Ici, c'est trop difficile. . . En voilà un qui te
trouvait gentille ! Il n'est pas le seul...
Elle soupira :
— La beauté, père, cette force et ce danger, si on
la commandait à la naissance, je ne saurais la
38-2 SÉBASTJEN GOL'VÈS
souhaiter à une petite fille bonne, tendre, éveillée, une
Marianne de l'avenir qui m'interrogerait là-dessus.
— On dirait, ma parole, que tu as souiïert d'èiro
belle!
— C'est peut-être vrai... que j'ai souffert.
Une tente avait été dressée à la porte de l'hôtel,
devant l'entrée delà rue Gastii^lione. Un tapis rouge
menait les invités à la salle du banquet. Celle-ci, vaste,
solennelle, surchargée de moulures dorées, renfer-
mait tix)is tables à cheval, la centrale, celle du Maître
et des privilégiés, membres de l'Académie, profes-
seurs, personnalités marquantes, le?^ deux autres
latérales, pour la presse et les élèves.
A l'appel de Gaudulle, de Joussemet de l'Orme et de
Coquilet avaient répondu cinq cent cinquante ac-
ceptations.
La cérémonie s'achevait, tout s'était parfaitement
et cordialement passé. A la droite de Gouvès était
Marianne, à sa gauche Gaudulle, en face de lui Jous-
semet de l'Orme. Celui-ci leva son verre à Champagne,
car le moment des toasts était venu.
— Je bois au successeur des Pasteur et des Claude
Bernard, à l'homme de génie modeste qui glorifie son
pays et la science, à Sébastien Gouvès de Lunell
Minute solennelle, à laquelle aboutit une vie
de travail et de privations! Minute d'or et de flamme
1
ÉPILOGUE 383
qui ne vient pas trop tard, car celui qu'on célèbre
ainsi justement renferme dans son esprit, que surexcite
la gloire, assez de puissance inventive pour étonner à
nouveau le monde.
— Sois ferme, mon vieux cœar, songe Gouvès, re-
tenant ses larmes, tandis que les applaudissements,
comme une bourrasque, font trembler la salle. Ré-
pète-toi que tout ceci n'est qu'illusion. La vérité,
lointaine et éparse, est au chevet des malheureux
dont tu feras la soutïrance moins rude, la détresse
moins implacable. N'est-ce pas, avant tout, de prolon-
(jer r espoir, que les hommes remercient les hommes?
Gaudulle, dont on attendait le discours avec impa-
tience, se leva au milieu d'un silence absolu. Il ra-
conta la vie du savant, depuis les débuts jusqu'à Mont-
pellier, ensuite à Paris ; arrivant à la grosse atïaire, à
la scélératesse de Mercier, il ne cita aucun nom, fut
bref de détails, mais positif et dur. Sa voix grasse,
robuste, scandée de gestes rares, portait jusqu'aux
bouts de la salle et tous les yeux étaient tournés vers
lui, tandis qu'au nom de la science et de la justice,
dans un large mouvement oratoire, il remerciait Ma-
rianne tremblante d'avoir soutenu son père à travers
tous les obstacles, de l'avoir, nouvelle Antigone, guidé
vers le Panthéon des vivants.
— Où suis-je? songeait la jeune lille. Au centre de
la honte ou de la récompense? Était-il permis, Sei-
384 SEUASIIEN GOUVÈS
gneur, de livrer mon corps pour sauver une Ame
dont mon âme n'était qu'une parcelle, de m'immoler
à un devoir si précieux?
Elle plaignait sincèrement Jérôme, qui avait écoulé,
livide, le discours d'un homme qu'il haïssait, qui
lui avait volé son bonheur. Voyant son frère à
quelques places de là, aimable et souriant, elle le
méprisait de n'avoir pas rempli son rôle d'homme
et de défenseur du foyer.
Gouvès debout tenait d'une main frémissante le
papier qui contenait ses remerciements et dont les
feuillets brûlaient ses doigts noueux. Après un long
regard, d'une acuité noire, sur cette assemblée
d'hommes, image de la foule pensante qui transmet
la science à travers les âges, il lut son discours sans
un arrêt, d'une voix inoubliable, relevée par une
pointe d'accent lorsque l'émotion l'oppressait :
« Messieurs,
G L'immense honneur que vous me faites, et dont
je suis confus, s'adresse surtout à la science fran-
çaise. C'est elle qui m'a nourri, formé, par la
lecture, la tradition ; la Tradition, grand mot dont la
beauté se révèle lentement, à mesure que marchent
les siècles, et que l'immortel esprit humain monnaye
ses richesses en efforts mortels.
(' La vie d'un homme idéal suffirait à remplir son
ÉPILOGUE 385
destin qui est d'abord d'acquérir, puis d'augmenter
les connaissances par son appoint personnel et créa-
teur, enfin et surtout d'ajouter au sens de ces admi-
rables symboles : bonté, fraternité, justice.
« Ce triple but de l'existence noble, le savant
comme l'artiste devrait s'efforcer de l'atteindre par
étapes, avec l'aide des ancêtres et des contemporains.
Les méchants, qui entravent sa route, il les dédaigne
et les écarte. Chacun des obstacles qu'il franchit
sert à son expérience, développe son énergie sen-
sible.
a. L'illustre philosophe qui est en tace de moi, notre
cher et glorieux Joussemet de l'Orme, se plaignait en-
core l'autre jour, dans une causerie familière, que la
sensibilité fût dédaignée par la métaphysique au
profit de rintelligence.
<i Les quelques réflexions que j'ai pu faire par moi-
même à ce sujet m'ont mené à une conclusion ana-
logue. La sensibilité moderne renferme des trésors
cachés. A vous, mes amis, de les mettre au jour et de
permettre à tous d'en jouir.
(L Laissez-moi, dans cette minute solennelle, vous
faire une brève confession. 11 est des heures où la
science pure, celle qui m'a fait faire mes travaux sur
la Fièvre et la Pesanteur, celle que vous célébrez ici
en ma personne, il est des heures où cette déesse ne
me satisfait plus entièrement. Je rêve alors d'une
386 SÉBASTIEN GOLVÈS
connaissance plus haute, dépassant l'individu, et
devenant sociale par ses applications imnnédiates,
pratiques, morales.
« Je voudrais employer mes derniers jours et les
forces qui me restent encore à un essai de fraternité.
Tel serait mon projet : s'installer au centre d'un de
ces faubourgs qu'ignore la province et qui m'ont tant
surpris, là où la misère a son gîte. Y faire du bien
réel, immédiat, en soulageant les maux des pauvres,
en les soignant directement, sans intermédiaire.
Y faire du bien moral, préparant la récolle future
par l'éducation et Texemple.
« J'appelle à moi la jeune énergie, tous ceux qu'en-
flamme l'amour de l'homme. Ma plus belle décou-
verte, en ces jours où je souffrais de l'injustice et
de l'indifférence, fut de comprendre le rôle du savant
de l'avenir, sensible, agissant, descendu, pour le
bien de la foule, des hauteurs intellectuelles et spécu-
latives.
(( Yoilà, Messieurs, ce que je voulais vous dire, en
place d'un remerciement banal. Je suis frappé de la
sécheresse, de l'anémie de notre enseignement offi-
ciel. Ces hautes murailles, qui nous séparant de la vie,
sous séparent aussi de l'humanité. Elles sont cause
de favoritisme, cause de désespoir et de haine. Elles
abritent les mauvaises formes de l'enseignement, les
formes surannées, les concours et les examens réglés
ÉPILOGUE 387
d'avance. Brisons ces murailles! Allons au peuple et
parlons-lui. Nous lui donnerons notre savoir. Il nous
donnera son sens profond de fraternité et de justice.
« Et mon vœu serait que partout, dans tous les
corps enseignants, on imitât cet exemple. Ainsi se dis-
siperaient les tenaces préjugés de caste. Les riches
trouveraient là l'emploi de leur fortune et repren-
draient le goût à l'existence, que leur font perdre les
millions amers. Les faibles seraient réconfortés.
« Enfin, c'est là le grand problème, si quelque génie
ignoré (et ce conditionnel n'est, sachez-le, qu'une
facilité oratoire), si quelque admirable cerveau se
trouve en puissance dans ces masses obscures qui
vivent aujourd'hui d'une vie lointaine, séparée de la
nôtre, de nos écoles, de nos méthodes, s'il végète
sous l'étreinte du besoin, s'il risque de tourner au
mal même héroïque son énergie accumulée en vain,
n'est-ce pas le plus beau résultat que de l'amener à la
lumière, de lui donner ses moyens, ses outils, son
issue, de restituer à la gloire ce qui peut-être fût allé
au crime?
« L'instruction obligatoire ne fut qu'un pas. Mes-
sieurs. Elle comporte, pour aboutir, la bonté obliga-
toire et la justice obligatoire. Beaucoup de doctrines
flottent dans l'air, que j'ai pu examiner de près, où
la vérité se mêle à l'erreur, celle-ci tenant aux condi-
tions sociales. Ces doctrines disparates font des héros
388 SÉBASTIEN GOUVÊS
mi-partis, chez qui l'erreur devient scélératesse. Appre-
nons-leur à tous la verlu! La liardiesse des idées
devenue hardiesse sensible, hardiesse d'actes, c'est
nous qui l'enseignerons désormais. Dirigeons, vers le
noble et le beau, les ardeurs de notre vieux monde! »
Ce discours, très applaudi, fut diversement appré-
cié, les uns le jugeant révolutionnaire, les autres
bourré d'utopies.
Quant à Marianne, elle venait, à la dérobée,
d'échanger avec Gaudulle un dernier regard déliant
sa destinée. « N'est-ce pas ma définition : héroïne mi-
partie, à qui manqua seulement l'école de la vertu? »
Le magistrat comprit sa chère maîtresse. Séparé
d'elle tout à jamais, il l'approuva silencieusement
d'un signe de tête.
FIN
BIBLIOTHECA
TABLE DES CHAPITRES
Pages
Chapitre 1. — Le pain et la peine 1
.11. — La gloire est un couteau 33
— ni. — Les reflets de la découverte 81
_ IV. — Les poches des humbles 135
_ V. — Rébellion. — Sacrifice '203
— VI. — Le calvaire -5'
— VII. — L'aube douloureuse 3i25
Épiloi-Lie où l'on voit que les plus sensibles sont
les plus forts .... 359
rmb. — L.-luii'iiiiicrics rcunics, rue Saint-lJonoil, 7, l'aiis.
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